5. Eléments d’alternative
Dans les développements suivants, notre analyse sera focalisée sur les deux points centraux suivants :
  • Une question de droits humains ;
  • Prendre en compte la dimension socio-économique de l’émigration africaine Vers l’Europe.

5.1. Les Marocains en Espagne et en Europe, une question de droits de l’Homme
Le dossier migratoire des Marocains en Europe doit être pensé en termes de droits de l'Homme. C'est une responsabilité partagée. C'est dire que l'interpellation concerne aussi bien les pays d'accueil que le Maroc lui-même, compte tenu de l'indivisibilité des droits humains et de la nécessité d'avoir une politique marocaine conséquente en direction de la communauté marocaine résidant à l'étranger. Tout comme il y a lieu de réfléchir non seulement sur la situation des pays d'accueil européens (ainsi que d'autres pays), mais aussi sur celle de l'ensemble des étrangers au Maroc, en particulier les Subsahariens et les Européens pour cerner dans quels domaines la situation peut être améliorée, dans la mesure où les droits de 1'Homme forment un tout.

Sept priorités
S'agissant des Marocains en Europe, les priorités nous paraissent être les suivantes:

1- Sauvegarder la sécurité et la dignité des Marocains en Europe. Les actes de violence contre les Marocains à El Ejido en février 2000 et auparavant en Catalogne, ont montré l'urgence de la question. Mais il ne faut pas généraliser, car il y existe aussi une solidarité effective qui s'exprime partout en Europe.

2- Pratiquer une lutte indispensable et effective contre le racisme et la xénophobie. Ceci suppose notamment d'assurer l'application des règles de droit et d'organiser la coopération entre les sociétés civiles du Sud et du Nord. Tout comme il s'agit de ratifier les instruments internationaux de protection des migrants et de leurs familles, prévus dans la Convention Internationale adoptée par l'Assemblée Générale des Nations Unies le 18 décembre 1990. Jusqu'à présent, seul 16 pays (dont le Maroc) sur les 20 nécessaires à son entrée en vigueur, ont ratifié cette convention. Aucun pays de l'Union Européenne, pas même l'Espagne, n'a encore ratifié cet instrument international.

3- Libéraliser les échanges humains et la circulation des personnes, car les relations sociales, culturelles et humaines potentiellement très denses entre les deux rives, compte tenu d'une forte présence physique de Marocains en Europe, ne peuvent être entravées en raison de conceptions sécuritaires dominantes. La zone de libre échange ne doit pas être seulement un espace économique désincarné, mais aussi un espace social et humain. 

En effet, peut-on promouvoir l'idée d'un espace euro-méditerranéen sans en faire également un espace humain ? La circulation des biens et des capitaux peut­ elle se concevoir de manière pertinente sans la circulation des personnes? Le moment n'est-il pas venu d'engager une véritable politique de gestion de l'espace humain méditerranéen qui prenne en considération toutes les dimensions de la mobilité des personnes et pas uniquement la question du contrôle des flux migratoires dans une perspective sécuritaire? L'année 2010 fixée comme échéance pour la mise en place d'une zone de libre échange euro-méditerranéenne, ne devrait-elle pas aussi être considérée comme l'échéance de l'institution de la libre circulation des personnes?

4- Protéger l'identité culturelle et religieuse des jeunes Marocains en Europe dans le cadre de l'Islam tolérant, pacifique, ouvert et convivial et reconnaître un statut à la langue arabe en Europe, en tenant compte également de la diversité des composantes culturelles et linguistiques de la communauté marocaine résidant à l'étranger.

5- Résoudre la question des "sans-papiers" dans le sens de l'ouverture, d'autant plus que, selon les thèses récentes de l'ONU, l'Europe, pour des raisons démographiques, serait en situation non pas de risque migratoire, mais de dépendance migratoire avec des besoins estimés à 159 millions de personnes d'ici 2025. S'il y a des "sans-papiers", c'est qu'il y a une demande européenne manifeste et pour le futur, en dépit des restrictions que l'on peut introduire, tous ceux que le marché du travail réclame répondront à l'appel. Par conséquent, on ne peut justifier certaines lois en arguant que l'on est victime d'invasion et qu'il faut se protéger d'un raz de-marée venu de l'étranger. Vouloir ôter aux « illégaux » le droit d'association, de manifestation, de réunion, de se syndiquer et de faire grève, qui sont des droits fondamentaux, c'est chercher à réduire les droits de ceux qui sont en situation irrégulière et les maintenir en situation de vulnérabilité et de précarité. On veut ainsi transformer les "sans-papiers" en immigrés sans droits.

6- Améliorer les conditions de vie, de travail et de séjour de la communauté marocaine résidant en Europe et abolir les discriminations. Bien entendu, il existe une diversité de situations en Europe et dans un certain nombre d'anciens pays d'immigration, des progrès ont pu être réalisés. Mais dans les nouveaux pays d'immigration, la question se pose avec plus d'acuité, comme c'est le cas pour les travailleurs marocains dans l'agriculture à Alméria qui sont en situation de paupérisation et de précarité.

7- Adopter une approche positive globale et conséquente du partenariat maroco­hispano-européen et récuser la vision sécuritaire et criminaliste telle qu'elle ressort de certaines dispositions de la Déclaration de Barcelone, de l'accord d'association Maroc-Union Européenne du 26 février 1996 et surtout de la philosophie du Plan d'Action "Maroc" du Groupe Asile-Migration de l'Union Européenne.

Interpellations ici et là-bas
Tout ceci interpelle non seulement les pays européens d'immigration et l'Union Européenne dans son ensemble, mais également le Maroc où l'on doit aussi aborder la situation des Européens qui y résident, même s'ils sont beaucoup moins nombreux que les Marocains en Europe et que leur statut est généralement meilleur. Il n'empêche que des améliorations peuvent être apportées, notamment en matière de conditions de séjour et de statut personnel. 

A titre d'exemple, voici ce que dit un rapport établi pour les autorités françaises sur l'exclusion sociale dans les communautés françaises établies à l'étranger: "L'exclusion sociale des Français de l'étranger est ignorée, car elle ne correspond pas à l'image qui est couramment donnée de l'expatriation -réussite économique et représentation diplomatique. Or, ceci n'est qu'une minorité de Français résidant à l'étranger, de l'ordre du dixième des immatriculés, qui connaît une précarité immédiate ou différée" (Voir Monique Cerisier ben Guida, sénatrice des Français établis hors de France : L'exclusion sociale dans les communautés françaises à l'étranger, Rapport au Premier Ministre, au Ministre de l'Emploi et de la Solidarité et au Ministre des Affaires Etrangères. La Documentation Française, Paris, 1999, p.9).

Par ailleurs, la situation des migrants subsahariens au Maroc est préoccupante. La grande discrétion qui est de mise à l'échelle officielle, ne doit pas nous faire oublier qu'en l'état actuel des choses, le dossier est plus entre les mains des forces de sécurité marocaine, en 1'occurrence la police et la gendarmerie, que de la justice ou même des affaires étrangères. Or, en matière d'immigration, l'Etat de droit doit prévaloir, la justice devant intervenir pour protéger les droits des immigrés et non pas laisser ces derniers en dehors du champs de J'Etat de droit, sans que l'on sache exactement ce qui est fait.

Face à la vision sécuritaire de l'Europe, certains au Maroc répondent que le Maroc est lui-même victime d'immigration. Nous pensons que là aussi, cette équivalence ne peut être retenue, car elle est dangereuse et peut être à l'origine de certains dérapages. Dire que le Maroc est victime d'immigration - africaine subsaharienne-, signifie que le Maroc subit une nouvelle forme de délinquance qui porte préjudice à son image. Cela signifie également qu'il doit se protéger contre ce phénomène et que, de ce fait, une politique sécuritaire marocaine se trouverait légitimée.

Cette attitude est le produit des pressions continues exercées sur le Maroc par les pays de l'Union Européenne. Nous pensons que le Maroc doit être un pays d'accueil pour les étrangers dans le plein respect des droits de l'homme et qu'il faudra très certainement dans un proche avenir, prendre en considération le caractère durable d'une partie de l'immigration d'origine subsaharienne, que la notion actuelle de transit ne fait qu'occulter.

5.2. Prendre en compte la dimension socioéconomique de l'émigration africaine vers l'Europe
L'Espagne et le Maroc peuvent-ils à eux seuls, du fait simplement de leur situation géopolitique, régler le problème qui se pose entre 1'Afrique et l'Europe? A 1'heure de la mondialisation, la redoutable question des migrations clandestines peut-elle être résolue et traitée seulement aux frontières, en rendant celles-ci plus hermétiques et infranchissables et en se limitant pratiquement à une stratégie de renvoi et de réadmission?

N'y a-t-il pas de limites aux restrictions que l'on cherche à imposer à l'admission de l'Europe? La meilleure façon de contrôler l'entrée des migrants non-européens, consiste-t-elle à repousser le point de rencontre loin des frontières extérieures de l'Europe, en faisant assumer cette responsabilité par (ou en collaboration avec) les pays d'origine ou par les pays de transit ou encore en collaboration avec ces derniers?

Le temps ne presse-t-il pas d'aller en amont pour créer les conditions favorables à des solutions économiques et sociales, en s'attaquant aux éléments qui déterminent les migrations, notamment le sous-développement économique et social ainsi que les contraintes -poids de la dette vis-à-vis de l'Europe en particulier, fermeture du marché européen à certains produits africains, détérioration des termes de l'échange- qui hypothèquent l'avenir des pays d'origine ? Peut-on réellement diminuer la pression migratoire et les flux migratoires si les causes premières de ces flux, à savoir les différences énormes existant entre les niveaux de vie, ne sont pas traitées ? 

Dans ces conditions, l'Europe peut-elle éviter d'être un continent d'immigration, en ne s'occupant que des retours et des réadmissions et non pas des entrées et de l'intégration des personnes ? Va-t-elle continuer à pratiquer uniquement une politique de restriction et de contrôle des migrations et non une politique migratoire globale ?

A nier la réalité de l'immigration et son caractère inéluctable, notamment pour des- raisons démographiques liées au vieillissement des populations d'Europe, sera-t-il jamais possible d'engager une politique plus réaliste, plus équilibrée, plus cohérente en donnant un sens au dialogue actif avec les pays concernés dans le cadre d'une politique de réelle concertation et en développant une compréhension mutuelle des intérêts que l'on souhaite défendre ?

Rabat, novembre 2001

Abdelkrim Belguendouz
Universitaire à Rabat, chercheur en migration

DEMAIN : VI- En guise de conclusion









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