Les relations entre le Maroc et l'Europe sont multiples et diversifiées. 
L'Union Européenne est le premier prêteur du Maroc. L'Union Européenne est également le premier partenaire commercial du Maroc. Celui-ci destine à l'Union 60% de ses exportations et y effectue 50% de ses importations. Précisons à ce propos qu'après la France, l'Espagne est le second partenaire commercial du Maroc. Il existe également des relations étroites entre le Maroc et l'Europe à travers d'autres créneaux. Ainsi, l’Union Européenne est le premier pourvoyeur de touristes au Maroc. De même, 60 à 70% des investissements étrangers directs au Maroc émanent des pays de l'Union Européenne. 

Par ailleurs, près de 90% des recettes de l'émigration proviennent des Marocains établis en Europe. Les envois d'argent de la part des Marocains résidant à l'étranger, constituent pratiquement le premier poste de la balance des paiements. Leur volume a excédé 21 milliards de dirhams en 2000, soit un chiffre équivalent au tiers du montant global des exportations de marchandises ou le double du volume des investissements directs étrangers au Maroc. Pour donner un autre ordre de grandeur de l'importance économique et financière de cette dimension, précisons que l'épargne bancaire au Maroc des Marocains résidant à l'étranger a dépassé 50 milliards de dirhams en 2000, soit quelques 40% du volume global des dépôts à vue et à terme du système bancaire marocain. 

L'émigration constitue aussi un rapport d'intégration spatiale et sociale à l'Europe, avec la présence physique d'une forte communauté marocaine qui constitue, du moins pour les anciens pays d'immigration, une communauté plurielle, diasporique renvoyant à une population avec toute la segmentation et la diversité au niveau de l'âge, de la composition socio-professionnelle, du statut social, des écarts de niveau de vie, de la diversité des attentes et de l'évolution qualitative des besoins. 

Fin 2001, près de deux millions et demi de Marocains résident à l'étranger, dont 80% vivent en Europe, 13,5% dans les pays arabes, 5,5% en Amérique du Nord (Canada, U.S.A.), 1% dans d'autres pays, principalement en Afrique subsaharienne. 

En Europe séjournent légalement à l'heure actuelle quelques deux millions de Marocains, principalement en France (900.000), aux Pays-Bas (285.000), en Belgique (220.000), en Espagne où leur nombre a fortement augmenté ces dernières années (plus de 200.000 en 2001), en Italie (170.000) et en Allemagne (105.000). 

Un double processus 
Ces deux millions de Marocains vivant aujourd'hui en Europe sont le résultat d'un double processus. 

En premier lieu, il s'agit d'un processus de diversification entamé dans les années soixante avec la conclusion d'une série de conventions de main­ d'œuvre: Allemagne (28 mai 1963), France (1er juin 1963), Belgique (17 février 1964), Pays-Bas (14 mai 1969). Ce n'est que dans les années 90 que de nouveaux pays comme l'Espagne et l'ltalie ont été concernés de manière significative. Ce processus a débouché avec l'Espagne sur la signature, le 25 juillet 2001, à Madrid, d'un accord de main-d'œuvre similaire à celui conclu avec l'Equateur et la Colombie, prévoyant le recrutement de 10.000 à 20.000 travail1eurs marocains par an. 

Ce processus est également lié à la dynamique de l'émigration marocaine au sein des anciens pays d'immigration qui a connu des mutations structurelles, à savoir: le regroupement familial, la féminisation (y compris par l'émigration de femmes seules), le rajeunissement dû également aux naissances, la diversification de la composition socioéconomique, socioprofessionnelle, socioculturelle, l'émergence d'une mosaïque de situations liées à la diversité des itinéraires migratoires et à l'apparition de nouve1les couches sociales, l'installation définitive ou durable qui efface le mythe du retour et tend à l'adoption d'un comportement diasporique de la communauté marocaine résidant à l'étranger. 

A cela, il faut ajouter l'émigration dite clandestine qui renvoie au Maroc des "Harragas" et qui transforme le Détroit de Gibraltar en un véritable mouroir ou tombeau marin. Avant d'y revenir, donnons un ordre de grandeur. Se référant à des données fournies par le Ministère espagnol de l'Intérieur recoupées par d'autres sources, l'Association des Travailleurs Immigrés Marocains en Espagne (ATIME) chiffre à 3.924 personnes le nombre de Marocains ayant trouvé la mort au cours des cinq dernières années dans leur tentative désespérée de traverser le Détroit de Gibraltar. 

Evolution du nombre de noyés sur les côtes du Maroc et de l'Espagne 


On constate par ailleurs, de plus en plus l'émigration d'un grand nombre de cadres ou de "cerveaux" marocains vers l'Europe notamment, (plus l'Amérique du Nord). 

Par conséquent, la dimension humaine et sociale des relations maroco­hispano-européennes est très importante. Or, de manière générale, cette dimension humaine longtemps négligée, voire même ignorée et occultée, reste encore marginale. L'accent est le plus souvent mis sur les aspects commerciaux, la dimension marchande et mercantile. 

« Dessardiniser » le dossier migratoire 
Bien entendu, dans les rapports entre le Maroc et l'Espagne, on ne peut éluder le dossier de la pêche, tout comme on ne peut passer sous silence le problème des exportations agricoles vers l'Europe transitant par l'Espagne. Mais ces dossiers arrivent parfois à masquer le volet humain ou sont utilisés et instrumentalisés à des fins de manipulation. Voilà pourquoi, il s'agit de "déssardiniser" le dossier migratoire et de prendre également la juste mesure des enjeux que représentent les exportations agricoles marocaines en termes d'opportunités d'emplois au Maroc. 

La formule suivante utilisée par certains n'est pas un argument- chantage: "Si vous ne voulez pas avoir les produits agricoles marocains, si vous ne voulez pas recevoir les tomates marocaines, vous aurez des hommes et des femmes marocains, vous aurez à faire à des immigrés marocains"(!). Il s'agit par conséquent de dépassionner ces relations et de faire en sorte que dans la réflexion et dans l'action, la dimension humaine et sociale des rapports euro-marocains soit prise en compte. 

Si l'on veut donner au partenariat euro-marocain un vrai objectif et un contenu authentique, si l'on veut insuffler la vie à l'accord d'association Maroc­Union Européenne du 26 février 1996, entré en application le 1er mars 2000 et travailler dans le détail de sa mise en œuvre, il s'agit d'adopter une démarche globale. Dans cette perspective, le volet social et humain doit être non pas occulté ou subsidiaire, mais prioritaire. C'est l'un des trois piliers du partenariat (politique -zone de libre échange- social, culturel et humain). Il est également capital et crucial dans la relation entre le Maroc et l'Union Européenne qui doit être une relation globale et indivisible, le partenariat devant avoir un visage humain. 

En d'autres termes, il convient de changer l'ordre des priorités en accordant aux aspects sociaux, culturels et relatifs à l'immigration, une importance qualitative qui ne soit pas moindre à celle attribuée aux aspects économiques, commerciaux, financiers et politiques. Il s'agit dès lors de donner toute sa place à la coopération sociale et au dialogue migratoire dans le cadre général des rapports euro-marocains. 

Institutionnaliser le dialogue migratoire 
De manière plus précise, nous signifions ici par dialogue migratoire cette large partie de ce que l'on appelle communément dialogue social et qui est liée à tout ce qui concerne les migrations: mouvements migratoires, conditions de séjour, de vie et de travail des communautés migrantes respectives; statut de ces dernières, leur rôle et place; les divers droits des migrants (économiques, sociaux, culturels, spirituels), les politiques d'émigration et d’immigration, la protection sociale des travailleurs migrants, la promotion de l'identité culturelle. 

Si l'on suit à la lettre les termes de l'Accord d'Association (article 69), le dialogue social doit être régulier et pourrait concerner toute question d'intérêt commun dans le domaine social. Ce dialogue est conçu comme étant "l'instrument de recherche des voies et conditions des progrès à réaliser pour la circulation des travail1eurs, l'égalité de traitement et l'intégration sociale des ressortissants marocains et communautaires résidant légalement sur les territoires des Etats hôtes". 

Mais à ce stade, toute la question est de savoir si, en l'état actuel des choses et en attendant une véritable "communautarisation" de la politique d'immigration, l'exécutif européen peut réellement négocier avec le Maroc dans le domaine migratoire dans la mesure où, de fait, malgré l'entrée en vigueur du Traité d'Amsterdam au 1er mai 1999, l'Union Européenne n'aura pas encore (au moins jusqu'à la fin avril 2004) de compétences ou de prérogatives communautaires réelles pour traiter des questions de migrations et de communautés étrangères installées sur son espace. De ce fait, le dialogue social euro-marocain peut-il aller au-delà de l'informel, du simple échange de vues, d'informations et d'appréciations, pour prendre des décisions engageant formellement les deux parties? 

En définitive, la question est de ne pas négliger ou marginaliser la dimension humaine parmi les autres dimensions. Par ailleurs, qui dit dialogue pour l'établissement d'un partenariat, suppose l'existence de deux parties égales, leur implication et leur responsabilisation, l'écoute réciproque, la prise en compte des intérêts communs, sans rapport de force et sans volonté de mise sous tutelle. 

Peut-on dire que cette démarche d'ouverture prévaut dans certaines initiatives prises par l'Union Européenne, en particulier à travers le Plan d'Action pour le Maroc, établi par le Groupe de Haut Niveau Asile-Migration de l’Union Européenne et adopté par le Conseil Européen de Tampere les 15 et 16 octobre 1999 ? 

Rabat, novembre 2001 

Abdelkrim Belguendouz 
Universitaire à Rabat, chercheur en migration 

DEMAIN : IV- Le Maroc, vaste « zone d’attente ». 

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