2. Une question de perception 
Les interrogations étant formulées, la réponse au questionnement peut être fournie dans l’une des deux directions suivantes. 

La vision négative 
La première option consiste à aborder la question migratoire entre le Maroc d'une part, l'Espagne et l'Union Européenne d'autre part, comme source de danger pour la société et de menace pour la stabilité économique du pays ou d'un espace régional, parce qu'aucun pays ne peut « accueillir toute la misère du monde » et qu'il faut donc organiser des programmes de retours volontaires ou forcés, ainsi qu'une politique d'expulsion bien définie et effective pour arrêter les flux migratoires. Cette tendance est plus connue sous le nom d’ « immigration zéro ». Elle perçoit la question migratoire comme source de conflit, de désordre et de dérangement. Elle l'appréhende comme élément de discorde et de rupture, l'analyse en termes de peur, d'angoisse, d'inquiétude et de méfiance, de péril, de risque, de danger voire même de menace. La vision se fait en termes de dénonciation, d'affrontement, de confrontation, d'antagonisme, de tension, de fracture, de fossé, de cassure et de fermeture. Ceci renvoie à une approche soupçonneuse, crispée, engendrant des attitudes frileuses, restrictives et défensives, générant des mesures fondamentalement répressives dans un esprit purement sécuritaire. 

La perception positive 
La seconde option, tout en intégrant dans la démarche quelques aspects liés à l'ordre migratoire, considère les migrations comme un fait normal. Elle consiste à suivre une approche de la dimension migratoire maroco-hispano­européenne en termes de coopération globale et intégrée, bilatérale, sous­ régionale ou régionale, voire même continentale. Dans cette perception, l'analyse de l'objet migratoire se fait en termes de développement, de partenariat mutuellement avantageux, d'entreprise commune, de confiance réciproque, d'efforts conjoints, de trait d'union, d'ouverture l'un sur l'autre, de jonction, de pont, de passerelle, de dialogue ouvert, de discussion sereine, de concertation, de convivialité, d'enrichissement réciproque et d'opportunités. Cette vision cherche fondamentalement à assurer l'insertion et l'intégration des immigrants afin d'éviter les problèmes que ce phénomène pourrait occasionner dans les sociétés d'accueil. 

Ces représentations sur la dimension migratoire ou ces angles de vue sont importants à saisir. La terminologie utilisée dans chacune des deux options n'est pas constituée simplement de mots. Derrière chacun des termes utilisés, il y a un regard différent, une perception particulière, une vision spécifique, une logique distincte, un état d'esprit singulier, une certaine manière de poser la question au niveau intellectuel et par conséquent de la traiter au niveau politique, concret et pratique. 

Nous pensons être l'interprète de chacun ici présent pour dire, qu'au­ delà des nuances, voire même des différences d'opinion, c'est l'approche en termes de partenariat et d'ouverture qui est fondamentalement privilégiée par l'ensemble. 

Ce faisant, on ne peut que souscrire à ce conseil de Jean Monnet, qu’il a prôné en d'autres circonstances: « Il faut amener l'esprit des hommes vers le point où leurs intérêts convergent. Il suffit de se fatiguer pour le trouver ». 

Un vaste questionnement 
Par conséquent, c'est à un exercice de fatigue collective que nous allons nous soumettre ensemble à travers l'exposé et la discussion pour voir, ce qui peut, dans une perspective de responsabilité partagée et de solidarité collective, nous réunir des deux côtés de la Méditerranée. Quelles sont les convergences intégrant les préoccupations de chacun, quelles sont les solutions valables pour les deux rives, quels sont les intérêts communs que l'on pourrait identifier lorsqu'on parle de migrations ? 

Faut-il préciser à ce stade que la dimension migratoire entre le Maroc et l'Espagne n'est pas strictement bilatérale? Etant donnée l'appartenance de l'Espagne à l'Union Européenne, elle-même liée par un accord d'association au Maroc et au vu de la présence massive de Marocains au sein de l'Union, c'est aussi une question maroco-européenne. Le Maroc, pays frontalier de l'Espagne (quoique séparé par le Détroit de Gibraltar), étant pas ailleurs non seulement un pays d'émigration, mais également un pays de passage obligé de migrants essentiellement subsahariens, la dimension s'élargit pour être euro-africaine, nécessitant par conséquent une approche qui prenne en considération ces divers éléments. 

Par ailleurs, la question de l'immigration irrégulière, « illégale » ou sauvage est devenue le prisme à travers lequel est perçue et débattue toute la problématique des migrations. La focalisation sur l'immigration clandestine ne fausse t-elle pas le débat sur les questions d'ordre plus général ayant trait à la gestion de l'immigration, considérée dans son ensemble, y compris l'immigration légale? 

Dès lors, les questions préalables à tout dialogue fécond pour l'élaboration d'une politique migratoire, ne renvoient-elles pas à la nécessaire clarté, globalité et cohérence de l'approche, à la solidarité et au respect des droits de l'homme? 

Trois temps 
Cette contribution au débat se poursuivra en trois moments: 
  1. Nous donnerons d'abord quelques chiffres et quelques points de repères sur l'émigration marocaine et son contexte global pour avoir un ordre de grandeur de la dimension migratoire maroco-hispano-européenne; 
  2. Dans une seconde étape, nous présenterons et discuterons le Plan d'Action pour le Maroc en matière d'émigration, élaboré sous la coordination de l'Espagne par le Groupe de Haut Niveau Asile-Migrations, de l'Union Européenne, plan qui a été adopté et décidé par le Conseil Européen de Tampere en Finlande à la mi-octobre 1999; 
  3. La troisième étape sera consacrée à une lecture alternative du dossier migratoire entre le Maroc et l'Espagne, l'Afrique et l'Union Européenne, lecture en termes de partenariat social et humain, de solidarité et de droits de l'homme. 
Rabat, novembre 2001 

Abdelkrim Belguendouz 
Universitaire à Rabat, chercheur en migration 

Demain : III- La dimension migratoire maroco-hispano-européenne et son contexte global. 

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