Parallèlement à tout ce qui concerne l’Observatoire Africain des Migrations et aux mesures internes d’accompagnement au Maroc avec notamment la mise en place d’un réel observatoire marocain des migrations internationales, la Nouvelle Politique Migratoire du Maroc, qui a toutes ses vertus, tout en nécessitant un approfondissement et un renouvellement, ne devrait pas être cantonnée à l’immigration étrangère et à l’asile au Maroc comme elle l’est maintenant de manière restrictive, mais doit englober aussi avec ses spécificités et particularités, le vaste champ complexe et extrêmement mouvant des Marocains résidant à l’étranger. 

Précisons bien les choses pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté. Nous ne reprochons nullement à la nouvelle politique migratoire du Maroc ce qu’elle n’est pas, puisque son objectif est centrée sur les immigrés et les réfugiés, ce qui constitue déjà une démarche très louable. Mais il s’agit également de faire évoluer de manière fondamentale l’approche en direction des citoyens MRE en défendant ce secteur avec la même intensité et la même ardeur qu’on le fait pour celui de l’immigration et de l’asile au Maroc, depuis l’initiative royale audacieuse de septembre 2013. 

8.1- Un rappel royal toujours d’actualité 
En d’autres termes, l’élaboration et l’opérationnalisation d’une stratégie nationale globale, cohérente et intégrée en matière de Marocains résidant à l’étranger non seulement constitue encore une nécessité pour améliorer la pertinence, la cohérence et l’efficacité des actions entreprises, mais surtout pour leur donner du sens. Elles s’imposent toujours, vu que les instructions royales pressantes et réitérées du discours du Trône du 30 juillet 2015 n’ont pas encore été appliquées. 

A l’adresse du gouvernement marocain et des autres institutions concernés, l’objet des directives royales est le suivant : 
«Nous réitérons Notre appel pour élaborer une stratégie intégrée, fondée sur la synergie et la coordination entre les institutions nationales ayant compétence en matière de migration, et pour rendre ces institutions plus efficientes au service des intérêts des Marocains de l’étranger ». 
Parmi les autres institutions concernées par le rappel royal figure, à notre sens, le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger. Lors de la nomination de Driss El Yazami et Abdellah Boussouf le 21 décembre 2007, respectivement président et secrétaire général de ce conseil, le Souverain les avaient chargé notamment de participer activement à cette mission. Le communiqué du Cabinet Royal publié à cette occasion précise à ce propos que : «Sa Majesté le Roi a réitéré sa ferme volonté de veiller à ce que le Conseil, - compte tenu des potentialités et des compétences qu’il recèle en tant que force de proposition -, contribue, en collaboration avec l’ensemble des autorités, à la mise au point d’une stratégie nationale d’immigration, globale, multidimensionnelle, et prenant en considération les développements et les mutations accélérées que connait ce phénomène. Cette stratégie devrait être fondée, dans ses dimensions nationale, régionale et internationale, sur la cohérence et la complémentarité de l’action des autorités et des instances qui en ont la charge ». 

Sur ce point, dans le cadre du mot d’introduction au Sideevent organisé le 8 décembre 2018 à Marrakech sur le thème : «migration africaine : quelles stratégies mettre en œuvre pour sa gestion ? », Mohammed Tawfik 

Mouline, directeur général de l’Institut Royal des études stratégiques (IRES), affirme que «l’interêt porté par l’IRES à la question migratoire remonte à 2012, année ayant connu la réalisation par l’institut, en partenariat avec le ministère chargé des Marocains résidant à l’étranger et avec le conseil de la communauté marocaine à l’étranger de l’étude intitulée pour une stratégie nationale intégrée de la mobilité à l’horizon 2030 » 

Certes, cette étude a bien été lancée avec un budget de quelques 650 millions de centimes, mais le directeur général de l’IRES, s’arrête en cours de chemin et entretient l’ambiguïté, laissant croire qu’elle a abouti. Il ne précise pas en effet que cette étude n’a pas été achevée, ayant été même un échec, le rapport général intitulé « stratégie nationale de l’émigration à l’horizon 2030 » (Ahmed Ghazali, juin 2013, 101 pages) n’ayant jamais été validé. 

8.2- Un aveu honnête 
Relevons à ce propos un élément contradictoire. Il renvoie aux déclarations du ministre de l’époque chargé des MRE, Abdellatif Maâzouz, publiées dans un supplément MRE du journal «les inspirations éco » en date du 13 juillet 2013. A la question de savoir s’il pouvait parler un peu de la nouvelle stratégie en préparation pour les MRE, le ministre a souligné le fait que cette stratégie n’était pas encore prête, le chantier suivant encore son cours, tout en suggérant en pointillé des difficultés d’ordre méthodologiques : 

«Malheureusement, cette stratégie a pris un peu de retard au regard de la complexité du sujet. C’est d’abord parce qu’il touche l’élément humain dans toute sa complexité, mais aussi vu qu’il est une dimension internationale et que tous les paramètres ne sont pas entre les mains des marocains. Quoi qu’il en soit nous avons privilégié pour cette nouvelle stratégie une vision plus large, en prenant en considération les profondes mutations que la communauté marocaine étrangère a connues sur le plan démographique économique et social. Cette nouvelle vision met les migrants au centre des préoccupations durant les trois phases de l’opération, à savoir le départ le séjour et le retour. jusqu’à présent, nous ne travaillons que sur la phase du séjour. La nouvelle stratégie aura pour mission de préparer le migrant au départ, de se préoccuper de son séjour et le cas échéant de son éventuel retour. Maghribcom, plateforme virtuelle dédiée aux compétences marocaines du monde, a été d’ailleurs lancée dans cette optique (…) ». 

En fait, durant la précédente législature et avec le dernier gouvernement (Benkirane II), pour suppléer à l’échec de l’étude de l’IRES, le département de tutelle a contacté en urgence un bureau d’études en lui remettant tout le dossier IRES avec tous les rapports thématiques et toute une série de documents du département pour élaborer une «Stratégie Nationale MRE ». Le « livrable définitif » en date du 12 novembre 2014, porte le titre pompeux suivant : «Formalisation et Structuration de la Stratégie Nationale des Marocains du Monde». 

Après que le département concerné ait procédé à des « retouches » et l’avoir expurgé de la bien maigre partie relative à la synthèse des forces, faiblesses, opportunités et menaces concernant l’émigration au Maroc (mais sans qu’un réel état des lieux n’ait été effectué avec un bilan critique de l’action des institutions concernées et des politiques menées), la «stratégie nationale MRE » a été publiée d’abord en arabe en 2016 sur le site officiel du ministère chargé des MRE et des affaires de la migration, puis en français début 2019 sur le site rénové du même département, mais en la modifiant quelque peu. Au niveau des fondements de la stratégie, on a enlevé le discours royal du 30 juillet 2010 et le programme du gouvernent Benkirane (2012-2016), objets de critiques méthodologiques au niveau du débat public par rapport à la version parue auparavant en arabe... 

8.3- Bricolage 
En effet, une lecture attentive du discours du Trône du 30 juillet 2010, permet de constater qu’il n’y’a aucune référence, aussi minime souhaite-t-elle, à la « migration » ou aux Marocains résidant à l’étranger. Par contre, de nombreux discours royaux pouvant constituer une référence, n’ont nullement été cités. Pour nous limiter à fin 2014, date de «l’élaboration» de la «stratégie» en question, citons en particulier les discours suivants : 30 juillet 1999 ; 20 août 2001 ; 30 juillet 2002 ; 20 août 2002 ; 30 juillet 2004 ; 6 novembre 2005 ; 6 novembre 2006 ; 6 novembre 2007. Ces discours qu’on ne peut nullement occulter, fournissent des orientations fondamentales, voir même renvoient à des décisions capitales en matière de citoyens MRE. 

Par ailleurs et plus grave encore, précisons que c’est la stratégie qui fonde et détermine un, voir même plusieurs programmes d’action étalés dans le temps et leur donne du sens, fixe le cap et non pas l’inverse. 

Cette méthode artisanale ou bricolage du bureau d’étude que nous ne nommerons pas, montre qu’il ne bénéficie nullement d’un capital de consultation en la matière et qu’il ne maîtrise nullement le domaine ! En effet, au niveau méthodologique, la confusion est flagrante et inacceptable avec un amateurisme déconcertant. On est ainsi en présence d’une expertise douteuse avec une confusion méthodologique, qui ne peut que jeter le trouble politique. 

Par ailleurs, insistons pour dire que le rapport général de l’étude IRES de juin 2013, n’a jamais été, à notre connaissance, approuvé. S’il l’avait été (par qui, quand et dans quelles conditions au niveau institutionnel ?) et compte tenu du statut spécial de l’IRES (Institut royal des études stratégiques), il aurait été envoyé au Cabinet royal et on n’aurait pas eu le rappel royal, lors du discours du Trône du 30 juillet 2015, d’élaborer une stratégie nationale globale, cohérente et intégrée au profit des Marocains résidant à l’étranger. 

8.4- Etude IRES inachevée 
En fait, ce rapport à approfondir, qui s’était limité à un état des lieux de l’existant, ne devait être qu’une première étape à compléter obligatoirement pour trouver la formule du livrable définitif. Mais il n’y’a jamais eu par la suite, dans le cadre de l’étude IRES, d’élaboration de plan d’action à l’horizon 2020, qui figurait dans les livrables. Rappelons ici que la note de cadrage de l’étude avait un intitulé plus explicite, à savoir «stratégie nationale en faveur des Marocains résidant à l’étranger à l’horizon 2030» (août 2012, 13 pages), avec un plan d’action y afférent pour 2020, qui se justifie « par la nécessite d’assurer une cohérence de la politique migratoire avec les stratégies de développement à l’œuvre actuellement au Maroc ». Cette note de cadrage précise que l’étude doit notamment : 
  • aboutir à l’élaboration d’une stratégie devant permettre au Royaume d’optimiser les bienfaits de cette émigration ; 
  • formuler des propositions permettant à la stratégie élaborée de se projeter dans l’avenir avec le maximum de chance de réussite. 
De plus, la troisième phase de l’étude prévue dans le cadre de la deuxième période, n’a jamais été également concrétisée. Il s’agit « de concevoir et de proposer le montage institutionnel et technique de l’outil de pilotage prospectif global : Observatoire de la Communauté Marocaine à l’étranger», prenant en charge réellement les diverses dimensions MRE. Ceci montre en creux, au niveau méthodologique, que l’Observatoire de la communauté marocaine à l’étranger, relevant de la Fondation Hassan II pour les MRE et présenté plus haut, (points 3.9, 3.10 et 3.11), n’avait pas de crédibilité. 

Ce n’est qu’en janvier 2019 (!!!), au lendemain des deux conférences mondiales de Marrakech sur les migrations, c’est-à-dire il y‘a à peine quelques mois, que fut publié sur le site officiel de l’IRES non pas le rapport général dans sa globalité, mais un texte datant du 30 décembre 2013 (!!!) intitulé : «Pour une stratégie nationale intégrée de la mobilité à l’horizon 2030. Rapport stratégique de synthèse » (30 pages). La date réelle est-elle celle de la fin 2013 ou bien toute récente, l’absence de stratégie nationale MRE ayant été soulevée dans le débat public lors du Side Évent sur la migration organisé par l’IRES à Marrakech, début décembre 2018, en marge des deux rencontres mondiales sur les migrations ? N’y’a-t-il pas une «erreur» de frappe ou de saisie à ce sujet !? Toujours est-il que le rapport de synthèse, au niveau de son orientation et de ses recommandations, est bien différent du rapport général datant de juin 2013 ! 

Abdelkrim Belguendouz 
Universitaire à Rabat, chercheur en migration 

Demain : 9- Rapport stratégique d’une non stratégie ! (9/10). 




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