Si des mineurs marocains non accompagnées sont identifiés dans diverses villes françaises depuis plusieurs années déjà, le phénomène anime la capitale à partir de 2016, et particulièrement le quartier de la Goutte d’or dans le 18e arrondissement. A la recherche d’une vie meilleure, une partie de ces jeunes migrants clandestins transitent ici avant de tenter de gagner l’Allemagne ou les pays scandinaves. Reportage.

«La délinquance est prépondérante dans ce quartier. Je ne comprends pas pourquoi on insiste sur les mineurs marocains», déclare Sam, un vendeur franco-libanais du boulevard de la Chapelle. Sa boutique de robes de mariée installée depuis une trentaine d’années à la sortie du métro Barbès présente un point d’observation de premier rang des activités de la zone Barbès/Château rouge/Goutte d’or, déclarée zone de sécurité prioritaire (ZSP) en 2012 sous le gouvernement Hollande.


Trafic de stupéfiants, toxicomanie, violences, vendeurs à la sauvette, pickpockets, vol à l’arrachée… Des délits quotidiennement enregistrés dans ce secteur qui voit ses commerçants déserter, «ils sont à cran», déclare Sam à propos de ses confrères. «Selon moi, les choses ne vont pas en s’améliorant. Tous les commerçants vous le diront. Les vols à l’arrachée se multiplient, mais les coupables ne sont pas nécessairement les mineurs marocains», souligne-t-il.

Un peu plus loin, discutant avec un boucher de la rue de la Goutte d’or, ce dernier d’emblée s’enquiert: «Vous venez pour les mineurs marocains?». C’est dire l’existence confirmée du phénomène dans le quartier et l’appât des journalistes pour ce sujet. «Ces mineurs font du chahut pendant la journée, surtout le weekend. Même lorsqu’ils ont la possibilité d’être hébergés à l’hôtel ou dans un foyer, ils préfèrent errer. Ils snifent diverses substances, boivent de l’alcool… Et ceux qui disent avoir 14/15 ans ont en fait plus de 20 ans», raconte Abderrahim qui travaille dans cette boucherie depuis plusieurs années.

«Ils préfèrent mentir pour gagner du temps», poursuit le commerçant. En effet, la loi française interdit le rapatriement des mineurs non accompagnés étrangers sur leur territoire d’origine, à partir du moment où ils sont sur le sol français, sauf disposition spéciale dans le cas où leurs parents les réclameraient. Contrairement aux personnes majeures qui relèvent du code des étrangers, les mineurs sont soumis au droit de la protection de l’enfance.

Une certaine amélioration
Selon un rapport de l’association Trajectoires intitulé «Recherche-action sur la situation des mineurs non accompagnés marocains» paru en avril 2018 et effectué entre décembre 2017 et avril 2018, entre 40 et 70 MNA marocains passent, errent et «travaillent» chaque jour dans le quartier de la Goutte d’Or. (…) De février 2017 à février 2018, environ 300 MNA marocains seraient passés par la Goutte d’or». Selon ce même rapport, «Beaucoup pratiquent des activités délinquantes régulières: vols à la portière, vols de téléphones portables, vols à l’arrachée, cambriolages, etc.»

«Par rapport à 2017 ou début 2018, la situation s’est améliorée. Il y a beaucoup moins de tensions sur la Goutte d’or», affirme Chansia Euphrosine du Centre d’action sociale protestant (CASP), une association séculaire axée sur l’hébergement et l’accompagnement des adultes en grande précarité. Directrice du pôle «Lien social de proximité», elle gère notamment le dispositif «MNA Goutte d’or» créé en janvier 2018 et financé par la Ville de Paris, soit l’unique mission strictement de protection de l’enfance dont se charge le CASP.

«Notre mission est exclusivement dirigée vers les MNA de la Goutte d’or et ses environs, qui sont polyconsommateurs, en errance et qui refusent de rentrer dans les dispositifs de l’Aide sociale à l’enfance (ASE)», explique la directrice de l’association qui répond aux besoins de première nécessité de ces jeunes (repas, douches et hébergement pour 12 places).

«Lorsque ces jeunes ont commencé à venir sur le territoire, il a fallu prendre le temps de comprendre le phénomène. Au début, ils justifiaient leurs actes délictuels par le fait d’avoir faim, d’être sans ressource… Aujourd’hui, ils ne peuvent plus invoquer ces raisons car il existe un dispositif qui les prend en charge. Les jeunes savent que nous sommes là. On est un point de repère pour eux», poursuit Chansia Euphrosine, insistant sur les limites de la mission du CASP, soit un accompagnement provisoire en vue d’une prise en charge par l’ASE.

La principale difficulté rencontrée par cette association qui déploie chaque jour une équipe d’éducateurs pour encadrer ces jeunes, réside dans leur refus systématique d’intégrer les services de l’ASE, un dispositif étatique relevant de la compétence des départements. Par ailleurs, sur Paris et sur le quartier de la Goutte d’or en particulier, la directrice déclare que les arrivées de ces MNA ne sont pas de plus en plus nombreuses, «on est même plutôt dans une diminution qui reste à vérifier».

De mère en mer
Pourquoi ces jeunes refusent-ils de bénéficier de l’ASE? Quel est le but de leur exil? Pour leur poser la question, nous sommes allés à leur rencontre, dans le square Saint-Bernard - Saïd Bouziri qu’ils ont l’habitude de fréquenter. Au premier échange, deux d’entre eux déclarent être originaires de Fès, un autre du quartier Sidi Bernoussi à Casablanca et un dernier d’Algérie.

Tout en se balançant sur un Vélib, Brahim* (les prénoms ont été modifiés) raconte son périple, de Fès à Paris. Après quelques vaines tentatives de passage par Beni Ansar et Nador, il retente plusieurs fois et parvient à traverser la frontière à Melilla et embarque par la suite sur un bateau, caché dans la remorque d’un camion. Arrivé à Málaga, il vagabonde une année en Espagne, fuguant de foyer en foyer jusqu’à atteindre la France en franchissant à pieds le pont entre Irun et Hendaye. Il monte alors à Bordeaux où il restera quatre mois avant de rejoindre la capitale, où il dit être arrivé il y a quelques jours.

Son objectif? «Dabbar ala rassi», comme répondent la plupart des MNA marocains. En d’autres termes, se débrouiller pour un avenir meilleur. Il y a quatre ans, son père qui travaillait dans une gare routière, est décédé. Sa mère, femme de ménage, s’est retrouvée seule avec lui et ses deux petits frères. Ne trouvant pas de travail, Brahim a pris la décision d’immigrer vers l’Europe.

«La maman pauvre, le papa mort, la misère, le manque d’argent, pas de travail, pas d’avenir… Ils ont tous appris le même discours standardisé et qui n’est pas forcément juste», explique la directrice au CASP, ajoutant que «même s’il est douloureux pour eux de parler de leurs familles, c’est souvent la mère qui revient dans leurs discours».

Effectivement, à la question «Le Maroc ne vous manque-t-il pas?», les enfants rencontrés répondent en chœur «l’walida», la maman, c’est elle qui leur manque le plus. C’est pour elle que Brahim vole chaque jour dans les rues de Paris, pour pouvoir lui envoyer un peu d’argent, et lui «offrir le mouton de l’Aïd», confie-t-il. A l’évocation du caractère illicite de cet argent sacrifié pour le symbole de la fête la plus importante des musulmans, Brahim lance avec une force d’où transperce son désespoir «Alors je fais quoi? Je donne rien à ma mère?!».

Au fil de la conversation, il raconte avoir 13 ans puis être né en 2002 ou 2003. Le genre d’incohérence récurrente dans le discours de ces jeunes qui souhaitent brouiller les pistes. D’autant que la vie dans la rue provoque certaines carences qui leur donne souvent une apparence plus jeune que leur âge réel.

Brahim compte poursuivre son parcours jusqu’en Suède où son grand-frère de 19 ans est incarcéré. Il ne souhaite pas aller à l’école via l’ASE, du moins «pas maintenant...sinon qui va aider ma mère?!». Pourtant, il avait été formé à la mécanique durant une année au Maroc. La plupart de ces jeunes préfèrent rester dans la rue, voler et garder leur «liberté». Ils baignent dans le fantasme de l’Occident comme continent de toutes les richesses accessibles, alimenté par les réseaux sociaux.

L’appel illusoire des réseaux sociaux
«Les réseaux sociaux font qu’ils n’ont pas envie de rentrer dans l’ASE. Ils voient circuler des images avec des billets de banque, des téléphones, des hommes qui posent à côté d’une voiture de luxe mais qui n’est pas la leur…et eux sont attirés par cet appât-là», renchérit Chansia Euphrosine. «Ils ont le sentiment que s’ils ne rentrent pas là-dedans, c’est qu’ils auront raté leur voyage, leur traversée, la raison pour laquelle ils sont venus».

Et d’ajouter: «Dans les discussions de groupe qu’on organise, ils parlent souvent de leur voyage, ils le dessinent aussi, parce que c’est ce qu’ils ont réussi à faire. Dans leur optique, c’est presque comme s’ils avaient reçu une médaille».

Le dessin d'un MNA marocain. Crédits: le CASP

A ce propos, la responsable sociale salue leur intelligence et leur capacité de réflexion et d’adaptation face aux risques et aux accidents auxquels ils ont pu faire face lors de leur itinéraire. «Les compétences, la débrouillardise qu’il faut pour ça à un âge aussi jeune les amène à avoir des dispositions de survie et intellectuelles qui sont remarquables», mentionne-t-elle. «Malheureusement, ils les mettent au service de choses qui relèvent de la survie de la rue avec des idées très précises mais plutôt erronées sur ce que doit être leur vie ou leur futur».

Sur la qualité de sa vie actuelle, Brahim affiche une satisfaction qui sonne faux. «Ici, je ne fais rien, je ne paye pas et j’ai un vélo», annonce-t-il, se balançant frénétiquement sur son Vélib. Impassible, il semble souhaiter ne rien laisser paraître des difficultés vécues au quotidien. Son ami Younes*, de Fès également, l’air un peu plus âgé, se révèle plus réaliste. Ce dernier raconte avoir été jusqu’au Havre mais l’humidité locale l’a vite convaincu de revenir à Paris.

Younes avoue être toujours en contact avec ses amis du Maroc via Facebook. Contrairement à Brahim, il leur déconseille fortement de venir en Europe car «ici, il n’y a rien. Restez là-bas, vivez sous un toit et aux côtés de vos parents. C’est mieux que de venir galérer ici et vivre dans la rue», leur assure-t-il.

Statut quo entre la France et le Maroc 
Pour déterminer la minorité de ces migrants, l’Etat français a mis en place le DEMIE, dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers. C’est à lui que revient la tâche d’évaluer l’âge de ces mineurs a priori, avant qu’ils soient pris en charge par l’ASE, pour les rares qui l’acceptent.

Un rapport de la mission bipartite de réflexion sur les mineurs non accompagnés, rendu en février 2018 conjointement par l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), l’Inspection générale de l’administration (IGA), l’inspection générale de la justice (IGJ) et l’ADF (Assemblée des départements de France), appelle à réformer le dispositif victime de certaines failles, notamment au regard de la saturation que subissent les structures de l’ASE. Certains mineurs ne trouvent parfois pas de solution d’hébergement du fait du manque de places au sein des dispositifs d’accueil.

Le rapport indique également que les évaluations de MNA toutes nationalités confondues ont plus que doublé entre 2016 et 2017, passant de 25.000 à 54.000 en seulement une année (la plupart venant d’Afrique subsaharienne).

En juin 2018, une convention d’assistance de la police marocaine à la police française intitulée «arrangement administratif relatif au renforcement de la coopération policière opérationnelle et à l’accueil de la police marocaine en mission en France» est signée entre la France et le Maroc. Selon un document de la préfecture de police française, quatre policiers marocains sont alors dépêchés pour une durée d’un mois et demi afin «d’auditionner les mineurs isolés marocains et de recueillir les informations permettant de lancer les investigations en vue de leur identification et de leur retour au Maroc».

Une première tentative du Maroc de venir en aide à la France, déboussolée par la hausse de la délinquance chez les MNA marocains en 2018. Selon une note des services de police de Paris mentionnée par Le Point le 30 octobre dernier, l'année 2017 a comptabilisé 813 mineurs, originaires du Maroc, et arrêtés sur Paris. Depuis le 1er janvier 2018 (et à la date de la parution de l’article), 1.450 ont été placés en garde-à-vue, aboutissant à 806 présentations devant le parquet des mineurs de Paris dont 21 ont finalement été placés en détention provisoire.

Grâce à cette mesure collaborative entre les deux polices étatiques qui s’est vue prolongée, 42 Marocains qui se faisaient passer pour mineurs alors qu’ils étaient majeurs avaient été découverts (sur 219 dossiers examinés), selon le même article. Six de ces «faux mineurs» ont été expulsés du territoire français et reconduits dans leurs pays d’origine.

Concernant les MNA marocains, le statut quo règne entre d’un côté la protection de l’enfance à la française avec l’intouchable «intérêt supérieur» de l’enfant, et de l’autre, les sanctions que l’enfant expulsé pourraient éventuellement subir de retour au Maroc. Une concurrence de responsabilités à assouplir avec de nouveaux projets de collaboration entre les deux Etats pour améliorer durablement la situation de ces mineurs en exil.

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