Il y a presque quinze ans, je m'apprêtais à publier mon roman « Ô Besançon ». Je cherchais quelques lecteurs pour tester mon travail. Et quelqu'un d'heureux – mais qui ne lisait pas - avait dû m'indiquer quelqu'un d'heureux – qui lisait, disait-il. 

Et ce quelqu'un d'heureux avait bien voulu me rendre ce service, qui devenait, au fur et à mesure de ses nombreux avertissements, un service immense et généreux qu'il acceptait de m'accorder. Il n'était ni écrivain, ni libraire ni éditeur, ni enseigant. Rien qui puisse lui reconnaître cette brusque autorité qu'il s'adjugeait à mes dépens. Je connais des écrivains qui se seraient fâchés pour moins que cela, mais je ne suis pas du genre à m'arrêter sur ces détails méprisables que la sociologie nomme assaut de compétence.

Il m'avait donc froidement averti : il avait bien d'autres choses à faire, et donc je devais m'armer de patience. Et tout en me clouant d'un index déjà accusateur, il m'avait dit que je devrais accepter toutes ses remarques et observations. Et j'avais répondu – avec un profil bas – que c'était justement l'objet de ma démarche.

Durant les premières semaines qui allaient suivre, je l'avais croisé ça et là, mais je n'osais pas lui rappeler ma demande. Et lui, assuré - qu'il était - d'être le maître du jeu, il faisait comme si je n'étais pas en attente.

Une fois seulement, je m'étais remis à son bon souvenir, et il m'avait répondu - d'une voix neutre - qu'il avait égaré mon manucrit quelque part chez lui. Il avait ajouté, sûr de lui, que viendrait bien le temps où il le retrouverait assûrement, et qu'alors il saurait me prévenir. Rien en lui ne semblait désolé d'un tel manque d'égard.

Si bien qu'à la longue je n'étais plus en attente. Et si bien que mon roman avait entretemps été publié. La presse locale, comme la presse nationale, en avait parlé, mais lui, mon improbable lecteur, trop avisé mais trop occupé, ne semblait guère au courant. Heureusement, car il m'aurait sûrement accusé d'avoir commis la lourde erreur de ne pas avoir attendu ses inestimables recommandations, n'est-ce pas.

Par la suite, de temps en temps je lui rappelais qu'il fallait songer à me rendre un jour mon manuscrit, et il me rassurait - d'une voix assurée - qu'il le ne manquerait pas de le faire dès qu'il lui aurait remis la main dessus. Inutile de préciser qu'il n'avait jamais fait montre du moindre remord. A chaque fois le ton de sa voix et l'expression de son visage me disaient plutôt que c'était bien mieux pour moi d'apprendre à être patient. Fallait-il peut-être que je comprenne qu'il avait trop de livres, et que ce n'était nullement de sa faute à lui si mon pauvre manuscrit s'était laissé envahir par plus fort que lui.

La vie des petites villes étant ce qu'elle est, j'avais eu par la suite à le côtoyer lors d'un de mes brefs passages dans le monde de la petite bureaucratie de province. Il en était, de bureaucrate, bien sûr. D'où peut-être ce ton toujours autoritaire et suffisant. Du moins lorsqu'il s'adressait à moi, car je ne doute pas ue ce devait être tout le contraire face à ses supérieurs. On est soit chef, soit sous-chef, mais rien entre les deux. Ainsi va la petite bureaucratie, et ainsi va la vie des sous-préfectures, comme dirait Brel.

Et puis des années plus tard, il y a donc environ deux ans, j'avais croisé sa compagne dans un bar. Elle était bien saoule - comme souvent - et ses copines l'étaient tout autant. J'essayais de les éviter, mais elle avait réussi à m'interpeller en me disant, rire aux dents, que son jules et elle avaient enfin retrouvé mon pauvre malheureux manuscrit, mais que mon pauvre malheureux manuscrit s'était perdu à nouveau dans les cartons de déménagement, puisqu'ils venaient de déménager. Son attitude désinvolte m'avait vexé, et j'avais joué à l'idiot en lui disant que je ne voyais pas de quoi elle parlait. Alors elle avait dit tout haut – à moi, et surtout à ses amies de beuverie - qu'il s'agissait du manuscrit que j'avais confié à son jules pour me le corriger. Rien de moins! J'avais juste pouffé de rire, et je l'avais ignorée. Ça avait dû la vexer, et du coup j'ai continué par la suite à l'ignorer, juste comme ça, pour m'amuser. Et moins ça l'amusait, plus ça m'amusait (parfois je suis un peu trop méchant, je le concède).

Quelques temps après, son jules m'informait qu'ils avaient bien fini par dénicher mon serpent de mer. Et qu'il m'invitait expressément à aller boire un verre chez eux, le moment venu, pour le récupérer. En petit langage de petite province, cela signifiat: viens chercher ton truc toi-même si tu y tiens! Et comme je n'y tenais depuis plus déjà, et comme je n'avais aucune envie de partager un verre chez eux, je lui avais demandé de bien vouloir me le déposer au bar Le Marulaz.

Et ça a dû le heurter, puisqu'il n'y avait plus fait la moindre allusion. Du genre vas te faite foutre...

Et puis, ô Grands dieux, il y a deux semaines environ – donc quinze ans plus tard, il m'avait dit qu'il fallait que je me réjouisse puisqu'il venait de mettre l'objet convoité dans une enveloppe. Ah ! Il me fixait d'un regard avenant, et j'avais senti qu'il attendait des remerciements. Ou du moins que je me montre reconnaissant à l'approche du dénouement de cette affaire qui n'en finit pas de s'enliser. Et j'avais dû sourire, mais ça devait se voir que c'était jaune.

Et puis voilà : il y a quelques jours, je sirotais mon verre en lisant paisiblement un recueil de poésie d'une jeune poétesse syrienne, quand le serveur du Bar le Marulaz m'a apporté cette enveloppe.

Sans autre mot, à part ce qu'il y a sur l'enveloppe.
Pas un regret.
Pas une seule observation.
Rien.
Pitoyable!

Et alors ça m'a mis en colère, une colère sourde, à la vue de la couverture: je me rendais compte que le manuscrit qu'il avait devait dater de bien plus de quinze ans puisqu'il porte un autre sous-titre que j'avais changé par la suite.

Mais lui, mon improbable lecteur, certainement il doit s'attendre à ce que je le remercie chaleureusement la prochaine fois que nous nous verrons...

Ah ces petites gens de province!

Mustapha Kharmoudi
Écrivain
Besançon, fin août 2019






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