Seule une approche multilatérale peut endiguer le phénomène des pateras, estime Mehdi Lahlou, spécialiste de l’immigration à l’Institut de la statistique de Rabat. Quand le nombre d’embarcations chargées de Marocains et de Subsahariens augmente entre le Maroc et l’Espagne, c’est que Rabat regarde ailleurs : c’est ce que laisse entendre le gouvernement espagnol. 

Courrier International : Cette accusation est-elle fondée ? 
Mehdi LAHLOU : Les autorités marocaines n’ont pas un robinet à émigrants qu’elles ouvrent ou ferment au rythme des vicissitudes de leurs relations avec l’Espagne et des revendications qu’elles formulent vis-à-vis de l’Europe. L’année dernière, les forces de sécurité marocaines ont arrêté presque 30 000 candidats à l’émigration clandestine, dont la moitié étaient des Marocains et le reste venaient d’autres pays. En plus de sa frontière terrestre, le Maroc doit contrôler 3 500 kilomètres de littoral. Croyez-moi, Rabat a peu de moyens et se trouve face à un phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur et le dépasse. L’Espagne fait beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Par rapport à ses voisins européens, elle encore a peu d’immigrés et son économie tire profit des clandestins. […] (Courrier International , 8 janvier 2004) 

«Alger cherche à couper le Maroc de ses racines africaines» (Mehdi Lahlou, LeMatin, 16 octobre 2005) 

Cet expert des migrations évoque longuement le dossier des clandestins "Répondre à l'urgence" Face à l'explosion des migrations illégales, c'est le leitmotiv à Bruxelles lancé par les représentants de l'Union européenne et de l'Union africaine. Tout le monde s'accorde à dire que le flot des clandestins ne va cesser de croître et que le Maroc a donc un besoin pressant d'une aide internationale pour mieux contrôler ses frontières. Pour comprendre les enjeux réels de cette douloureuse question, nous avons interrogé Mehdi Lahlou, économiste, membre du bureau politique du PSU (Parti socialiste unifié), chercheur sur la question migratoire, qui a consacré de nombreux rapports à cette tragédie. 

Le Matin : Vous avez publié plusieurs rapports sur la question d'émigration des subsahariens; depuis quand portez- vous de l'intérêt à cette question ? 

Mehdi Lahlou : Depuis 1998 précisément, j'avais mené une enquête avec une équipe d'enseignant de l'INSEA, à partir de Tanger, sur les résidents marocains en Europe. J'avais remarqué qu'il y avait déjà à l'époque un nombre important de migrants en provenance de l'Afrique subsaharienne, avec une dominance de Congolais et de Nigérians. En 1999, j'ai conduit un travail sur ce thème à l'Institut national de statistiques et d'économie appliquée avec le soutien du Fonds des Nations unies pour la population, puis en 2000 avec le soutien du BIT, nous avons produit un premier rapport sur la question en Juin 2OO2. A cette occasion, j'ai été jusqu'à Tamanrasset, en Algérie, soit aux confins la frontière algéro-nigérienne et algéro-malienne, dans le même cadre, j'ai mené un travail de terrain en Mauritanie, aux Iles Canaries et au Sahara marocain, et, bien sûr, dans les principales villes marocaines connues pour recevoir des migrants subsahariens . 

Vous n'avez pas pour autant baissé les bras après le refus de la Commission européenne de lancer une étude exhaustive sur la question ? 

Non, j'ai continué mes travaux sur le sujet, et l'un de mes derniers rapports à ce propos en date est sorti en mars 2005 .Il a été même placé sur le site officiel de la Commission européenne deux mois plus tard. Il retrace l'essentiel des évolutions du phénomène en intégrant les changements de la politique de migration européenne et marocaine. Dès 1999, j'avais pensé que c'était là, un phénomène qui allait prendre de l'ampleur et que le Maroc était sur la première ligne. Il fallait être au courant, au moins sur le plan académique, de la montée en puissance d’un phénomène qui ne pouvait laisser indifférent. Sur le plan politique, les choses allaient progressivement devenir de plus en plus complexes pour un certain nombre de raisons relatives à la gestion des relations bilatérales entre la Maroc et l'Espagne et avec l'Union européenne, mais avec l'Algérie, dont tout le monde sait que ce n'est pas un fleuve tranquille. Rabat était en froid avec l'Espagne , à l'époque sous le gouvernement du Parti populaire, Migreurop Revue de presse Ceuta-Melilla 6 octobre-2 novembre 2005 notamment entre l'été 2001 et la fin de 2002. Mais, à partir de la fin de l'année 2002 un projet de loi sur " l'émigration et l'immigration irrégulières au Maroc" était prêt, qui sera présenté dès le premier jour ouvrable de l'année 2003 (simultanément avec un projet de loi sur le terrorisme) au Parlement marocain. Il sera voté par les deux chambres à l'unanimité tout de suite après les attentats terroristes du 16 mai 2003 (ainsi que le texte de loi sur le terrorisme) et entrera en application en novembre 2003, sous l'intitulé de Loi 02-03. 

Y a-t-il une relation de cause à effet entre ces deux questions de l'émigration et du terrorisme ? 

Oui, il y a eu une confusion entre la question terroriste et la question migratoire. Quand le Maroc a présenté son projet de loi contre l'émigration et l'immigration irrégulière, les relations entre Rabat et Madrid se sont améliorées, les ambassadeurs des deux pays sont revenus à leurs postes à Madrid et à Rabat et la mécanique des relations s'est enclenchée de nouveau sous de nouveaux auspices. Ce qui n'a pas empêché Madrid de continuer à jouer un double jeu dans la région en signant un accord pour un "partenariat stratégique" avec l'Algérie et en fermant les yeux sur son approche migratoire .Les déclarations officielles espagnoles, notamment celles de la ministre ibérique des affaires étrangères d'alors, Anna de Palacio, l'attestent et cela permettait à l'Algérie, par un autre biais, de jouer encore plus sur le volet de l'affaiblissement de la position marocaine concernant la question du Sahara. 

Pouvez-vous étayer ce constat qu'il s'agit bien, d'une question régionale euro africaine ? 

Le Maroc l'avait bien compris au départ, il a dans ce sens soumis dès le 9 Octobre 2001 une demande officielle à l'Union européenne pour " un partage des responsabilités " dans la gestion des flux de migration clandestine, cependant il n'avait donné l'impression de demander pour cela que " la mise à sa disposition de moyens logistiques radars et unités d'intervention rapides lui permettant de mieux surveiller ses côtes et ses frontières terrestres ". C'est cela ces fameux 40 millions d'euro dont on parle depuis peu, et qui sont sur le tapis, en fait, depuis la visite d'une " Commission technique " européenne au Maroc au début de l'été 2002, et qui avait avancé la proposition de remettre au gouvernement marocain 42 millions d'euro pour " l'aider " à mieux contrôler ses frontières. Dans cette question, et comme je l'ai souligné dans l'un de mes travaux, il ne s'agit pas comme le pensent certains Européens et des politiciens espagnols d'une " simple question de frontières " que les autorités marocaines peuvent résoudre quand elles le veulent .Contrairement à ce qu'ont écrit les journaux espagnols, le Maroc ne peut pas " ouvrir et fermer le robinet de l'émigration comme il le veut et quand il le désire ". Pour les autorités marocaines, il était de l'intérêt de l'Europe d'aider le Maroc à faire face à une situation où il n'est qu'un maillon d'une chaîne sur laquelle il n'a qu'une très faible prise Une caricature d'un confrère, Rachid Nini, résume bien notre état d'esprit et rappelle que le Maroc n'est pas la Suède et que lui-même a sa propre misère et ses propres immigrés. 

Vous avez beaucoup travaillé cette question en partant du terrain, en effectuant des enquêtes sur la base d'entretiens avec les migrants Migreurop Revue de presse Ceuta-Melilla 6 octobre-2 novembre 2005. Selon vous quelle approche faut-il privilégier ? 

De simples mesures de police ne peuvent prétendre résoudre l'immensité du problème .Il faut mettre en œuvre nécessairement une approche globale et un véritable partenariat avec les pays d'origine, les pays européens de destination et, bien sûr, les pays de transit .Il faut bien sûr faciliter les retours volontaires et surtout combattre efficacement la traite des êtres humains. Dans un de mes rapports, j'ai conclu sur le fait que les problèmes posés et les populations concernées aujourd'hui et dans les années à venir sont tels, qu'il y a besoin d'une conférence euro africaine pour poser les fondements d'un cadre multilatéral de dialogue et de coopération entre l'Union européenne et les pays du Maghreb et les principaux pays de départ de migrants illégaux d'Afrique sub-saharienne . A la veille du dixième anniversaire de la déclaration de Barcelone, il faut tirer les conséquences de l'échec de dialogue et de résultat sur des questions comme celles relatives aux droits de l'homme ou des migrations et faire en sorte que le constat relevé par le Plan d'action Maroc du groupe Asile et Migration crée en 1998 et soutenant que la pauvreté, la famine les conflits armés et l'absence de perspectives d'emploi sont les principales raisons de ces migrations illégales , en provenance du Nigeria , du Mali et de la République du Congo soit pris suffisamment en considération pour être traduit rapidement dans des programmes de développement économiques locaux et régionaux conséquents. 

D'où viennent précisément ces candidats à l'émigration, par quels couloirs et désert passent ils et comment peuvent-ils subsister dans des conditions extrêmement pénibles ? 

Les différentes enquêtes sur le terrain que j'ai menées ou auxquelles j'ai pris part en Algérie, en Mauritanie au Sénégal, aux Îles Canaries et en Espagne continentale (et évidemment au Maroc) montrent qu'ils traversent un certain nombre de couloirs. En partant du point le plus éloigné, l'actuelle RDC, ils passent par le Cameroun, le Nigeria, ensuite le Niger (par un point focal qui est la ville d'Agadez), puis, de là l'Algérie par Tamanrasset. Un autre couloir longe la côte ouest africaine et ‘'remonte'' vers l'Algérie, puis le Maroc, par le Ghana ou la Côte d'Ivoire, puis le Burkina Faso et le Mali Burkina, un autre couloir débouche à l'extrême sud-est du Maroc en parcourant le Mali puis la Mauritanie (c'est par ce couloir-là qu'opère plus particulièrement le polisario, et c'est ce couloir qui a vu arriver des migrants asiatiques, notamment depuis 2003). Mais les migrants passent principalement par la frontière malo-algérienne ou nigéro- algérienne à partir d'Agadez. Cette dernière route arrive à Tamanrasset, ce qui permet aux candidats à l'émigration de travailler dans les champs, les oasis, ou dans les petits bourgs effectuant des travaux de terrassement, de construction, de plomberie, et autres services, parfois même au profit de collectivités locales, c'est-à-dire de l'Etat. L'objectif étant pour eux de ramasser un petit pécule pour entrer au Maroc, à Oujda, par Maghnia, l'autre ville frontière algérienne. Il y a ensuite plusieurs voies de passage qui vont vers Nador , Mélilia et/ou Sebta ou bien Fès puis Sebta à travers Tétouan ou bien de Mahgnia à Oujda puis Fès et Rabat d'où des migrants vont se diriger vers le sud marocain, entre Tarfaya et Boujdour. C'est là qu'ils emprunteront les pateras pour aller aux îles Canaries (à Fuerteventura, Migreurop Revue de presse Ceuta-Melilla 6 octobre-2 novembre 2005 plus particulièrement, cette ville étant distante de moins de 80 km des côtes sudatlantiques marocaines) . Il y a donc deux voies maritimes, les côtes sahariennes vers les îles Canaries et celle de Melilla et le détroit de Gibraltar .Vers le début 2004 ,il y a eu de nouvelles voies de passage par la Mauritanie et, nouvelle donnée , l'ONU annonce par le biais de l'un de ses rapports sur la situation au Sahara (en décembre 2004) que le polisario intervient comme un élément des mafias qui participent au trafic des vies humaines à partir du Mali et /ou du territoire algérien. On a vu aussi apparaître en 2003/ 2004, des migrants d'autres continents, des Indiens , des Pakistanais, des Bengalais en provenance de New Delhi , qui atterrissent à Bamako , et qui sont pris en charge par les mafias locales et aussi par le polisario, qui ne peut absolument pas faire cela sans quelque accord du gouvernement d'Alger. 

Beaucoup de chiffres sont avancés ici et là, peut-on avoir une idée plus précise sur le nombre ? 

Le chiffre se situe dans une fourchette comprise entre 15 à 20 000 personnes – la Commission vient de parler dernièrement de 10.000 migrants subsahariens qui se trouveraient aujourd'hui au Maroc. Si on compare ce chiffre avec le nombre de migrants du monde, il y a quelques 200 millions de migrants ou avec les migrations sud sud, on découvre que ce n'est pas aussi phénoménal que l'on est en train de le présenter du côté européen, et parfois même au Maroc, y compris par des officiels. Il faut savoir d'autre part que sur les entrées illégales sur le territoire espagnol, seules 15% se font par mer à partir de l'Atlantique ou de la Méditerranée. Les 85 % qui restent se font par air et proviennent pour l'essentiel d'Amérique latine. Il y a en Espagne (en 2005) 3,5 millions d'étrangers, sur ce nombre il y a près de 600 000 Américains, quasiment le même nombre d'Européens, un peu moins de 1,2 million de Latino-Américains et entre 500 à 600 000 Africains, dont les Marocains et autres Maghrébins. 

Quelle peut être la position du Maroc ? 

Le Maroc doit avoir une stratégie de respect de sa souveraineté nationale et une autonomie dans sa décision politique. Il ne faut pas céder aux pressions européennes car elles risquent de remettre en question la politique marocaine en Afrique qui a été bâtie sur de longues décennies. Il s'agit de préserver les intérêts africains du Maroc pour mieux défendre les intérêts du Maroc dans l'affaire du Sahara plutôt que de se soumettre à une espèce de diktat euro espagnol... 

Une des questions importantes que l'on peut se poser, c'est que peut faire le Maroc dans ces circonstances dramatiques ? 

Il faut partir d'un constat, le Maroc n'est pas un espace de richesse en mesure de recevoir une population étrangère dans des proportions significatives. Il n'est pas question de créer un " appel d'air " pour une immigration clandestine de résidence qu'il sera par la suite impossible d'entretenir et après de stopper. Ce problème de Migreurop Revue de presse Ceuta-Melilla 6 octobre-2 novembre 2005 migration subsaharienne n'est pas un problème du Maroc seul, c'est une problématique euro africaine. Il ne peut être résolu par les seuls moyens militaires ou policiers . Seul le développement social et économique de l'Afrique est en mesure de réduire la propension aux départs des migrants. Il faut aussi, parallèlement, dire que l'Algérie est un élément stratégique dans la gestion des flux migratoires. C'est la frontière algérienne qui détermine la frontière marocaine à l'Est et au Sud. Si l'Algérie ne ferme pas ses frontières , nous continuerons à avoir un flot incessant de jeunes migrants qui veulent passer en Europe. Aujourd'hui, l'Algérie ne fait rien de ce point de vue, elle dispose et met en œuvre, d‘une façon ou d'une autre, sa forte capacité de nuisance sur le Maroc et tout ce qui peut selon elle le gêner est bon pour le pouvoir algérien, y compris surtout le dénigrement. Si la question des migrants et son traitement peuvent peser sur les relations du Maroc avec les pays africains ,cela constitue du pain bénit pour Alger qui a tout fait pour couper le Maroc de ses racines africaines .Et si au passage, on peut démontrer que le Maroc est au service de l'Europe en le poussant à la faute ,on arrivera encore mieux à ternir son image et à l'isoler davantage sur la question du Sahara. 

Machiavélisme, cynisme ?... Quelle position avec l'Europe ? 

Il faut être réaliste .Les Européens sont de plus en plus conscients qu'il y a là un gros problème mais ils veulent qu'on le résolve à leur place ! L'Europe veut d'abord protéger le niveau de vie de sa population, ses conditions de bien-être et sa sécurité. Il faut cependant qu'on puisse lui dire que tout cela a un prix et lui demander un partage des richesses un peu moins déséquilibré dans une économie de plus en plus mondialisée. L'Europe a intérêt à ce que le Maroc se développe et devienne une puissance régionale pour jouer le rôle de relais de développement avec l'Afrique, ce qui lui permettra de retenir le cas échéant une partie de ces migrants qui pourront s'installer en toute légalité ou venir, comme c'est déjà le cas depuis des années, étudier au Maroc. 








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