(…) C'était ma première maladie en France. Et à l'époque j'étais encore sous l'em­prise de la terreur des ruraux face à la déchéance des corps, sans médicaments ni médecins. Je paniquais plus que d'habitude, j'avais le sentiment profond que j'étais sur le point de mourir, là, loin de ma mère et des miens, et surtout encore trop loin de mon avenir et de mes rêves. L'infirmière avait beau me rassurer en me disant que ce n'était qu'une forte fièvre et que ça allait tomber très bientôt, je n'en étais pas rassuré pour autant : je tremblais de tout mon corps, je délirais. 

Et c'est dans un délire inimaginable que ma mère était venue à mon secours. Et en plus de manière totalement originale. Jusqu'alors quand j'accomplissais le rituel, je voyais la scène de l'extérieur, en observateur. Mais cette fois-là j'étais le petit garçon, et ma mère me prenait la main pour m'emmener me libérer en affrontant le pire danger. Et les mauvais djins rejoignaient la fosse à cendres... 
A partir de cet incident-là, tout se passera toujours ainsi : je n'accéderai au rituel qu'à travers une profonde chute dans les abîmes du chagrin. Et c'est seulement ainsi que je saurai me libérer de mes colères et pardonner aux personnes qui en seront la cause. On ne le dira jamais assez : c'est salutaire de savoir bien accueillir le chagrin qui nous vient. Prendre soin du chagrin en soi, c'est apprendre à pardonner. A se pardonner. 
Le pardon est un chemin vers l'oubli. Apprendre à oublier par le pardon a été pour moi un acte fondamental, salutaire. Et je ne l'ai acquis que grâce à des rituels de l'enfance. 
On le sait, oublier volontairement est une opération difficile, voire impossible dès lors qu'il s'agit de faits qui nous affectent fortement. D'où l'intérêt des habitudes ancrées en nous grâce à nos peurs enfantines, car seules ces vraies peurs savent déjouer la vigilance de l'adulte qui maintient l'enfant en réclusion. Pour moi oublier c'est souvent me réfugier dans l'en­fance. Je garde constamment présent en moi le petit enfant que j'avais été. Et à la moindre panique, je m'empresse de le rassurer... avec les mêmes rituels qui le rassuraient jadis : ceux de ma mère. 
On ne fructifie jamais assez nos peurs enfantines. La société s'empresse toujours de nous les faire refouler, sous prétexte que ce serait un handicap à notre intégration à la vie des hommes. 
Et c'est vrai : si l'on s'incruste dans l'enfance on n'accède guère aux possibilités qu'offre la vie d'adulte. Toutefois en s'extrayant de force de l'enfance, on perd en route l'essentiel. L'essentiel dans toute vie humaine c'est le rejet enfantin de la société, le refuge - par peur - dans le giron de la mère. J'ai appris très tôt à mobiliser cette peur en moi pour me maintenir dans le rejet réciproque de la société. 
Et c'est ce décalage qui me permettra de l'observer en profondeur, en ce qu'elle a de plus méprisable : une société qui ne sait secréter que la brutalité et la virilité, afin que l'homme arabe persévère dans son état d'homme arabe. 
Puis au fur et à mesure que je prenais de l'âge, je me rendais hélas compte que l'homme arabe n'était en fin de compte qu'à l'image – certes caricaturale - de l'homme en général, et que l'homme en général ne vaut rien qui vaille. La hargne dont l'homme fait preuve pour détruire nos rêves d'enfants le rend aveugle à tout : il perd toute sensibilité, et en particulier il perd le nécessaire respect dû à toute vie comme étant égale à la sienne. Il se situe au-dessus de tout, et s'invente des dieux impossibles juste pour que ces dieux lui confirment sa supériorité. Une supériorité qui n'est rien d'autre que de l'aveu­glement. 
Un grand penseur arabe du Moyen-âge avait dit cette sentence implacable, encore célèbre de nos jours dans toutes les discussions entre Arabes : à chaque fois que ça s'arabise, ça se ruine. Il avait constaté que, à leur arrivée au Maghreb berbère, les nomades arabes conquérants dégradaient tout sur leur passage. 
En vérité, on devrait généraliser ce constat à l'homme, à l'espèce humaine, et se donner pour acquis que partout où l'homme passe, il sème la ruine. C'est cette conviction profonde qui a dévalorisé à mes yeux toute action de l'homme, à l’exception de ce qui nous relie à l'enfance : la poésie, l'art et la musique. Et l'amour. Le reste, tout le reste, j'ai appris à m'en débarrasser, à tout enfouir dans les caves obscures de ma mémoire. 
Et dès lors que cette conviction s'était enracinée en moi jusqu'aux entrailles de mon âme, dès lors que j'étais intimement convaincu que tout œuvre de l'homme n'est qu'impasse, alors seulement il m'a été possible d'accéder à cette disposition quasi-impossible : l'oubli volontaire. 
Et depuis, je n'ai aucun mal à jeter dans les oubliettes de ma mémoire tout cela que l'on s'acharne à nous présenter comme essentiel, à nous vendre comme essentiel. Certes je suis reconnaissant à la raison cartésienne de m'avoir débarrassé du charlatanisme religieux. Mais ce faisant elle m'avait hélas encombré de ma­térialité et surtout d'injonctions à m'assumer en tant qu'adulte doué de raison et conséquemment de responsabilité. Quelle place restait-il à l'enfant en moi ? 


Aucune ! Certes la pensée révolutionnaire m'avait, à son tour, fait croire en un bel avenir de l'homme, de l'humanité. Il n'y a rien de plus sublime que l'idée du communisme. Un paradis sur terre : plus d’État, plus de police, plus de chef, à chacun selon ses besoins, de chacun selon sa capacité. 
Cependant ce rêve lui-même s'avérera aussi chimérique que le paradis du monothéisme. Cela vient du fait que la pensée révolutionnaire croit que l'homme peut réussir à se désaliéner et à devenir meilleur. Erreur fatale : on a trop tendance à oublier que l'homme n'en est là à dominer le monde que parce qu'il est dans un processus de destruction du monde. 
Mais qu'on se le tienne pour acquis : le prix de cette conviction, de cette croyance en l'absurdité de l’œuvre de l'homme sur terre, est très élevé. Dès lors que la vie en société n'avait plus que peu de valeur à mes yeux, ma vie elle-même en avait perdu toute saveur. Je me trouvais dans une étrange situation. Je ne cessais plus de penser - et de le dire à mon entourage - que plus rien ne viendrait m'émouvoir comme j'avais été ému tout au long de ma vie. 
Et c'est vrai. Je n'assisterai jamais plus à ce fabuleux concert magique de la diva arabe Oum Kalthoum puisqu'elle est morte depuis des décennies. Un jour de la fin des années soixante, cette déesse était venue donner un unique concert au Maroc. Lequel avait été retransmis à la télé nationale. Ce soir-là je traînais mes guêtres dans les rues de mon petit village quand un camarade de classe m'en avait parlé. Comme tous les Arabes, nous étions fous de ses chansons et de sa voix. On s'était rués vers l'unique bistrot avec télé noir et blanc, dans l'espoir d'écouter le concert à l'extérieur sans pouvoir voir l'image. Et alors le patron nous avait fait entrer et asseoir par terre. C'était l'unique fois de ma vie que j'avais droit à un tel privilège. C'était de la folie, elle avait chanté pendant trois heures, à nous rendre tous – également - fous. Et le lendemain, chose unique de ma vie marocaine, aucun élève n'avait été puni pour être arrivé en retard. J'apprendrai dans les jours suivants que tout le Maroc avait été en retard ce lendemain-là et que personne n'avait eu la moindre remontrance. 
Des exemples qui m'avaient tant ému dans ma vie comme celui-ci, il m'en reste quelques uns en mémoire. Il y a eu les jours de naissance de mes enfants (et le jour de la mort de leur aîné). Il y a eu cette fille que j'ai eu à aimer sur le tard, que j'ai aimé et que j'aime encore plus que tout sur terre. Il y a eu mon premier jour à Besançon, etc. Il y a eu aussi de merveilleux moments de fraternité et de lutte face à la barbarie du capitalisme : le Chili, Le Vietnam, la Palestine, les dernières colonies africaines telle l'Angola et le Mozambique. Ainsi que les luttes ouvrières de France. Je me souviens avoir vécu avec une intensité sans égal la grande et mythique grève des Lip à Besançon, j'étais interne dans le même quartier, Palente.
Il y a eu quelques autres moments aussi émouvants les uns que les autres. Comme ce concert féerique des Rolling Stones, ou l'éclosion d'un cinéma magique : Fellini, Bergman, Jacques Tati, le néoréalisme italien, Costa Gavras, Youssef Chahine, etc. 
Et il y a eu surtout ces livres par centaines qui s'étaient offerts à ma soif de lire. 
Tout cela me fait dire que ma vie ne sera désormais faite que de redites. Bien sûr il y aura toujours de belles personnes à croiser, à connaître, à aimer. Des livres émouvants, des films, des voyages, des musiques. Mais le sentiment qui m'envahit est que mes émotions d'aujourd'hui ne seront plus jamais à la hauteur de mes émotions d'antan. Et qu'un coucher de soleil aura beau être beau, je n'éprouverai plus jamais ce que j'avais éprouvé un soir de mes vingt ans sur les dunes d'un infinie plage normande, avec pour seule compagnie cette fille-là, toute folle d'amour, et qui, quelques mois plus tard, irait éteindre sa jeune vie d'une stupide overdose, sans que je m'en sois jamais consolé. 
C'est ainsi que l'idée du suicide s'était mise dans l'idée de s'instiller insidieusement dans mes esprits. Le suicide est à mes yeux la pensée et l'acte qui disent la volonté absolue. Ceux qui rejettent le suicide, sous prétexte qu'ils lui préfèrent la vie, ne disent rien en vérité. Ils ne font au fond que nous sommer d'obéir à la vie en la vivant, et donc aucun acte de volonté à leur pétition de principe.(...)
En tout cas, choisir de moi-même ma propre mort et le moment de ma propre mort me paraît la meilleure suite logique et cohérente à ma vie. L'acte de mourir représenterait ainsi un joli coup de grâce à ma vie. Ce serait l'initiative qui achèverait définitivement la construction de l'idée que je me fais de moi-même, l'ultime porte de ma maison-âme, si j'ose dire les choses ainsi. Une manière d'indiquer que plus rien ne pourrait désormais venir disperser les pensées et les esprits qui y cohabitent en toute complétude. D'où l'urgence à unifier, à harmoniser une représentation totale de ma vie, de moi-même et du monde. Mais c'est loin d'être une chose aisée. Certes, nous avons une disposition naturelle à la totalisation, à l'absolu, dont la fonction essentielle est de nous rassurer sur la permanence des choses. Cette disposition s'exprime pleinement à l'âge de l'enfance. C'est là que nous avons un besoin vital de croire que nos parents sauront toujours veiller sur nous, et c'est là que nous avons un même besoin vital de croire que ce qu'ils nous disent est totalement vrai. Mais bientôt l'implacabilité de la vie rendra caduque cette disposition protec­trice et rassurante. Puis ce sera au tour de la puissance de la raison, et en par­ticulier de la raison cartésienne de tout relativiser. On saura définitive­ment que rien – ou presque - dans cette vie n'est immuable. (...)





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