Après avoir brossé un tableau d’ensemble des courants musulmans, Boualem Sansal s’interroge sur les acteurs de la propagation de l’islamisme : les États prosélytes, les élites opportunistes, les intellectuels silencieux, les universités, les médias, «la rue arabe»… Il questionne aussi l’échec de l’intégration dans les pays d’accueil des émigrés. 

[...] Selon l’école et le contexte historique, on enseignera donc la modération et la compréhension ou l’intolérance et la sévérité, la persuasion par le verbe ou la soumission par les armes, la coopération ou la séparation et le conflit, etc. La question d’essence religieuse est évidemment polluée par des considérations politiques, les pouvoirs et les partis ont toujours instrumentalisé la religion et construit leur propagande partisane sur les versets qui leur conviennent, arguant en appui de leur démarche du fait que l’islam est une totalité, il statue sur toutes les questions qui se posent au musulman et à la communauté, qu’elles soient d’ordre théologique, politique, juridique, social ou autre.

Sur ces questions, on se reportera avec profit aux ouvrages de Gilles Kepel, sans doute le meilleur spécialiste de l’islam politique, et notamment à ces deux livres : Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme et Fitna. Guerre au cœur de l’islam, publiés aux éditions Gallimard en 2000 et 2004. 

La seconde considération concerne le champ d’application de la loi islamique
Il y a ceux qui considèrent que la loi islamique s’applique aux seuls musulmans, et vivant dans un pays musulman, c’est-à-dire dans un milieu qui permet une pratique aisée et cohérente de la foi et de la loi islamiques. En voyage, le musulman n’est pas tenu durant le trajet de suivre toutes les prescriptions concrètes de la loi coranique, ni même à l’arrivée s’il se trouve en pays non musulman ; comment en effet manger halal, prier dans une mosquée, pratiquer l’aumône, dans un pays ayant d’autres pratiques religieuses ? Et le musulman qui réside dans un pays étranger est appelé à respecter en priorité les lois de ce pays, même si elles sont en contradiction avec les préceptes coraniques ; il peut même, si révéler sa foi le met en danger, pratiquer la taqîyya, c’est-à-dire la dissimulation, que certains rites autorisent. L’étranger en voyage dans un pays musulman est quant à lui tenu à la simple règle de la bienséance et de la civilité. 

Et il y a ceux qui pensent que la loi islamique a vocation universelle, puisque dictée par Allah à l’humanité entière, elle s’applique à tous et à chacun sans distinction, sans tergiversation ni arrangement. Il faut porter la parole d’Allah partout et ce devoir s’impose à tout musulman. 

Certaines écoles acceptent cependant que les populations non musulmanes vivant dans un pays musulman conservent leurs cultes, mais alors elles sont placées dans un statut social inférieur à celui des musulmans, le statut de dhimmi, qui leur fixe des obligations spécifiques dont la liste peut être très longue, comporter des prescriptions humiliantes, allant par exemple jusqu’à leur imposer la forme et la couleur des vêtements, la façon de marcher dans la rue et quoi faire quand ils croisent un musulman, mais leur garantit en échange la protection pour leurs personnes et leurs biens. Jadis, ce statut imposait aussi le paiement d’une taxe spéciale. Les populations passibles de la dhimma varient d’un rite musulman à l’autre, d’un pays à l’autre : ce peut être tous les non-musulmans sans exception, ou les chrétiens et les juifs seulement, ou les idolâtres seulement, etc. 

Il semble que pour les juifs vivant en pays musulman, le statut de dhimmi qui leur était systématiquement imposé, pour dur et humiliant qu’il ait pu être, leur assurait une situation meilleure que celle qu’ils connaissaient en terres chrétiennes. Cela demande à être relativisé, en terres musulmanes il y a eu aussi des ghettos juifs et des pogroms comme en terres chrétiennes, et inversement, en certaines terres chrétiennes (Pays-Bas, France, Allemagne) il y eut en certaines périodes de réelles facilités pour les juifs, ceux du moins qui par leurs activités et leurs connaissances avaient réussi à se hisser dans la hiérarchie sociale. On se gardera de généraliser et de prendre pour vérité vraie les assertions des uns et des autres. 

[...] La peur de l’islamisme agissant, la démographie est constamment sollicitée en Europe, elle fait partie des instruments d’analyse du monde musulman et du phénomène islamiste qui s’y développe. En France, il a été envisagé de mettre en place un système de statistiques ethniques pour suivre, entre autres, la population musulmane, mais le projet a été abandonné car jugé discriminatoire au regard de la Constitution, qui interdit de traiter des données personnelles faisant apparaître les orientations politiques, religieuses, syndicales, sexuelles, l’état de santé ou les origines ethniques ou raciales. Dans un pays comme Israël, la démographie au Moyen-Orient est une obsession. Son évolution détermine dans une large mesure les orientations politiques et sécuritaires fondamentales des autorités israéliennes. En revanche, du côté des islamistes, on observe avec satisfaction toute évolution démographique qui renverse le rapport de force en faveur des Arabes et des musulmans. On cite souvent la parole suivante attribuée à Yasser Arafat : « Nous vaincrons Israël grâce au ventre de nos femmes. » Dans cette course, le Hamas encourage la natalité dans les familles arabes vivant en Israël et dans les Territoires palestiniens, et en Israël on encourage la venue d’immigrés juifs pour compenser la baisse de la natalité chez les Israéliens juifs. 

Rappelons que l’islam comprend quatre grands courants (madhâhib) : le sunnisme, le chiisme, le soufisme, le kharidjisme, plus quelques autres de moindre importance, voire minuscules comme la NOI (Nation of Islam), née aux États-Unis et présente seulement dans ce pays, dont les adhérents étaient principalement des Noirs, d’où leur nom : Black Muslims. C’est une histoire particulière, on se reportera avec intérêt au livre de Robert Dannin, Black Pilgrimage to Islam, Oxford University Press, 2002. On apprendra comment l’islam est arrivé en Amérique, par les esclaves africains musulmans lors de la traite négrière, comment il a évolué au cours du temps pour devenir avec les Black Muslims un moyen d’affirmation identitaire et de lutte contre l’hégémonie blanche, et comment il évolue de nos jours dans le contexte créé par l’expansion tous azimuts de l’islamisme et alors que l’islam « importé » par les immigrants musulmans de ces trente dernières années (arabes, afghans, africains…) prend corps en tant qu’islam américain, s’organise et, comme partout, produit à sa marge des rameaux islamistes hyperactifs, sans doute liés à l’internationale islamiste. 

De la liberté en islam 
[...] Pour de très nombreuses raisons, tels l’éclatement de l’immense empire musulman à partir du XIe siècle en une kyrielle de petits royaumes féodaux, instables et en guerre permanente entre eux, la colonisation par les puissances européennes, la domination intellectuelle de l’Occident judéochrétien sur l’ensemble du monde, l’islam, lui-même éclaté en une multitude de courants, d’écoles, de rites, en conflit entre eux ou s’ignorant totalement, a pris énormément de retard quant aux interpellations que la vie adresse aux individus et aux sociétés, auxquelles les religions doivent aussi, pour leur part, apporter des réponses diligentes afin que l’évolution soit harmonieuse, que la société puisse se déterminer par rapport à ce qui est licite (halal), illicite (haram), réprouvé (makrouh) selon le dogme religieux en vigueur et l’état des connaissances profanes de l’humanité. Une des raisons du malaise qui traverse le monde musulman tient à cela, le refus des institutions religieuses de considérer les interpellations de l’époque présente et de leur apporter des réponses appropriées. 

Depuis les indépendances nationales, qui ont enclenché un désir puissant d’émancipation par rapport à des traditions tombées en désuétude, ou à des pratiques de l’islam restées figées sur des jurisprudences anciennes, ou à la vision du monde que leur avait inculquée ou imposée le colonisateur occidental, la demande d’explicitation et de débat est allée croissant, d’autant plus fortement que dans ces pays la population majoritairement très jeune a enregistré des progrès certains en matière d’éducation et d’information et qu’elle est plus directement confrontée au reste du monde. Mais les féodalités anciennes et nouvelles, religieuses, économiques, militaires, au pouvoir dans ces pays ont jusque-là empêché cette actualisation (en arabe : ijtihad) visant à repenser, moderniser si possible, la relation du musulman au sacré, au monde, à la société, à l’individu, à l’autre, à la science, la technologie, la morale, au droit positif, à la femme, à la sexualité, la démocratie, la laïcité, etc. 

Le bouillonnement et les tensions que connaît aujourd’hui le monde musulman, et arabe, tant en interne que dans ses relations avec l’étranger, montrent que cette actualisation est en train de se faire dans le désordre et la violence plutôt que dans la continuité, la réflexion, la négociation. Il faut garder à l’esprit que le musulman pratiquant a, bien plus que le musulman laïc et non croyant, besoin de réponses aux multiples questions qu’il se pose et qui l’assaillent dans un monde en évolution rapide, un monde qui ne le connaît pas et que lui-même ne connaît pas, pour en avoir été tenu à distance durant si longtemps. La seule voie pour que cette actualisation de la pensée islamique se fasse de manière pacifique et profite à tous, c’est de libérer la parole des musulmans, que chacun puisse s’exprimer en toute sécurité en tant qu’individu et en tant que citoyen. C’est tout le défi auquel est confronté le monde musulman. 

Il faut noter que, relativement à la question du débat sur l’islam, la liberté de parole est également malmenée en Europe où le simple énoncé du mot « islam » bloque toute discussion ou la dirige vers les lieux communs du politiquement correct. Les réactions toujours très violentes des islamistes à la moindre remarque sur l’islam, réactions promptement relayées et amplifiées par les médias, ont fini par dresser une sorte de « mur de Berlin » entre l’islam et la critique que tout homme peut émettre à l’endroit de toute idée, fût-elle sacrée. L’image de ce qu’on a appelé « la rue arabe », que les télévisions du monde entier diffusent souvent, montrant des foules déchaînées brûlant le drapeau de tel pays, occidental généralement, ou attaquant son ambassade, exerce un effet terrorisant sur l’opinion. Certains n’osent même plus parler en public de l’islam, des musulmans ou des Arabes, de peur de se voir accusés d’islamophobie, de racisme et de vouloir provoquer des conflits intercommunautaires. 

En ce domaine, les islamistes radicaux ont innové, ils ne se contentent plus d’intimider ou de menacer : prenant exemple sur les Américains, ils recourent aux tribunaux qu’ils saisissent à tout bout de champ, pour tout propos qui leur déplaît et qu’ils qualifient de leur propre chef d’islamophobe, d’antiarabe, de discriminatoire, diffamatoire, vexatoire, etc. Les médias eux aussi rivalisent de prudence dans le traitement de l’image et de la parole, ils préfèrent même éviter d’aborder le sujet « islam ». 

En Europe, terre de liberté s’il en est, on peut tout critiquer et user de toutes les formes de la critique, jusqu’à la satire et la parodie, mais on ne peut pas critiquer l’islam et son Prophète même avec les mots les plus convenus et les meilleures intentions. Les affaires, qui ont défrayé la chronique, de toutes ces personnes condamnées à mort pour avoir exprimé un point de vue jugé attentatoire à l’islam et son Prophète sont là pour témoigner de la gravité de la situation : Salman Rushdie pour avoir écrit Les versets sataniques, le journal danois Jillands-Posten pour avoir caricaturé le prophète Mohammed en terroriste, le philosophe français Robert Redeker pour avoir dénoncé les intimidations des islamistes, Taslima Nasreen pour avoir critiqué la condition faite à la femme au Bangladesh, son pays, et avoir incriminé l’islam, la psychiatre syroaméricaine Wafa Sultan pour avoir déclaré que l’islam était une menace pour la liberté et la paix dans le monde, le Hollandais Theo Van Gogh assassiné pour avoir produit un film jugé attentatoire à la dignité des musulmans, et tant d’autres condamnations, parfois d’une insupportable cruauté, comme celle de Rimsha, l’enfant pakistanaise chrétienne accusée de blasphème et menacée de mort pour avoir déchiré un coran. 

En conséquence de quoi, l’islamisme est devenu le sujet sur lequel on se rabat pour s’exprimer en creux sur l’islam. Et pour mieux dire ce qui est insinué, on se fait le défenseur d’un islam de tolérance et de paix qui semble sortir d’une réclame de rêve et on reporte ainsi sur les musulmans les critiques que l’on voulait en vérité adresser à l’idéologie dont l’islam a été chargé au cours des siècles par des régimes féodaux et des religieux fanatiques. Cela est également un amalgame, aussi grave que celui qui consiste à confondre islam et islamisme : les musulmans ne sont responsables ni des incohérences de la religion ni de l’instrumentalisation que des régimes arabes féodaux et des partis islamistes ténébreux en font et qui donnent une image si triste d’eux. 

J’observe, et cela est un paradoxe, que c’est quand même dans les pays musulmans que l’on entend les seuls véritables débats sur l’islam et son prophète avec des critiques parfois osées. La différence tient sans doute dans le fait qu’un musulman dispose du droit naturel de critiquer sa religion mais pas un chrétien ou un juif dont les critiques seraient forcément, par nature, blasphématoires et insultantes. Il y a tout le complexe historique (croisades, colonisation, domination économique) qui intervient à un moment ou à un autre pour installer le débat dans le biais et la polémique.

Boualem Sansal
Editions Gallimard

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