Une citoyenne américaine effacée des écrans, dont l’enlèvement, le 12 avril, est resté top secret durant un mois. Pouvons-nous nous interroger sur cette anomalie ? 

Faut-il polémiquer ? Avons-nous le droit de nous interroger ? Est-ce salir la mémoire de deux soldats d’élite que de tenter de comprendre les secrets et les zones d’ombre de l’opération du 10 mai ? Comment des décisions, au plus haut niveau de l’Etat, ont été prises pour enclencher l’attaque qui leur a coûté la vie ? Au-delà de l’imprudence des deux Français safaristes, en goguette chez les salafistes, à qui on a fait lire un texte à leur descente d’avion, à Villacoublay, il y a le mystère de l’otage américaine, disparue dans les oubliettes de l’Histoire, comme si elle n’avait jamais existé.

Nul doute que les autorités françaises, pour des raisons sans doute légitimes, ont accepté d’« exfiltrer » vers d’autres cieux, la sexagénaire sans visage et de protéger son anonymat, phénomène assez rare, à l’exception des agents de renseignements, soumis à la loi du silence. Que faisait cette dame, qui n’apparaît pas sur les photos depuis sa libération, dans une zone brûlante ? Une étude sociologique ? Une promenade de santé ? Et que faisait l’autre femme, sud-coréenne, qui était retenue en otage avec elle ? Selon des sources sud-coréennes, les deux femmes auraient été enlevées, le 12 avril, par un groupe inconnu alors qu’elles voyageaient plus ou moins ensemble, en voiture ou en bus, et tentaient de passer la frontière entre le Burkina Faso et le Bénin. Elles auraient voyagé d’abord au Maroc, puis au Mali, en passant par le Sénégal. Il faut, bien sûr, prendre ces informations avec des pincettes. De simples touristes ?

Un contexte sous haute tension
Curieusement, le 12 avril, aucune source africaine ne signale le rapt. Comme si ce kidnapping était un mirage dans le désert. Le 12 avril n’est pourtant pas une date anodine dans la région. Ce jour-là, le groupe Etat Islamique dans le Grand Sahara multiplie les raids sur le territoire burkinabé. Il enlève un enseignant osant apprendre le français aux enfants de la région et, quelques jours plus tôt, le 8 avril, assassine froidement le maire de la commune de Koudougou, accusé d’être un agent à la solde de l’armée burkinabée, donc un suppôt de la France des « croisés ». Une exécution pure et simple. Le groupe djihadiste, inféodé à Daech, après avoir subi de lourdes pertes dans la région, déstabilisé par des opérations commando de la France et des Etats-Unis contre ses bases, s’est alors lancé, durant cette période, dans une stratégie de la terreur tous azimuts dans la « zone des trois frontières », entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso. Enlèvements, assassinats de religieux, d’élus locaux, attaques de bases militaires.

Pour les états-majors américain et français, il était clair que Daech avait jeté son dévolu sur cette région pour en faire son nouveau sanctuaire africain. Un enjeu à haut risque qui pouvait transformer la région en « nouvelle Syrie ». C’est dans ce contexte sous haute tension que se déroule, le 10 mai, la libération de nos otages, lesquels ont longuement remercié leurs libérateurs, tombés au champ d’honneur. En revanche, nos sexagénaires sont restées coites, et l’une plus invisible qu’un courant d’air. Officiellement, les autorités américaines ne communiquent pas au sujet de leurs ressortissants kidnappés et auraient demandé à conserver l’anonymat de leur compatriote en attendant de l’avoir débriefée… C’est Donald Trump qui a fait le job, dans son style très cow-boy : « Bon boulot, les Frenchies, et merci ! »

Un doute sur le scénario
Nous devrions donc être fiers du coup de chapeau viril de la première puissance militaire du monde au pays des droits de l’Homme. Et pourtant… Comment ne pas s’empêcher de ressentir un certain malaise, comme un doute sur le scénario présenté par nos autorités. Comment ne pas avoir envie de poser quelques questions. Qui étaient les ravisseurs ? Des membres de la direction de l’EIGS qui justifiait une intervention précipitée ? De simples commerciaux du business du rapt qui s’apprêtaient à livrer leurs victimes à de plus gros poissons ? La fenêtre de tir présentée par les autorités françaises était-elle aussi bonne qu’on nous l’a vendue ? Bien sûr, toutes ces interrogations ne feront pas revenir nos deux compatriotes. Leur rendre hommage ne signifie pas qu’il faille fermer les yeux, ou détourner notre regard sur le mystère de l’otage américaine, volatilisée sans laisser d’adresse. Au contraire. Comprendre, c’est honorer leur mémoire. 

Serge Raffy



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