Vous pouvez vous moquer quelquefois de quelques personnes, mais vous ne pouvez pas vous moquer de tout le monde tout le temps.

Ce qu’il y a de bien avec les événements d’Algérie, c’est que les artistes et la classe intellectuelle sont là. Ils sont présents, ils apportent leur contribution. Ils ont dépassé leur peur. Ils sont sortis de leur coquille, de leur confort, de leur réserve. Ils ont quitté leur tour d’ivoire et ils font entendre leur voix. Ils donnent du sens à la colère de la rue. Ils expliquent et surtout ils s’impliquent.

C’est beau.

C’est surtout nouveau. Dans les pays arabes, on ne connait pas trop «ça». Même les révoltes de l’année 2011 n’ont pas apporté cela. On a vu des régimes en difficulté avec leur peuple et on n’a pas vu ou entendu les intermédiaires. Les classes politiques traditionnelles se sont tues, comme si elles n’étaient pas concernées. Quant aux artistes et aux intellectuels qui comptent, ils regardaient ailleurs. Ils faisaient le dos rond, le temps que la tempête passe. Peut-être qu’ils n’avaient pas d’avis, rien à dire, rien à partager. Ou qu’ils voulaient soi disant se protéger…

Cela s’appelle démissionner, rester en dehors de l’histoire, prendre ses distances avec le cours des choses et ne se mêler de rien. Au Maroc, nous avons un dicton qui résume cet effacement volontaire: «Ne fais rien pour n’avoir rien à regretter»…

C’est peut-être cette démission des élites, celles qui pensent et celles qui décident, celles qui «divertissent» et apportent la joie à un large public, qui a fait le lit des islamistes et aux radicaux.

Si la nature a horreur du vide, la liberté aussi a horreur du vide et du silence de ceux qui ont une voix, une plume, un pinceau, une caméra.

Nombreux sont les Marocains qui ont un parent ou un ami en Algérie. Les Algériens du Maroc sont nombreux aussi. Beaucoup d’ailleurs ont fui le pays de la «khadra» au cours de la fameuse décennie noire, qui a suivi la victoire électorale des islamistes au début des années 1990. Des dizaines de milliers de personnes sont mortes ou portées disparues. D’autres, peut-être encore plus nombreux, ont «déserté» dans ce qui a été l’une des plus grandes fuites de cerveaux dans les pays d’Afrique du nord.

Nous savons donc tous que les Algériens n’ont pas oublié ce qui s’est passé. Ce traumatisme collectif leur a valu de réfléchir plusieurs fois avant de lever la tête et de crier la colère qui remplit leurs poumons. Les voir sortir aujourd’hui signifie qu’ils ont vaincu leurs peurs et leurs traumatismes. Ils n’en peuvent plus de vivre pauvres dans un pays riche, d’être tenus en laisse alors qu’ils habitent une terre de rebelles, d’avoir encore et encore un président qui n’est qu’un fantôme ou une créature du Loch Ness.

Ils ont du «nif», littéralement le nez. Un nez tourné vers le ciel, comme un symbole de fierté.

Il y a une chanson qui dit que vous pouvez vous moquer quelquefois de quelques personnes, mais vous ne pouvez pas vous moquer de tout le monde tout le temps. C’est cela ce que le peuple en marche chante en réalité en ce moment. C’est cela ce que répètent les écrivains et les artistes algériens.

Et c’est pour cela que beaucoup de Marocains, et beaucoup de citoyens dans le monde, s’enthousiasment réellement pour les événements en cours en Algérie.



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