Tout dernièrement, s’est tenu à Rabat, au siège du ministère de l’Intérieur, une réunion de l’Observatoire National de la Migration, relevant de la Direction de la migration et de la surveillance des frontières, qui dépend elle-même de ce département. 

Une initiative louable, mais… 
En tant qu’analyste et observateur actif de la scène migratoire marocaine, cette réunion qui avait pour but de faire le point sur les évolutions de la question migratoire au Maroc en 2018, a été pour nous une agréable surprise, dans la mesure où elle ne s’est pas faite depuis pratiquement la création de l’observatoire il y’a une quinzaine d’années. Mieux encore, cette réunion ne s’est pas contentée de regrouper des représentants des diverses forces de sécurité s’occupant du dossier de l’immigration étrangère au Maroc et de la surveillance de ses frontières, mais a été conçue relativement dans un esprit participatif et d’inclusion. Elle a été ouverte en effet non seulement à d’autres départements ministériels concernés par le fait migratoire, mais aussi à certains universitaires chercheurs en migration et à des ONG de la société civile agissant intégralement ou partiellement dans le domaine migratoire. 

D’après des informations qui se recoupent, les travaux ont débouché également sur l’établissement de thématiques de recherches à affecter à des groupes de travail spécialisés. Les décisions prises concernent notamment la dimension juridique, la question des mineurs, la question sécuritaire et celle des frontières du Maroc, la perception de la migration, la lutte contre les discriminations raciales, la xénophobie et l’intolérance. D’autres thématiques pourraient éventuellement être ajoutées. 

...Des regrets 
Mais s’agissant des invitations à la réunion proprement dite de l’Observatoire, on regrettera beaucoup l’ouverture très partielle et limitative sur les chercheurs, voir même la pratique d’une dose de sectarisme et d’esprit d’exclusion à l’encontre de ceux qui ont réclamé depuis des années, dans le cadre du débat public constructif et responsable, la nécessaire dynamisation de l’Observatoire et sa (re)structuration avec une implication ouverte, transparente et pluraliste des milieux universitaires, de la société civile interne au Maroc et de la société civile MRE. 

Ces acteurs sur les noms desquels une croix a été mise, doivent-ils être «punis » parce que, s’ils ont notamment défendu avec conviction la Nouvelle Politique Migratoire du Maroc, initiée en septembre 2013 de manière humaniste et solidaire par S.M. le Roi Mohammed VI, ils ont au même moment, critiqué la lenteur de sa traduction sur le terrain par le gouvernement, en particulier au plan juridique, et surtout la démarche sécuritaire qui a pris le dessus à certains moments comme en été 2018 de manière excessive, violente et disproportionnée, risquant de remettre en cause la politique rénovée du Maroc dans le domaine de l’immigration étrangère et la crédibilité acquise en la matière au niveau africain en particulier !? 

Le débat démocratique responsable et pluraliste doit être accepté par tous les gestionnaires du dossier migratoire, et la liberté de pensée et d’expression doit être respectée sans procéder à des exclusions de chercheurs jouant avec d’autres, le rôle de lanceur d’alertes dans le domaine migratoire et à exercer à leur encontre un « droit de véto » relatif à la participation aux institutions publiques, lorsque les critères objectifs de cette implication sont réunis. Il ne s’agit ici ni d’une position victimaire, ni d’une demande d’aumône, de charité ou d’octroi d’un quelconque privilège. On a le droit de revendiquer ses droits et de les avoir, moyennant bien entendu des devoirs à remplir, ce que nous assumons totalement. Le Maroc appartient à tous ses citoyens. 

Nécessaire cohérence
Dès lors, si comme le dit le communiqué publié à l’issue de la réunion, on veut réellement mener des actions « pour renforcer les acquis démocratiques du Maroc, sa pluralité culturelle, sa richesse culturelle, consolider la culture des droits de l’Homme en général et des migrants en particulier », et si on veut concrètement « fédérer les efforts des différents intervenants qui s’activent dans le domaine migratoire, issus du domaine universitaire et de la société civile », une exigence est à remplir. Faisons en sorte que cette démarche d’exclusion soit vite corrigée afin d’impliquer dans l’intérêt national et celui des migrants, toutes les bonnes volontés et compétences nationales du domaine existant au Maroc et parmi la communauté des citoyens marocains établis à l’étranger , en y incluant également de notre point de vue, les syndicats marocains les plus représentatifs ou présents concrètement sur ce terrain, ainsi qu’à titre d’exemple le milieu des journalistes dont certains sont d’ailleurs regroupés depuis décembre dernier dans une ONG intitulé le Réseau marocain des journalistes des migrations (RMJM) 

La mobilisation de toutes les énergies est en effet une exigence de l’heure compte-tenu des divers enjeux du dossier multidimensionnel de la migration et des responsabilités du Maroc en la matière, non seulement au plan national, mais aussi à l’échelle continentale avec la responsabilisation du Maroc par l’Union Africaine et son leadership acquis en ce domaine à travers l’Agenda Africain sur la Migration, qui constitue un apport majeur du Royaume du Maroc à l’Union Africaine. 

Relevons à ce propos ce que préconise l’Agenda Africain sur la Migration au point 57 : 
« les stratégies nationales africaines sur la migration doivent répondre à une approche pangouvernementale et pan-sociétale qui associe l’ensemble du gouvernement et de la société, en impliquant non seulement la participation de tous les ministères concernés, les collectivités locales, mais également de la société civile et du secteur privé, des diasporas, des Institutions nationales des droits de l’Homme, des milieux universitaires et des autres acteurs agissant dans le domaine de la migration ». 
Ce sont d’ailleurs visiblement ces considérations qui ont été déterminantes dans l’expression de cette volonté politique réformatrice d’une institution au plan migratoire. Comment en effet voir prochainement domicilier à Rabat l’Observatoire Africain des Migrations, sous l’égide de l’UA, dont le projet de loi numéro 01-19 portant approbation de l’accord de siège Maroc-UA conclu le 10 décembre 2018 à Marrakech a été adopté en Conseil de gouvernement à Rabat le 24 janvier 2019 et ne pas disposer soi-même, au Maroc, d’un véritable observatoire national de la migration, opérationnel et de qualité !? 

L’Observatoire doit concerner aussi les MRE 
Même avec un retard de plusieurs années, la réunion de l’Observatoire est par conséquent à saluer, mais une plus grande ouverture sur des bases objectives nous paraît nécessaire. 

Selon nous, une autre question capitale mérite d’être soulevée dans le débat public. Selon ses attributions et les décisions prises lors de cette importante réunion, l’Observatoire National de la Migration, n’est concerné que par l’immigration étrangère au Maroc. Or le dossier migratoire au Maroc, ses politiques migratoires et tous les travaux d’analyse, de quantification et de prospective qu’elles supposent préalablement, concernent aussi le vaste dossier multidimensionnel de près de six millions de Marocains résidant à l’étranger. 

Dès lors, si comme l’affirme le communiqué issu de la réunion, « les participants ont mis l’accent sur la nécessité de faire de l’Observatoire national sur la migration un outil de réflexion et une plate-forme de propositions pour appuyer et enrichir les travaux de l’Observatoire africain sur la migration en élaborant des recherches, des études thématiques et des monographies qui visent notamment à améliorer les données qualitatives et quantitatives sur la migration continentale, à diffuser les bonnes pratiques et à améliorer la gouvernance migratoire continentale au bénéfice des migrants et des pays », une exigence s’impose. Celle d’une part, de ne pas occulter le dossier MRE, d’autre part de ne pas dupliquer les observatoires sur la migration, en cantonnant chacun dans un domaine déterminé. 

De notre point de vue, l’observatoire national requis, qui serait le correspondant national ou point focal pour le Maroc de l’Observatoire Africain pour la Migration, devrait être de manière concrète un observateur national des migrations internationales, incluant non seulement les étrangers au Maroc et l’immigration étrangère vers le Maroc, mais également l’émigration vers l’extérieur (aussi bien celle des étrangers que celle des Marocains) et la communauté marocaine résidant à l’étranger, avec notamment un agenda national de la recherche en migration sur tous ces aspects. 

On objectera qu’au niveau de l’UA, il s’agit d’un observatoire AFRICAIN de la migration, et que celle-ci se fait autour de quelques 80% en Afrique même. Mais déjà sur ce plan, on constate que 20% de l’émigration africaine s’opère en dehors du continent. Pour ce qui est du Maroc, la proportion de l’émigration externe est bien plus importante. Si les Marocains sont relativement très peu nombreux dans le reste de l’Afrique, leur présence est au moins à 80% en Europe, sans compter l’Amérique du Nord et bien d’autres pays dans le monde. 

Par ailleurs, l’Observatoire National des Migrations relevant à Rabat de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme (INAU) ne s’occupe que des migrations purement internes, tandis que le Haut-Commissariat au Plan (HCP), à travers notamment le CERED (Centre d’études et de recherche sur la démographie), ne peut être assimilé réellement à un observatoire national des migrations internationales, même si, de manière épisodique, des enquêtes en la matière sont menées ou des livrés-rapports réalisés. Sachant de surcroît qu’un observatoire des migrations n’est pas une simple banque de données statistiques, mais ses missions sont multidimensionnelles, à l’image du caractère multisectoriel, multidisciplinaire et transversal du fait migratoire, aussi bien au niveau de la nature même de ce fait qu’au plan des déterminants de la migration et de ses implications et conséquences. 

Dès lors, une réflexion serait à mener et des décisions à prendre dans cette perspective dans tous les domaines précités, d’autant plus que l’Observatoire de la Communauté Marocaine Résidant à l’Etranger (OCMRE) domicilié à la Fondation Hassan II pour les Marocains résidant à l’étranger et présenté comme un « outil d’analyse et d’aide à la décision » dans le cadre des politiques marocaines en direction des MRE, ne joue pas véritablement ce rôle. Le chef du gouvernement qui préside notamment la commission interministérielle chargée des MRE et des affaires de la migration (qui ne se réunit pas de manière régulière, ayant « zappé » à titre d’exemple les réunions de décembre 2017 et décembre 2018), est expressément et vivement interpelé sur tout ce qui précède pour impulser les réformes et les ajustements nécessaires. 

Les MRE, un dossier stratégique d’intérêt national 
Encore une fois et encore, pour relever le défi de la réussite de sa gestion du domaine migratoire en Afrique, le Maroc doit d’abord réussir la gestion nationale de ce dossier, y compris à propos des citoyens marocains établis à l’étranger. Cela suppose en particulier que le vaste domaine des citoyens marocains établis à l’étranger ne soit pas mis au second rang, voir même oublié. 

Cette occultation est d’ailleurs à noter dans les contributions des diverses formations politiques, voir même du gouvernement concernant le nouveau modèle de développement multidimensionnel du Maroc. De même, le déni de l’absence de vision stratégique concernant les MRE est maintenu dans le nouveau site du département chargé des MRE et des affaires de la migration qui publie le texte d’une soi-disant stratégie nationale globale, cohérente et intégrée au profit des MRE. Dans la même démarche trompeuse, une activité récente à Agadir de la Direction de la Coopération, des études et de la coordination intersectorielle relevant de ce département, parle de la territorialisation de la Stratégie Nationale pour les MRE (SNMRE) (!!!) dans la région de Souss Massa. 

Rabat, le 3 février 2019 

Abdelkrim Belguendouz 
Universitaire à Rabat, chercheur en migration 



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