Le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) n’a jamais été saisi par le gouvernement. Une situation aberrante qui interpelle sur l’utilité d’une telle institution consultative. Son secrétaire général, Abdellah Boussouf, espère que le nouveau gouvernement sera plus réceptif aux recommandations du CCME. Boussouf estime que l’Exécutif est appelé à se positionner sur la participation politique des MRE.

Les Inspirations ÉCO : Comment évaluez-vous la place accordée par la déclaration gouvernementale aux MRE ?
Abdellah Boussouf : Je tiens à souligner que pour la première fois un chef de gouvernement réagit positivement à un courrier envoyé par le conseil sur la nécessité d’intégrer dans la déclaration gouvernementale les Marocains du monde. Il a repris cinq points qui sont essentiels et répondant en partie aux attentes de la communauté. Je regrette plutôt que la partie consacrée à la communauté marocaine n’ait pas été présentée avec la même force que les autres parties du programme gouvernemental. Le chef de gouvernement n’a pas précisé les moyens. La place de la communauté marocaine à l’étranger n’a pas encore atteint le degré souhaité dans le programme gouvernemental alors qu’il s’agit d’un secteur très important pour le Maroc.

Vous pensez que le secteur n’est pas assez pris en considération par les différents gouvernements ?
Malheureusement, il n’est pas assez pris en considération bien que le Maroc soit l’un des rares pays disposant d’un arsenal institutionnel important qui traduit cette importance accordée à la communauté marocaine. La vision de Sa Majesté le Roi n’est pas traduite dans les programmes gouvernementaux. Je ne suis pas satisfait de la place accordée aux Marocains du monde dans les programmes. Le secteur est important en raison non seulement des transferts d’argent, mais aussi des mutations qu’a connues cette communauté qui dispose d’intellectuels, d’élites, d’experts et de compétences dans tous les domaines. Ainsi, cette communauté peut servir de levier pour le développement économique et culturel du Maroc et être une valeur ajoutée dans l’ensemble des chantiers ouverts par le Maroc.

Quelles sont les propositions du conseil qui n’ont pas été retenues par le chef de gouvernement ?
Il est important d’ouvrir un débat serein sur la participation politique des Marocains du monde. Le gouvernement qui dispose d’une majorité au Parlement doit se positionner de manière claire et sans ambiguïté. Dans le précédent mandat, la question a été marquée par une grande démagogie. Le précédent chef de gouvernement disait qu’il était favorable à cette participation politique, mais il n’est jamais passé à l’acte. C’est une question très complexe. L’environnement international est très tendu. On assiste à beaucoup de crispations identitaires. Il s’avère nécessaire de lancer le débat pour peser le pour et le contre de la participation des Marocains du monde à la vie politique du Maroc. Le conseil a publié deux livres sur la citoyenneté et la participation politique, ce que nous proposons n’est pas figé. Il faut amorcer le débat avec les partis politiques et la société civile. Le deuxième point qui n’est pas évoqué par la déclaration gouvernementale concerne la situation des membres de notre communauté vivant en Afrique et dans les pays arabes qui ont des problèmes différents de ceux d’Europe. Certes en Afrique et dans le monde arabe, le problème d’identité ne se pose pas mais les Marocains résidant dans ces pays sont confrontés à des problèmes d’ordre social comme la non-adhésion à un organisme de retraite. C’est de notre devoir en tant que pays de penser à eux. Ceux qui vivent dans les pays du Golfe transfèrent proportionnellement plus d’argent au Maroc que les autres MRE car ils n’ont pas le droit de propriété là où ils vivent. Il faut qu’une couverture sociale leur soit dédiée. Ces MRE ont aussi des demandes d’ordre culturel, notamment pour l’enseignement de leurs enfants. En Afrique et dans les pays arabes, les Marocains inscrivent leurs enfants dans les écoles d’autres communautés alors qu’ils ont le droit d’être instruits à la marocaine d’autant plus que la résidence dans le pays d’accueil n’est pas permanente. Le troisième point a trait aux femmes. Dans certains pays européens, la proportion des femmes marocaines immigrées atteint 50%. Il faut reconnaître les réalisations faites par ces femmes et répondre à leurs attentes, notamment au niveau du Code de la famille qui n’est pas en phase avec les juridictions européennes (divorce, héritage, kafala…).

Quel regard portez-vous sur l’image de la femme marocaine immigrée dans les pays arabes ?
L’image de la femme marocaine dans les pays arabes ou en Afrique ne correspond pas à la réalité. Nous avons un grand projet qui est de réaliser une quarantaine de portraits de femmes dans les pays du Golfe. Beaucoup de femmes marocaines occupent des postes importants dans des grandes entreprises. L’image véhiculée sur la femme marocaine immigrée relève des stéréotypes.

Vous ne pensez pas qu’il y a une part de vérité en la matière ?
Le taux des Marocaines qui s’adonnent à la prostitution dans ces pays n’est pas supérieur à celui des autres nationalités. On peut expliquer les clichés par la concurrence entre les pays. La femme marocaine est la plus moderne dans le monde arabe. On doit faire un travail politique, artistique, intellectuel et de communication. Même la presse marocaine relaie cette image. Il faut renforcer le volet juridique et la coopération internationale pour faire face à l’exploitation des femmes qui ne s’adonnent pas délibérément à la prostitution.

Quelles sont les priorités sur le plan législatif ?
Il faut appliquer les dispositions de la Constitution, à commencer par la loi de ce conseil et toutes les lois qui concernent l’intégration de la communauté marocaine dans les institutions de bonne gouvernance comme le CNDH, la HACA, le conseil de la jeunesse, le conseil de la concurrence…Il faut aussi une loi pour cadrer la participation des MRE dans le développement du Maroc. À cela s’ajoute l’ensemble des lois qui défendent les droits des Marocains du monde pour résoudre les problèmes administratifs et judiciaires car les MRE souffrent énormément. Il faut trouver des solutions juridiques aux problèmes rencontrés dans le domaine de la justice, notamment la lenteur.

Bien que vous soyez un conseil consultatif, le gouvernement ne recourt pas à votre assistance. Comment qualifiez-vous votre relation avec l’Exécutif ?
Pendant les cinq dernières années, le conseil n’a jamais été saisi par le gouvernement. Pire encore, on ne répondait même pas à nos courriers. Je me réjouis de la réaction positive de l’actuel gouvernement. Par ailleurs, le conseil anticipe et n’attend pas d’être saisi par le gouvernement. Nous travaillons sur le terrain et nous écoutons les attentes des Marocains du monde. Il faut élargir le champ des conventions avec les pays d’accueil. Uniquement 14 conventions fonctionnent sur 18. Il ne faut jamais isoler le thème de l’immigration des négociations avec les pays.

Si votre avis n’est pas pris en considération par le gouvernement, la question se pose sur l’utilité du conseil. Qu’en pensez-vous ?
Le conseil a fait un travail important pour le changement d’une certaine image de l’immigration. On est passé de quatre livres sur la communauté marocaine à l’étranger à 120 titres. Le thème de l’immigration était traité saisonnièrement pendant l’été alors qu’aujourd’hui la question migratoire est au cœur des débats politiques. On permet aux lecteurs d’accéder à la littérature des MRE et d’avoir une mémoire de la migration marocaine.

Pourquoi beaucoup de reproches sont adressés au conseil ?
On n’est pas encore habitué aux conseils consultatifs. La marge de manœuvre du conseil est étroite. Les critiques des Marocains du monde nous permettent de garder la thématique de l’immigration sur la table des négociations. J’accepte les critiques mêmes celles qui ne sont pas fondées.

Comment évaluez-vous la participation économique des MRE au Maroc qui est encore axée sur l’immobilier ?
Elle est effectivement axée sur l’immobilier. Il ne s’agit pas, certes, de l’investissement productif mais la participation économique des Marocains de l’étranger est considérable. À titre d’exemple, la contribution qui entre dans le cadre de la prise en charge d’une famille est importante. Les MRE produisent de l’argent. Ils permettent à certains Marocains de vivre dignement. Certaines villes au Maroc sont l’œuvre des Marocains du monde. En ce qui concerne les transferts qui sont de 60 MMDH par an, selon les chiffres officiels, je pense qu’ils dépassent de loin ce montant. C’est la première recette nette, stable et en amélioration permanente. Le secteur bancaire marocain est paresseux. Il ne fait plus d’offres. Celles-ci se limitent soit aux transferts soit à l’immobilier. Il faut faire preuve de créativité au niveau du secteur bancaire marocain car au sein de la communauté une classe moyenne émerge. Il faut préparer le terrain pour capter les investissements des MRE. Il s’avère nécessaire de régler les problèmes administratifs qui sont un véritable frein à l’investissement.

Que pensez-vous des mesures déjà mises en place pour encourager les MRE à investir au Maroc ?
La refonte de ces mesures s’impose. Il faut faire preuve de créativité pour mettre en place des mesures efficaces. On compte sur les régions pour absorber les problèmes rencontrées par les MRE. Nous allons organiser fin juin un séminaire sur l’immigration et le développement dans le cadre régional et un autre en juillet sur les droits sociaux et culturels de la communauté marocaine à l’étranger. Il faut que les acteurs dans l’administration et au niveau de la justice soient formés à l’immigration.

La question de la lutte contre le terrorisme est un dossier épineux. L’encadrement religieux fait par le Maroc est-il suffisant ?
Il n’est peut-être pas suffisant mais il faut reconnaître que le Maroc fait énormément d’efforts en la matière à travers le ministère des Habous et des affaires islamiques. Si ce travail n’était pas fait, je me demande combien de Marocains se seraient orientés vers Daech. Peut-être des centaines de milliers. La marge de manœuvre est limitée sur le territoire européen. Le Maroc essaie d’agir dans un cadre concerté avec les pays européens. L’enveloppe de 130 MDH dédiée à l’encadrement religieux des Marocains du monde n’est pas suffisante. Il faut augmenter les moyens du ministère des Habous car il s’agit d’un dossier très stratégique. Il faut mener des projets de partenariat avec les pays d’accueil qui sont aujourd’hui plus réceptifs que par le passé à la coopération à cause des attentats terroristes. Il faut élaborer une stratégie dans le cadre d'une concertation avec les pays européens pas uniquement sur le plan sécuritaire, mais aussi au niveau de la formation, de la production de la littérature sur le modèle marocain de l’Islam…

Quels sont les dossiers sur lesquels se penche le conseil actuellement ?
Nous travaillons sur la question de l’immigration et la régionalisation. Nous croyons profondément qu’une grande partie des problèmes vont trouver une solution dans le cadre de la régionalisation surtout sur le plan administratif et au niveau de la facilitation de l’investissement…L’idée est d’utiliser la question de la régionalisation pour permettre au MRE d’entrer au Maroc par le biais de sa région et de s’approprier le Maroc dans sa globalité. On travaille sur la mémoire de la communauté qu’on veut inscrire dans le cadre de la mémoire nationale à travers notamment l’école. Il s’agit aussi des problèmes sociaux de la communauté qu’il faut résoudre dans un meilleur délai par le biais des lois. À cela s’ajoute le rôle que peuvent jouer les MRE au niveau du Maroc et dans leurs pays d’accueil. On travaille pour améliorer l’image de cette communauté au Maroc.




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