El Yazami réagit aux nombreuses critiques et pétitions lancées par des MRE appelant à la dissolution du Conseil, jugé "non représentatif".

Depuis votre nomination à la tête du CCME, vous êtes la cible favorite de certains groupes de MRE qui font circuler sur Internet des critiques incendiaires à votre encontre et à l'encontre de votre institution. Pourquoi n'avez-vous jamais cherché à vous défendre ?

El Yazami : Je suis pour la liberté d'expression ! Le CCME est une nouvelle institution en cours d'installation qui a deux missions essentielles. Le Conseil aune mission consultative, puisqu'il doit élaborer des avis consultatifs, pour les présenter à Sa Majesté le roi, sur les politiques publiques marocaines en direction de l'immigration et faire des propositions pour les améliorer. Et dans ce cadre, l'institution doit aussi travailler sur les conditions d'implication des communautés marocaines au développement du pays et voir comment elles peuvent exercer leur droit à la participation politique. La seconde mission essentielle du CCME est prospective. Elle consiste à analyser à moyen et à long terme l'évolution de la migration et le rôle qu'elle peut jouer au Maroc parce que cette question est devenue centrale dans la vie générale du pays. Mais pour arriver à cela, il faut d'abord revenir en arrière pour comprendre les mutations de l'immigration, analyser les politiques marocaines qui ont été menées pour bien assimiler les enjeux. Les transformations qu'a connues l'immigration marocaine en moins de quinze ans sont fondamentales et, pourtant, on n'en a pas nécessairement conscience ni ici ni au sein, parfois, des communautés marocaines. L'image qu'on a du MRE plein de valises ne correspond qu' à une partie de la réalité, pas à toute la réalité à laquelle il faut, à présent, adapter nos politiques.

Que répondez-vous à ceux qui accusent le CCME de ne pas être représentatif de la communauté marocaine installée à l'étranger ?

D'abord, les critiques se concentrent, à mon avis personnel, sur des choses superficielles qui ne sont pas le vrai problème. Ensuite, elles se focalisent toutes sur la seule question de la participation politique. Or, ce n'est pas l'unique attente des émigrés marocains. Il y a, évidemment, une partie de la communauté marocaine qui veut participer à la politique de son pays, mais on ne doit pas négliger les autres besoins. Aujourd'hui, les Marocains de l'étranger revendiquent un centre culturel marocain, l'enseignement de l'arabe et l'encadrement religieux. Pour nous, il n'y a pas de question plus importante que l'autre. Il faut traiter toutes ces problématiques et élaborer des politiques publiques à la hauteur de ces attentes. Et il est tout aussi indispensable de prendre en considération la diversité des communautés marocaines, sous-jacente à la multiplication des générations, aux modèles d'intégration dans les pays d'accueil. Donc, cette idée qu'il y ait deux ou trois personnes représentatives de la communauté marocaine est tout à fait fausse. Les membres du CCME ne sont pas des représentants de l'Etat marocain auprès des communautés, ni des représentants de l'immigration auprès de l'Etat marocain, et dans mon premier discours à la plénière, je l'ai précisé. Autre précision : au Conseil, nous continuerons à exercer nos prérogatives dictées par le dahir et, à côté de cela, nous allons respecter les prérogatives des autres acteurs publics.

Dans une pétition lancée sur Internet, on demande la dissolution du Conseil parce que sa constitution n'a pas été soumise à élection. Qu'en pensez-vous ?

En effet, un des points soulevés dans le débat, c'est qu'on a créé le Conseil et que ce dernier aurait dû être élu. J'ai deux remarques à faire à ce propos. Premièrement, il s'agit d'une formule provisoire du CCME et l'une de nos missions, comme le stipule le dahir, est de soumettre un avis sur comment le prochain Conseil devrait être constitué. Deuxièmement, nous ne sommes ni le premier ni le dernier pays à avoir adopté une formule évolutive. Il suffit d'étudier les autres conseils pour s'en apercevoir. Les Espagnols, par exemple, en sont à leur troisième mouture et les Portugais à la deuxième. Il n'y a pas une formule magique, clé en main !

Concrètement, que comptez-vous faire ?

Nous sommes en train de mener une étude comparative, dont les résultats seront bientôt présentés. Elle porte sur les droits politiques accordés par 80 pays dans le monde à leurs ressortissants à l'étranger. Et les 3 et 4 mars 2009, le CCME va réunir à Rabat tous les conseils et l'ensemble des députés de l'immigration du monde. Car, avant d'élaborer un avis consultatif, il est nécessaire de passer par cette phase comparative. Le CCME entamera, ensuite, un processus de consultation avec tous les partis politiques marocains et la société civile marocaine pour traiter de la participation politique. Et enfin, un processus de concertation avec les communautés marocaines à l'étranger sera mis en place sur cette question. Alors, à ces personnes qui s'agitent par voie d'Internet, je leur dis qu'entre le réel et le virtuel, il y a une distance ! Ces mêmes personnes, d'ailleurs, ont organisé deux manifestations à Bruxelles qui n'ont jamais réuni plus de 40 participants. Il y a une pétition qui circule rassemblant 50 à 70 signatures. Mais, sur les 3,3millions de Marocains immatriculés dans les consulats, c'est epsilon. Et à ces personnes qui s'expriment par Internet, je rappelle que si elles ont des propositions à présenter sur la manière dont un Conseil idéal devrait être fait, elles sont les bienvenues. Je voudrais qu'on nous fasse des propositions, même en les publiant sur Internet.

Je tiens, par ailleurs, à rappeler que bien avant la création du Conseil, il y a eu une période de concertation que nous avons organisée. Et je défie quiconque de nous démontrer que dans d'autres pays au monde, avant de créer un conseil de consultation de l'immigration, on a procédé à une consultation aussi large qu'au Maroc. Nous avons tenu quatre séminaires avec plus de 850 personnes à Rabat, près de 60 réunions de concertation dans plus de 20 pays et adressé un questionnaire par Internet à plus de 2.200 personnes. Nous avons également rencontré des partis politiques et des associations.

Comment pourrait se présenter le prochain CCME ?

Il n'y a pas de formule magique, mais des hypothèses de travail. On peut envisager un conseil élu au suffrage universel direct personnel, ce qui serait facile pour nous, ou un conseil dont une partie sera élue et l'autre désignée. On peut imaginer qu'une élection ne reflèterait pas la diversité sociologique de l'immigration. Par exemple, que les femmes qui représentent plus de 50% seraient sous-représentées. Donc, dans une démarche d'équité, on doit trouver le moyen d'assurer la parité, de représenter les générations et la diversité. Le suffrage universel direct ne représente pas nécessairement une société, et dans ce cas, il y a le système proportionnel de liste... Mais il faut se poser la question aussi, en cas de suffrage, sur le déroulement équitable d'une campagne électorale. Et, si les résultats du suffrage sont contestés, quels seraient les droits de recours. La justice est territorialisée, on ne peut pas vivre dans un pays et porter plainte dans un autre. On peut, par ailleurs, imaginer, comme ce qui est appliqué dans certains pays, un conseil élu par un grand collège d'électeurs associatifs. Là, on demande aux associations de se réunir et ce sont elles qui élisent les représentants. Dans ce cas, comment pourrait-on constituer au Maroc un pareil collège ? Quelle association choisir ? Combien de Marocains du monde sont actuellement membres d'associations ? Ce sont réellement de vrais problèmes dont on doit discuter tranquillement et rationnellement. Et c'est pour cela qu'il n'y a pas de proposition et qu'on personnalise le débat sur El Yazami.

Comment travaillez-vous au CCME ?

Nous avons des dizaines de milliers de cadres marocains hautement qualifiés, surtout des femmes qui veulent servir ce pays. Au Maroc, on a eu trois expériences. Au début des années 90, on a bénéficié d'un gros projet des Nations Unies pour aider à la mobilisation des compétences marocaines au profit du développement de leur pays. Mais, on n'en a pas fait le bilan. Plus récemment, le FINCOME (Forum international des compétences marocaines à l'étranger) a été lancé par le ministère chargé des MRE, qui procède actuellement à une étude d'évaluation. Les Intégrales de l'investissement ont été organisées et des centaines d'ONG de Marocains du monde lancent des projets de développement, mais quel est le bilan ? Que peut-on améliorer ? On n'en sait rien ! Nous avons des opportunités que l'immigration offre et des besoins dans notre pays, et les deux doivent se croiser. Alors, le CCME, à travers ses six groupes de travail, a tenté de mobiliser un maximum de partenaires pour réfléchir.

Convaincu qu'il ne peut y avoir de politique publique à la hauteur des enjeux sans les connaissances scientifiques et de la recherche marocaines, le Conseil a soutenu tous les séminaires scientifiques des universités marocaines sur l'immigration. Il a signé cinq conventions en2008 avec des universités marocaines pour les doter de centres documentaires et les abonner à toutes les revues internationales sur l'immigration. Le CCME vient également d'avoir l'approbation royale pour le lancement d'un Fonds national de soutien à la recherche en matière d'immigration. Le Conseil met de l'argent (5 millions de dirhams) et demande à d'autres partenaires publics, semi-publics et privés, notamment les banques, d'en faire autant. Nous voudrions créer un comité de gestion scientifique où des chercheurs marocains d'ici et d'ailleurs pourraient établir ce que j'appelle un agenda national de la recherche. Le Conseil accorde aussi un grand intérêt à la politique participative large de la communauté marocaine à l'étranger, dont la grande illustration vient d'avoir lieu à Marrakech avec la rencontre «Marocaines d'ici et d'ailleurs». Nous avons décidé au CCME d'en faire une approche systématique en associant à l'ensemble de nos travaux des personnes externes au Conseil.

Quel est votre agenda pour ces mois-ci ?

nous sommes en train de préparer une série d'activités. Entre autres, du 21 au 24 janvier, le CCME co-organise le festival «Cinéma et immigration» d'Agadir avec le CCM. Le 12 février, il sera au Salon du livre de Casablanca pour une journée spéciale des romanciers marocains des Pays-Bas. Les 3 et 4 mars, nous réunissons les conseils de l'immigration et le 15 mars, nous organisons un séminaire sur le cadre de gestion de la liberté religieuse au Maroc... Nous tournons également de petits films sur les grandes personnalités marocaines de l'immigration, dont Houcine Slaoui et Mohamed Fouiteh. En parallèle, nous avons à apporter des propositions quant à la participation politique des Marocains du monde et à aider les ONG. Et si quelqu'un a des solutions miracle, m'rahba !.

Leïla Hallaoui
Source: Le Soir Echos




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