Les migrations de population expriment les changements affectant l’organisation et le fonctionnement de la société et de l’espace. Dans le cadre des sociétés rurales maghrébines, les déplacements de population étaient intégrés dans les genres de vie. 

Des mouvements saisonniers ou temporaires étaient pratiqués par les hommes des régions aux milieux écologiques fragiles et à faibles potentialités économiques. Traditionnellement, les gens des populations périphériques arides quittaient leur terre pour louer leur bras. Par milliers, les montagnards du Haut-Atlas ou du Rif devenaient moissonneurs dans les plaines céréalières du Maroc atlantique, les Kabyles étaient colporteurs, d’autres s’engageaient dans les armées ou le commerce. En plusieurs régions, les spécialisations professionnelles s’établirent, des filières migratoires se constituèrent, permettant les départs.

Avant la colonisation, ces migrations provisoires demeuraient marquées par les cadres régionaux de la vie communautaire. Des déplacements de population dans les zones frontalières entre le Maroc et l’Algérie étaient fréquents. Il ne s’agissait pas de flux réguliers et permanents, mais plutôt d’une sorte de nomadisme que pratiquaient une bonne partie des tribus frontalières. L’implantation de l’économie coloniale a engendré des changements importants. L’accaparement des meilleures terres par les colons, la monétarisation des échanges et des services et le déclin des économies vivrières provoquèrent la rupture des hiérarchies sociales anciennes et la prolétarisation d’un nombre croissant de paysans. Par exemple, la législation agraire introduite par la France en Algérie favorisait la propriété privée européenne. Selon Claude Liauzu, cette législation avait un objectif politique, faire place pour les colons, mais aussi démanteler les assises de la société rurale et les moyens de sa résistance. Ce phénomène a provoqué des flux migratoires importants vers les grandes villes du Maghreb : Casablanca, Alger, Oran, Tunis, etc. et vers l’étranger. L’occupation coloniale a également entraîné des déplacements de population à l’intérieur du Maghreb : des Algériens qui fuyaient les atrocités de la conquête française se réfugièrent au Maroc. En même temps, des Marocains partirent chercher du travail dans la nouvelle colonie nord-africaine.

Des Algériens s’exilent au Maroc

Dès l’occupation française de l’Algérie en 1830, des dizaines de milliers d’Algériens fuient leur pays soumis aux « chrétiens » et s’installent au Maroc. Près d’un siècle plus tard, l’instauration du protectorat français au Maroc va inciter davantage les Algériens à s’installer au Maroc, phénomène qui a duré tout au long de la période coloniale. En suivant l’évolution historique de ces flux migratoires, on pourrait distinguer quatre vagues principales :

La première vague a débuté juste après l’occupation française en 1830. La résistance de la population algérienne à la colonisation et à la conquête militaire du pays a provoqué des départs collectifs de tribus vers le Maroc. Pour des raisons de proximité géographique et de liens familiaux et religieux qui unissent les deux sociétés maghrébines, le Maroc a été la destination de la première vague de migrants algériens appelés les muhâjirîn, c’est-à-dire « les exilés pour la foi ». L’émigration pour la foi était considérée comme un devoir pour celui qui est vraiment soumis à la volonté d’Allah ; il doit rejoindre le pays de la Foi, le Dar el Islam, abandonner le Dar el H’arb, le pays passé aux mains du colonisateur et légalement voué à la guerre. Cet exil était soit individuel, et il s’agissait alors d’une élite – des oulémas, des cadres administratifs, des artisans, etc. –, soit collectif – et des tribus entières ou des fractions de tribus comme celles de la région oranaise franchissaient la frontière pour s’installer au Maroc.

Les sources marocaines témoignent d’un accueil chaleureux qui a été réservé aux exilés algériens, « le Sultan marocain Abderrahmane Ibn Hicham a donné ses ordres pour qu’ils soient bien accueillis et logés… ». Dans son Histoire de Tétouan, Mohamed Daoud raconte que, dès le débarquement français à Alger en 1830, deux bateaux, avec à leur bord des familles algériennes, arrivent à Tétouan en août 1830. Et en 1842, on recense à Tétouan plus de 700 Algériens pauvres. Dans une lettre du sultan au gouverneur de Tétouan, Abderrahmane Ash’àsh, ordonne qu’ils soient librement intégrés : « Ils sont libres, ceux parmi eux qui désiraient intégrer librement l’artillerie ou la marine, admets-les et n’y contrains personne. Ceux qui voudraient demeurer indépendants, libre à eux de choisir. 

Les commerçants et les artisans, parmi eux, ont le loisir de gagner leur vie en pratiquant leurs métiers… » Aux notables de ces émigrés, le sultan affecta une bourse annuelle et distribua des largesses à l’occasion des fêtes religieuses. À ses gouverneurs de provinces il donna des directives formelles pour que ces exilés fussent aidés, respectés et exonérés de toutes charges makhzéniennes.

Ces émigrés de la première vague venaient particulièrement de l’Ouest algérien. Ils se sont installés, en majorité, à Oujda et à Fès. D’autres se sont réfugiés à Tétouan, Taza, Meknès, Tanger. Il faut compter en outre ceux qui se sont installés à la campagne.

La deuxième vague est contemporaine à l’occupation d’Oujda en 1907 par les Français, suivie de leur établissement du protectorat : c’est celle de « l’immigration appelée » (1907-1926). Pendant cette période, arrivent beaucoup d’Algériens qui seront appelés à jouer le rôle d’intermédiaires entre les occupants et les Marocains : des interprètes, grâce à leur connaissance de l’arabe et du français, des greffiers, des instituteurs, des professeurs… Leur nombre ne cesse d’augmenter ; encore les statistiques sont-elles inférieures à la réalité, un grand nombre d’Algériens étant confondu avec les Marocains. Henri Lombard7 souligne que, pendant cette deuxième période, les Algériens musulmans formaient « une colonie annexe de la colonisation européenne ». En effet, appelés soit par l’administration soit par des frères déjà installés, des cousins ou des amis affluèrent par centaines de toute l’Oranie. Particulièrement de Tlemcen, de Nedroma et de Maâscar, des familles entières croyaient à la pérennité de la présence française au Maroc et considéraient notamment le Maroc oriental comme un simple prolongement de l’Algérie.

Ceux qui s’étaient exilés pour des raisons religieuses lors de la conquête de l’Algérie par les Français n’ont pas tenu, après l’installation du protectorat au Maroc, à se prévaloir de leur qualité de sujets français. Il leur importait peu d’ailleurs de changer de nationalité puisque, de toute façon, leur statut demeurait régi par la loi musulmane. Eux ou leurs descendants figurèrent désormais comme des Marocains dans les statistiques. En 1907, ils formaient plus d’un cinquième de la population d’Oujda qui comptait alors quelque 6000 habitants. Pour 1910-1911, Louis Voinot parle de 1500 Algériens groupés en 300 foyers, mais le recensement de 1911, cité par Augustin Bernard, n’enregistre que 200 Algériens sujets français.

À vrai dire, il est difficile de se faire une idée non seulement du chiffre exact de cette population, mais aussi de sa position par rapport à la France. Surtout que le statut de « “sujet français” n’a pas toujours été facilement détecté par l’administration française. Ainsi, beaucoup d’Algériens se retrouvent “noyés” dans la masse des Marocains, faute d’avoir entrepris les démarches pour faire connaître leur origine algérienne et donc leur qualité de sujet français, ceci plus au moins volontairement ». De nombreuses familles ont fini par avoir la nationalité marocaine, telles que les Ben Mansour, les Abdelghani, les Ouled Saâdouni. D’autres, d’origine algéro-turque (les Koulouglis), restèrent sans nationalité. Quant à ceux reconnus comme sujets français, H. Lombard explique, par exemple, qu’il y avait des familles qui recevaient du Makhzen marocain l’indemnité due aux muhâjirîn et prenaient la précaution d’inscrire leurs enfants à l’état civil de Tlemcen, ceci dès avant l’occupation française du Maroc ; c’est le cas des Triqui et des Meziane. D’autres ont préféré ne pas se manifester comme tels et passer pour des Marocains. Il remarque aussi que la présence des Algériens à Oujda représente un atout pour la France. Il écrit : « dans ce Maroc étranger à la France, les Algériens qui vivaient même musulmans, même ayant fui la domination française et n’aspirant qu’à se fondre dans la population qui les entourait, servaient déjà l’intérêt français commercialement et politiquement, le plus souvent involontairement. » Aux yeux des Marocains, cette participation massive des Algériens à l’administration du protectorat leur donne l’image de gens se rapprochant des Français et s’éloignant de leurs frères musulmans. C’est pourquoi ils sont traités de shab nçara, c’est-à-dire « les amis des chrétiens ».

La troisième vague se signale comme période de réglementation de l’entrée des Algériens au Maroc : c’est celle de « l’immigration favorisée » (1926-1942). Avec le temps, les Algériens sont devenus moins indispensables pour l’administration française et sont progressivement remplacés par des Marocains pour les petits emplois. On réglemente leur admission au Maroc. Surtout, on change leur statut de fonctionnaires, qui est assimilé à celui des Marocains en 1926 : l’arrêté viziriel du 8 janvier 1926 déplace les fonctionnaires algériens musulmans du cadre français vers le deuxième cadre spécial marocain et assimilé. En outre, les salariés algériens ne peuvent plus bénéficier de la législation sociale appliquée aux citoyens français ; en effet, n’étant pas des citoyens, mais des « sujets français », ils ne peuvent pas bénéficier de la majoration de traitement de 38 % et du remboursement des frais de voyage en congés accordés aux Français. Les Algériens, à travers la Fédération des Algériens musulmans du Maroc, ont protesté contre cette réorganisation de 1926. Ils ont exprimé leur refus de cette confusion avec les Marocains, allant même jusqu’à accuser la France de « racisme assimilateur ». Cette fédération rappelle que » de nombreux Algériens, abandonnant leur situation en Algérie ou même interrompant leurs études, ont répondu à l’appel de la France, se sont expatriés, ont donné au Maroc sa première armature et ont pu rendre au protectorat de réels services… ; que la nationalité prime [sur] l’origine et que le racisme assimilateur, qui leur est opposé, n’est pas appliqué aux israélites, le juif algérien conservant un statut distinct et supérieur à celui de juif marocain ».

Malgré ces inconvénients, les Oranais continuent d’affluer vers le Maroc. Ils sont 2 471 en 1926 pour passer à 4 594 en 1936. La crise économique de 1931 les empêche d’émigrer vers la France, alors ils se tournent vers le Maroc. Oujda fut leur point d’arrivée : plus de la moitié des Algériens (57,6 %) au Maroc vivaient dans cette ville en 1936. Pourtant, le Maroc aussi tend à se fermer à leur émigration, à cause de la crise économique. À partir de cette période, les conditions d’entrée des étrangers au Maroc, donc des Algériens dans ce cas, sont devenues plus sévères ; elles sont réglementées par un dahir du 20 octobre 1931, dont les dispositions sont renforcées en 1934. Parmi ces conditions, il fallait présenter un contrat de travail accordé par l’employeur pour une durée d’une année minimum ; ce contrat devait être visé par le Service du travail de Rabat. Les Algériens protestèrent contre cette loi, d’autant plus que l’entrée des Marocains en Algérie était pratiquement libre et qu’ils subissaient, de ce fait, une concurrence sur le marché du travail algérien sans réciprocité.

La quatrième vague est, au plan économique, celle de l’immigration « supportée » (1942-1956) et non plus « appelée » ou « favorisée », selon l’expression d’Henri Lombard. Elle est le fait essentiellement de travailleurs sans capitaux à la recherche d’emplois et qui vont se confondre avec les prolétaires marocains. Ce caractère nouveau s’affirme après la Seconde Guerre mondiale. Dans la ville d’Oujda par exemple, leur nombre passe de 4 813 en 1943 à 14 322 en 1951 ; un nombre qui a triplé en l’espace de huit ans. Cette hausse vaut aussi pour les autres villes ou villages de la région orientale du Maroc, comme Berkane, Ahfir et Taourirt. Cela est principalement dû à des facteurs liés à la situation dans la région oranaise, qui connaît alors une poussée démographique importante, et à l’arrêt de la migration vers la France du fait de la guerre et du débarquement des Alliés. Ces immigrants sont majoritairement des ouvriers sans qualification professionnelle, des chômeurs à la recherche de travail. Un grand nombre s’adonne à la contrebande qui règne alors à Oujda. » Une population algérienne s’est créée qui se compose de gens sans profession déterminée, instables, chômeurs... se rapprochant de la plus basse couche sociale marocaine tout près de laquelle ils vivent. » Après la fin de la guerre, ce mouvement s’intensifie : c’est encore une foule de gens sans contrat de travail, créant de petites boutiques et vivant avec les Marocains démunis dans des quartiers, ou « villages », périphériques.

Le dernier afflux des Algériens vers le Maroc est lié aux événements de la guerre d’indépendance de l’Algérie, déclenchée en 1954. À partir de cette date, des milliers de réfugiés algériens s’installent à Oujda : 6 386 en 1957 et 9 851 en 1958.

Les flux migratoires du Maroc vers l’Algérie
La migration marocaine vers l’Algérie a débuté vers la moitié du XIXe siècle. Il s’agissait, dans un premier temps, d’un mouvement saisonnier des travailleurs rifains. Ce mouvement de va-et-vient permanent entre le Rif et l’Algérie était connu chez les Espagnols sous le terme golondrina, qui veut dire « hirondelle », certainement pour son caractère saisonnier. Les Rifains utilisaient le terme Asharrak qui signifie « partir vers l’Est » pour parler de leur départ vers l’Algérie. On désignait l’Algérie par Lanjiri ou Ashark. Les habitants du Maroc oriental, notamment les Beni-Snassen et les Sahraoua, avaient aussi l’habitude d’aller chaque année travailler en Algérie. Des milliers de Rifains ont fini par s’y installer définitivement. À Misserghin, près d’Oran, il y avait un village presque entièrement peuplé de Rifains, fixés définitivement dans le pays. Un douar marocain à Aïn Turk dans la province d’Oran s’est formé dans les années 1940, à la suite des grandes famines sévissant dans le Rif et entraînant un exode massif vers l’Algérie.

L’un des premiers témoignages qu’on a pu recueillir de ce cas situe le début de cette migration vers la moitié du XIXe siècle : « Le 18 novembre de la même année 1852, agissant sans doute en représailles, les Espagnols de Melilla s’emparent d’une barque marchande appartenant à des Guelaya, et qui faisait route pour Oran où, de plus en plus, d’année en année, les travailleurs de cette tribu viennent maintenant louer leurs bras aux colons à l’époque des moissons. » En 1895, Augustin Mouliéras rappelle que chaque année plus de 20 000 Rifains viennent travailler chez les colons en Algérie. Louis Milliot rapporte vers 1934 que « cette émigration remontait aussi loin que les souvenirs des générations actuelles et, d’après les témoignages des anciens colons d’Oranie, il y a une cinquantaine d’année au moins que le défrichement et les moissons y sont exécutés par des travailleurs rifains ». Les informations recueillies par Raymond Bossard auprès des « vieux » du Rif oriental montrent que dans la commune rurale de Dar Kebdani, on allait en Algérie dès avant la guerre avec les Espagnols, probablement avant 1909. Cette migration devient plus importante dans la dernière décennie du XIXe siècle, lorsqu’une liaison maritime fut établie entre Melilla et Oran. En 1896, il y avait 15 524 Marocains en Algérie, le département d’Oran en regroupait 11 824. « De longue date, nous connaissons le Rifain, qui a coutume de venir en Algérie faire la moisson et les vendanges, comme un laborieux travailleur, courageux et probe. D’autres fois il se montre un cheminot précieux et bien des kilomètres de rails furent posés par lui, en Oranie principalement. »

Plusieurs facteurs faisaient varier le nombre d’émigrants d’une année sur l’autre : les récoltes dans le Rif, la concurrence des machines agricoles plus perfectionnées, les événements politiques, les mesures administratives et les crises économiques. Mais jusqu’au moment de « la guerre des sables », qui a eu lieu entre l’Algérie et le Maroc en 1963, le flux migratoire ne s’est jamais complètement arrêté.

Les sources historiographiques
Nous disposons d’un certain nombre de documents fournissant des informations précieuses concernant l’émigration rifaine vers l’Algérie. Nous avons, en premier lieu, le journal espagnol Telegrama del Rif, publié à Melilla dès le début du XXe siècle. Puis, il y a les annuaires statistiques du protectorat qui fournissent des données chiffrées importantes, mais malheureusement ces annuaires ne couvrent qu’une période très courte du protectorat, de 1941 jusqu’à 1955. Et nous ne disposons que d’un seul rapport semi-officiel. Concernant le courant migratoire qui utilisait la voie maritime à partir de l’enclave espagnole de Melilla, et qui débuta vers le milieu du XIXe siècle, nous disposons d’un ensemble de rapports diplomatiques rédigés à Oran et à Alger entre 1859 et 1863 et conservés aux Archivo Histórico National de Madrid et aux archives du ministère des Affaires étrangères espagnol. Du côté français, l’étude de Louis Milliot, doyen de la faculté de droit d’Alger, publiée dans le Bulletin économique du Maroc de 1933-1934, demeure toujours le document indispensable pour l’étude des conditions de vie et de travail de cette main-d’œuvre marocaine concentrée essentiellement dans l’Ouest algérien. L’auteur a effectué des enquêtes personnelles auprès de ces migrants et dispose de données chiffrées importantes lui permettant d’analyser en profondeur certains aspects du phénomène, notamment le mouvement d’entrée et de sortie d’Algérie. Cependant, il faut signaler que ces données sont limitées dans le temps : elles ne couvrent que les années 1931-1932. Pour la même période, nous avons consulté un certain nombre de lettres adressées par le consul général français de la région d’Oujda à la résidence générale à Rabat qui fournissent des renseignements intéressants et des données numériques importantes concernant cette mobilité. À cette masse documentaire, il conviendrait d’ajouter les traditions orales populaires féminines (littérature, poèmes et chants rifains) qui évoquent l’absence d’un mari ou d’un frère.

Le parcours migratoire
Avant de quitter le Rif, l’ouvrier prépare un repas particulier auquel il invite ses voisins et les membres de sa grande famille. D’après Louis Milliot, « l’ouvrier doit s’adresser aux bureaux d’intervenciones pour procurer un passeport non timbré qui lui est délivré sur feuille simple, moyennant une redevance très modique d’une peseta, sans photographie ni aucune formalité tracassière. Le plus souvent, les immigrants possèdent, en outre, une carte d’identité avec photographie et signalement dite “tarjeta de Identidad” ». En réalité, les émigrants respectaient rarement ces procédures administratives. Notamment ceux qui empruntaient la voie terrestre et partaient en général à pied. En principe, le passeport devait être visé au passage dans la zone française où, de plus, les intéressés étaient astreints à une visite sanitaire comportant douche, épouillage et vaccination ; moyennant quoi, on leur remettait une carte sanitaire exigible pour le franchissement de la frontière. En Algérie, la réglementation applicable à la main-d’œuvre rifaine est le droit commun de tous les étrangers c’est-à-dire qu’en principe pour pouvoir demeurer dans le pays comme « travailleurs », les intéressés devaient produire un certificat d’embauche et obtenir la délivrance d’une carte d’identité spéciale. Mais bien peu se soumettaient entièrement à ces prescriptions. Celles-ci ne semblaient pas, du reste, pouvoir être facilement appliquées. Les employeurs étaient les premiers à souhaiter qu’aucun renforcement inopiné de contrôle ne vienne troubler un courant transfrontalier qui s’avérait extrêmement utile.

Pour son transport, le travailleur rifain avait besoin d’une certaine somme d’argent. Quand il ne la possédait pas, il était obligé de recourir à l’emprunt ou de partir à pied en affrontant les risques de la route, comme c’était le cas pendant les années de famine dans le Rif (1941-1944). Les ouvriers qui partaient à pied pour la première fois préféraient être accompagnés des anciens migrants qui connaissaient le chemin par expérience. En partant du Rif, ils empruntaient des itinéraires connus par les anciens. Il y avait deux itinéraires principaux : le premier passait par Taourirt et aboutissait à Oujda, emprunté surtout par les Metalsa et les Beni-Bou-Yahyi. Le deuxième chemin franchissait la Moulouya au pont international sur la route de Berkane ou aux multiples gués situés en amont ou en aval. Une partie de ces émigrants voyageait à pied et une autre utilisait les autocars qui circulaient dans la zone espagnole et traversaient le Maroc oriental. Les départs du douar s’effectuaient généralement en groupe afin d’éviter les dangers de la route, car le voyage n’était pas toujours sûr, surtout lors du retour. Quelle que soit la saison, grâce au mouvement incessant de va-et-vient entre le Rif et l’Algérie, les intéressés se trouvaient toujours en nombre suffisant pour poursuivre le voyage. Ce mouvement leur permettait, par ailleurs, d’être renseignés progressivement sur l’état du marché de la main-d’œuvre et le développement de la saison des travaux. Ce sont des informations ainsi échangées en cours de route qui les guidaient vers telle ou telle région algérienne. En plus des dangers que représentait le voyage à pied, il n’était pas avantageux en termes économiques car l’ouvrier perdait en temps et en nourriture l’équivalent du transport en autocar. Cependant, la moitié des émigrants empruntaient la voie terrestre afin d’échapper aux formalités de contrôle administratif instauré pour la traversée de la zone française et la pénétration en Algérie. Les autorités espagnoles essayaient parfois de contrôler ce courant migratoire et de l’arrêter complètement en période de difficultés. Par exemple, en 1928, après la conquête totale du Maroc, les autorités espagnoles avaient développé une intense campagne de propagande pour détourner ce courant migratoire vers le sud de l’Espagne pour la récolte des olives. Mais les problèmes économiques et sociaux de l’Andalousie ont rendu cette initiative impossible. Le développement de ce mouvement dépendait des facteurs économiques propres aux deux pays : le Maroc et l’Algérie. Les opérations militaires de la conquête de 1924 à 1928 ont provoqué une telle raréfaction de travailleurs rifains en Algérie, que des émissaires-recruteurs étaient envoyés d’Algérie, afin de ramener les équipes qui faisaient défaut dans les exploitations. D’après le Rapport mensuel du protectorat français de janvier 1930, les Espagnols avaient pris des mesures pour limiter et contrôler cette émigration. Les Caïds dressaient des listes de ceux qui se trouvaient en Algérie. « Dans la circonscription de Melilla de sévères mesures auraient été prises pour empêcher l’exode habituel des indigènes vers l’Algérie ou le Maroc oriental. Les autorités espagnoles auraient promis que d’importants travaux seraient prochainement entrepris pour utiliser la main-d’œuvre. »

Il faut signaler que les statistiques officielles ne sont qu’approximatives. Il est difficile de donner une valeur absolue aux chiffres fournis par les services des douanes aux frontières, parce que, d’une part, le contrôle ne s’opérait pas sur la totalité des voies d’accès et, d’autre part, chaque individu venait et retournait fréquemment plusieurs fois au cours de la même année. En outre, les Rifains essayaient d’échapper à tout contrôle dans la mesure du possible. Sur les chantiers algériens, les employeurs commettaient des erreurs dans l’appréciation de l’origine ethnique de leurs ouvriers. Les statistiques dont nous disposons proviennent de deux sources. D’une part, les statistiques des entreprises de transports maritimes qui fournissent les chiffres des ouvriers rifains débarqués à Oran : 5 500 en 1930, 15 400 en 1931 et 11 300 en 1932. D’autre part, le relevé effectué sur les transports espagnols empruntant la route du pont international de la Moulouya. Celui-ci présente les chiffres suivants : 19 000 en 1930, 34 000 en 1931 et 29 800 en 1932. D’après les statistiques algériennes, le nombre de Marocains dans le département d’Oran en 1936 est de 19 902, dont 4 395 vivaient dans la ville d’Oran et 15 507 dans les autres communes. Les communes qui comptaient plus de mille Marocains en 1936 sont les suivantes :


Amplification du phénomène après la Seconde Guerre mondiale
Chassés par les famines des années 1940, les Rifains quittent massivement leur pays. 1941, année de la grande famine dans le Rif, a connu un exode massif des Rifains vers l’Algérie : plus du quart de la population masculine de certaines tribus du Rif oriental se trouvait en Algérie, comme le montre le tableau suivant :

Pourcentage d’ouvriers émigrés par rapport à la population masculine de certaines tribus du Rif oriental en 1941


En 1942, les sources espagnoles estimaient à 46 000 le nombre d’ouvriers disponibles dans la zone espagnole pour l’émigration.

Cette migration a permis à une bonne partie de la population du Rif de se mettre en contact avec l’économie coloniale. Le travail, chez les colons français en Algérie, représentait la première forme de salarisation connue par les Rifains. L’impact de cette émigration sur la société rifaine apparaît dès le début du XXe siècle : « Les Marocains, qui dans les débuts n’achetaient que des produits de toute première nécessité, se créaient des besoins grâce à l’argent qu’ils rapportent de leur séjour en Algérie : ils voyaient leur pouvoir d’achat augmenter. » Les sommes d’argent rapportées dans le Rif servaient de complément de ressources. Ils permettaient aussi à quelques-uns d’acquérir des lopins de terre. On peut légitimement penser que les conséquences de cette émigration sur la société rifaine furent aussi importantes que les changements introduits par la colonisation espagnole. La colonisation a participé à l’intensification de ce phénomène, en privant un grand nombre de paysans de leurs terres sans créer sur place un nombre important d’emplois d’ouvriers agricoles. Avant la colonisation espagnole, cette émigration avait un caractère saisonnier, les séjours des Rifains étaient courts (de trois à quatre mois), mais, pendant la période coloniale, les séjours commencèrent à être plus longs. Comme en témoigne M. Pascalet, le premier vice-président de la chambre de commerce d’Oujda, « cet exode commence au Rif dès la fin du mois de mai et dure de quatre à cinq mois. La moisson finie, ils se livrent au travail de la vigne ou s’embauchent dans les entreprises de dépicage pour attendre les vendanges. Ils ne retournent chez eux qu’en septembre. Quelques-uns, très rares, restent en Algérie pour piocher la vigne ». À tour de rôle et aux frais du groupe, ils retournent chez eux pour aller voir leur famille et acheminer leurs économies et celles des autres membres du groupe. Ces émissaires, véritables rekkas ou bouchta (déformation du terme français « la poste »), faisaient plusieurs allers-retours entre l’Algérie et le Rif. Et grâce au mouvement de va-et-vient entre le Rif et l’Algérie, les intéressés restaient en contact avec l’actualité dans le Rif. Aussi, le fait de vivre ensemble constituait un facteur favorable au maintien des relations avec leur pays. La vie en groupe qu’ils menaient leur permettait de réaliser des économies. D’après plusieurs témoignages, le Rifain dépensait la moitié de son salaire en nourriture en Algérie et rapportait l’autre moitié dans sa tribu. À part la nourriture, les ouvriers rifains n’effectuaient aucun achat à l’intérieur du territoire algérien : les premiers achats avaient lieu à Oujda. Les sommes d’argent rapportées chaque année dans le Rif sont estimées à environ 50 millions de francs en 1932. En 1950, M. Counil parle d’un milliard de francs. La somme rapportée par chaque ouvrier dans sa tribu est estimée à 27 000 francs en 1950, en prenant pour base un salaire moyen de 300 francs par jour pour un séjour de six mois par année. Ces sommes d’argent ramenées d’Algérie ont contribué, certainement, à modifier légèrement les modes de consommation dans le Rif.

Conclusion 
En provoquant les bouleversements des structures socio-économiques du Maghreb que nous connaissons, la colonisation a facilité le déplacement des populations et a créé les conditions favorables aux flux migratoires intermaghrébins. Aujourd’hui, les relations « humaines » entre les deux pays voisins, l’Algérie et le Maroc, sont réduites au strict minimum. Les populations frontalières, habituées pendant des siècles à vivre dans de grands espaces, se trouvent actuellement confrontées à des barrières physiques qui les empêchent de se déplacer. Cette situation ne facilite ni le déplacement des populations ni les échanges commerciaux illégaux. Mais la population locale défie cette politique officielle en développant une activité commerciale parallèle, sous forme de contrebande. La situation actuelle n’est pas l’héritage de l’époque coloniale, mais elle est plutôt le résultat des politiques gouvernementales postcoloniales. À l’heure des indépendances, plus de 350000 Marocains vivaient en Algérie, il n’en reste aujourd’hui que 50000. Le Maroc aussi a abrité plus de 100000 Algériens, seulement 12 000 y vivent actuellement.




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