Crise des migrants ou crise de l’Occident ? · Le Maroc, en collaboration avec l’Espagne et avec l’Union européenne, a réussi à instaurer une situation « de paix migratoire » en Méditerranée occidentale. Mais à quel prix ? 

Au début des années 2000, les autorités espagnoles accusaient le Maroc de « commander les vannes » de la migration irrégulière entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe, en les « ouvrant ou les fermant à sa guise », en fonction de ses seuls intérêts. Mais le Maroc allait progressivement se transformer en bon élève de l’Union européenne (UE) par un plus grand contrôle de ses frontières terrestres et maritimes avec le continent européen. 

Les données présentées dans les deux tableaux ci-après indiquent la tendance sur quinze ans. 


Ce premier tableau montre que le nombre de migrants irréguliers rejoignant l’Europe à partir du Maroc a été divisé par plus de 3 entre 2003 et 2009, passant de 36 344 à 10 203, le nombre de Marocains ayant lui été divisé par 6 entre 2002 et 2009. Ces données, confirmées par d’autres statistiques d’origine européenne (en particulier Frontex), démontrent que les efforts entrepris depuis 2003 — avec notamment la loi 02-03 « relative à l’entrée et du séjour des étrangers au Royaume du Maroc, à l’émigration et l’immigration irrégulières » (2003) et la mise en place d’une Direction de surveillance du territoire et des migrations — par les autorités marocaines pour répondre aux attentes européennes en matière de contrôle des mouvements migratoires entre le Maroc et l’Europe semblent avoir produit les effets escomptés dès 2005. Cela est aussi dû, très probablement, à l’entrée en vigueur du SIVE — le Système intégré de vigilance extérieure mis en place par l’Espagne à partir de 2002 dans le sud de la péninsule ibérique d’abord, puis au large des îles Canaries — ainsi qu’aux moyens de contrôle mis progressivement en œuvre par l’Agence européenne de contrôle des frontières extérieures (Frontex) établie en octobre 2004 à Varsovie pour aider à protéger les frontières extérieures au sud de l’Europe. 

Cette diminution du nombre de migrants irréguliers transitant par le Maroc est également liée au fait que des bandes de passeurs ont ouvert, à partir de 2006, de nouveaux corridors migratoires vers l’Europe, entre la Mauritanie, le Sénégal et les îles Canaries, entre la Tunisie et la Libye et la Sicile et Lampedusa en Italie, au centre de la Méditerranée. Ce dernier corridor restera actif jusqu’en 2009, année d’entrée en application des accords passés entre l’Italie et la Libye de Mouammar Khadafi sur le contrôle des frontières libyennes. Les mouvements de migration qui s’y rattachent seront fortement réduits en 2009 et 2010 (avec seulement 4 500 passages irréguliers de migrants cette année-là) avant qu’ils ne repartent à la hausse à partir de l’automne 2013 et surtout qu’ils n’explosent en 2014 avec plus de 170 000 passages clandestins3

Dans ce début de tourmente migratoire fortement liée à l’installation de conflits armés consécutifs aux « printemps arabes » en Syrie et en Libye, le mouvement migratoire allait atteindre son apogée au cours de l’automne 2015 avec ce qui a été qualifié de « crise des réfugiés ». Dans ce contexte, le Maroc a pu continuer à assurer une relative imperméabilité de ses frontières. 

Source : Mehdi Lahlou.  « Migratory Route Map »,
 Frontex, décembre 2015 et Risk Analysis for 2016, Frontex, mars 2016. 

Tel qu’on le voit, en comparant le nombre de départs irréguliers à partir du Maroc — juste avant les soulèvements arabes à partir de la fin de l’année 2010, puis en 2013 et par la suite — avec l’ensemble des mouvements irréguliers en Méditerranée au cours de la même période, il apparaît que, après avoir représenté en 2012 7,75 % de la totalité des flux migratoires irréguliers entre le sud et le nord de la Méditerranée, le nombre de migrants clandestins quittant le Maroc n’a représenté que 1,18 % des mêmes mouvements en 2015. Cela malgré la présence de plus de 4 000 réfugiés syriens parmi les migrants irréguliers ayant transité par Sebta (Ceuta) et Melilla. 

Une « Paix migratoire » en méditerranée
On peut donc considérer que le Maroc, en collaboration avec l’Espagne, a réussi à instaurer une situation « de paix migratoire » en Méditerranée occidentale. Une telle tendance, qui a commencé à se dessiner dès les années 2004-2005, est bien sûr due aux « efforts propres » du Maroc (renforcement des contrôles aux frontières, nouveau cadre juridique, plus grande collaboration avec l’Union européenne…), mais elle est aussi liée au bouclage des villes de Sebta et Melilla par les Espagnols. 

À cela il faut ajouter les actions conjuguées du Système intégré de vigilance externe (SIVE) mis en place le long des côtes espagnoles (2002) et de Frontex en Méditerranée et sur les côtes sénégalaises et mauritaniennes ainsi qu’au large des îles Canaries. Concerné à la marge par le « Printemps arabe », le Maroc a enregistré en 2013 un nombre plus important d’arrivées et de départs des migrants (de pays d’Afrique subsaharienne, en particulier) qu’il n’en avait connu entre 2008 et 2010, avant d’assister, à partir du début de 2014, à des tentatives de passage de migrants de plus en plus nombreuses et de plus en plus violentes, entre sa zone nord et les villes espagnoles, en particulier Melilla. 

Peu de temps après la vague de soulèvements dans la région, les tendances migratoires observées précédemment se sont rétablies. Les mêmes causes ont poussé les jeunes Africains à quitter leur continent : crise économique et sociale, guerres civiles et conflits entre États, réchauffement climatique. Finalement, le « printemps arabe » n’aura modifié que momentanément le cours des migrations.


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