Si la France périphérique pensée par le géographe Christophe Guilluy correspond à ce que le marxisme appelait une "classe", alors le mouvement des Gilets jaunes correspond à un phénomène dont la formation a été étudiée pendant un siècle par les penseurs marxistes : celui de la conscience de classe.



France périphérique
En 2004, le géographe Christophe Guilluy publiait, avec Christophe Noyé, Atlas des nouvelles fractures sociales aux éditions Autrement.

Permettez-moi de vous lire un extrait de la présentation que leurs auteurs faisaient de ce livre, il y a 14 ans : « Le phénomène marquant de ces dernières années, ce n'est pas tant la paupérisation de certaines cités que l'embourgeoisement des centres. Les couches supérieures de la société se concentrent au coeur des villes, colonisant même les anciens quartiers populaires. Dans ces zones économiquement en pointe, tout est pensé en fonction des besoins de cette population aisée : environnement, place de la voiture (je souligne), fiscalité, etc. Cette "ghettoïsation par le haut" dessine dans le même temps une "France périphérique", ignorée de la sphère politique et culturelle, alors qu'elle est largement majoritaire. Elle unit des catégories sociales autrefois opposées l'ouvrier en milieu rural, le petit paysan, l'employé d'un lotissement pavillonnaire bas de gamme et le chômeur de banlieue subissent aujourd'hui le même sentiment de relégation. »

C’était l’entrée en scène d’une notion, celle de France périphérique, promise à un grand succès.
Leurs auteurs parlaient de « nouvelles fractures sociales » : il fallait comprendre que le clivage qu’ils dessinaient, entre des métropoles mondialisées et une France périphérique, leur semblait plus structurant que celui que nous avait légué le marxisme, entre capitalistes et prolétaires. Dans la nouvelle lutte des classes qui leur apparaissait, un petit commerçant de Rouen n’appartenait plus au camp des dominants, et un artiste précaire vivant dans le 20e arrondissement n’appartenait plus au camp des dominés.

Un électorat mouvant
De 2004 à aujourd’hui, cette France périphérique qui était apparue aux yeux du géographe a continué d’exister, apparaissant à l’attention publique principalement au moment des échéances électorales. C’est elle qui a fait gagner le NON au référendum européen de 2005, alors que les principaux partis de gouvernement, ainsi que les principaux médias, de gauche comme de droite, appelaient au vote Oui. C’est cet électorat mouvant, qui ne vote pas systématiquement pour un camp ou pour un autre, dont les politiques essaient de conquérir le vote à chaque présidentielle, car son vote fait pencher les élections dans un camp ou un autre. Il s’était massivement reconnu dans le « travailler plus pour gagner plus » de Nicolas Sarkozy en 2007, avant d’être déçu par lui et de voter pour François Hollande en 2012. Bien qu’il favorise l’abstention ou le vote pour les extrêmes, une partie de ce vivier électoral a pu voter en 2017 pour Emmanuel Macron, un candidat nouveau, n’appartenant à aucun des deux partis qui les ont tant déçus. Mais c’est surtout lui qui, depuis quelques jours, se mobilise dans le mouvement des gilets jaune

Une classe qui se conscientise
Si l’on garde à l’esprit que cette France périphérique correspond peu ou prou à ce que le marxisme appelait une « classe », alors le mouvement des Gilets jaunes correspond à un phénomène dont la formation a été étudiée pendant un siècle par les penseurs marxistes : celui de la conscience de classe. En effet, une classe peut exister de manière objective, aux yeux de l’économiste, du sociologue ou de l’historien. Elle est déterminée par des données objectives, par exemple une place dans le processus de production, un niveau de revenu, un type d’habitation. Mais une classe a beau exister de manière objective, elle ne devient un acteur politique que quand elle se vit subjectivement comme une classe, c’est-à-dire quand elle acquiert la conscience de classe. A ce moment-là elle se reconnaît elle-même, elle se rassemble, elle s’organise, elle lutte, elle prend des Bastilles ou des Palais d’Hiver, et la lutte des classes a lieu, avec son cortège de gloires et de souffrances.

Série, groupe, organisation
L’une des œuvres les plus instructives sur la constitution d’une classe et l’accession à la conscience de soi est la Critique de la Raison dialectique de Sartre, parue en 1961. Sartre distingue trois niveaux de constitution : la série, le groupe, l’organisation. Une série est un rassemblement d’hommes isolés, anonymes, socialement inertes, par exemple, propose Sartre, une foule d’anonymes qui attend sans se parler à un arrêt de bus. La série disparaît avec l’arrivée du bus à l’arrêt, ou du salaire à l’usine. Mais si à un moment donné, la série devient insupportable, si le bus a du retard par exemple, les gens commencent à se plaindre, puis à parler entre eux, à se reconnaître mutuellement. Ils s’organisent, leur solidarité devient active. De la série, explique Sartre, on passe au groupe, et même au groupe en fusion, celui de l’émeute, de l’insurrection, de la prise de la Bastille. Mais le groupe ne peut pas rester éternellement en fusion. La foule à l’arrêt de bus s’est révoltée mais la révolte n’a qu’un temps. Alors, de même qu’on était passé de la série au groupe en fusion, explique Sartre, on passe du groupe à l’organisation. On désigne des dirigeants, des instances, des porte-paroles. On prévoit des réunions. C’est à ce moment-là qu’une classe sociale devient effectivement agissante dans le domaine de la politique. Mais, comme nous le savons tous, l’organisation est menacée par la sclérose bureaucratique. A partir du moment où une classe est arrivée à la conscience d’elle-même dans le groupe en fusion, sa lutte risque d’être confisquée par l’organisation qu’elle est obligée de mettre en place pour agir. Autrement dit, pour les Gilets jaunes, les ennuis ne font que commencer.


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