Cette ville traque les musiciens de rue et veut les interdire à tout prix. Dans le même temps, elle ferme les yeux devant les marées humaines qui «ferment» l’espace public et le transforment en lieu de prière.

C’est une question simple et directe. Quand vous marchez dans la rue, quand vous roulez en voiture, quand vous regardez par la fenêtre de votre maison ou de votre bureau, qu’est-ce qui vous gêne le plus, qu’est-ce qui est le plus insupportable à vos yeux et à vos oreilles, voire à vos pieds si vous marchez: le groupe de musiciens qui jouent dans leur coin ou les dizaines de fidèles qui improvisent une prière et rendent toute circulation impossible sur la place publique?

Prenez Casablanca, qui est un petit Maroc à elle seule. Cette ville peut vous faire jouir ou vous donner la nausée. C’est une clocharde, avait dit un jour l’un de ses anciens patrons, Driss Benhima. Un clochard, c’est quelqu’un qui est sale et ne sait pas où aller. Il titube, on dirait qu’il est tout le temps sur le point de s’écrouler. C’est comme ça qu’on le voit. Il peut nous inspirer de la peur ou de la pitié. Mais il n’est pas fou!

J’ai vu passer un clochard dans le vieux centre historique de la ville. Il avait du mal à marcher, alors il s’est arrêté. La première fois, c’était devant deux jeunes musiciens qui jouaient dans la rue. Ils avaient les cheveux longs comme lui, une sono pourrie. Le clochard s’est approché du chanteur, il a mimé très maladroitement son jeu de guitare. Comme un acteur cabotin, ou un bébé qui apprend les choses de la vie au contact des adultes. Puis il s’est mis à danser, et il s’en est allé. Le public riait. J’ai ri aussi et je lui ai donné une pièce (je n’ai rien donné au duo de musiciens qui s’époumonaient en plein air).

Le clochard s’est arrêté une deuxième fois, un peu plus loin. Il observait un groupe d’hommes qui effectuaient leur prière en occupant une partie de la chaussée. Aucune voiture ne pouvait passer. Même les piétons devaient s’éloigner. Alors le clochard a grommelé quelque chose comme: «Il n’y a pas de femmes parmi vous?». L’un des prieurs est venu vers lui en courant. « Va, ibliss (satan), va, éloigne-toi de nous, Dieu te maudisse!». Le prieur menaçait en brandissant une chaussure à la main, alors le clochard s’est éloigné, après avoir failli tomber…

Casablanca est en train de découvrir que le vrai problème des grandes villes, et peut-être aussi des temps modernes, c’est l’espace public. Cet espace, c’est de l’or en barre. Même s’il est sale et ne ressemble à rien. Il est convoité. Parce qu’il appartient à tout le monde et à personne, comme on dit.
Alors c’est la ruée vers l’or. La chasse au trésor. La course. La guerre aussi.
Il y a quelque chose de moderne et de sain là-dedans. Ceux qui ont voyagé dans le monde ont pu constater que la rue est partout comme ça, un espace de liberté où il y a de la place pour tout le monde. Le clochard et le musicien. Le vendeur à la sauvette. Le mendiant. Mais à condition que personne ne perturbe les marcheurs, ceux qui roulent, les autres qui regardent. 

L’espace public posé la question de la liberté individuelle. La cohabitation aussi. L’ordre et la sécurité. L’harmonie.

Mais Casablanca la clocharde n’est que désordre. Anarchie. Pagaille. Stupidité aussi. Cette ville traque les musiciens de rue et veut les interdire à tout prix. Parce que trop de bruit, de saleté. Ah ouais? Dans le même temps, Casablanca la clocharde ferme les yeux devant les marées humaines, de plus en plus imposantes, qui «ferment» l’espace public et le transforment en lieu de prière. 



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