Figure du mouvement des droits de l’homme dans son pays, la députée et avocate défend le principe de l’égalité hommes-femmes dans l’héritage. Le Parlement tunisien devrait débattre de cette réforme début 2019.

Elle a cette manière brute, parfois rauque, de foncer là où les autres ­finassent jusqu’à s’égarer. Bochra Belhaj Hmida est ainsi, fausse candide et vraie lutteuse, œil moqueur derrière ses grosses lunettes d’écaille, se gaussant de la protection policière dont l’Etat tunisien l’a gratifiée : « J’ai dit “non” quand ils m’ont proposé deux gardes dans ma voiture, je suis contre la dilapidation des deniers publics. » Elle est menacée mais elle dédramatise, convaincue que la Tunisie, creuset d’une aventure ­atypique dans le monde arabe, la protégera par sa seule singularité.

« Transition tunisienne » 
Sans trop parader, Mme Belhaj Hmida – « Bochra » comme on l’appelle tout simplement à Tunis – savoure le plaisir de faire un peu l’histoire, en tout cas de contribuer à écrire un nouveau chapitre de la « transition tunisienne ». Le projet de loi sur l’égalité entre hommes et femmes dans l’héritage est un peu son œuvre. En lui confiant la présidence de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe), en 2017, le chef de l’Etat, Béji Caïd Essebsi, lui avait demandé d’approfondir l’acclimatation de la Tunisie à la modernité politique et sociétale. « Bochra » et ses collègues de la Colibe ont mis en musique la consigne en embrassant un vaste horizon : héritage, autorité parentale, peine de mort, délai de remariage des femmes, droits des homosexuels… «Un projet civilisationnel», s’enchante « Bochra ». 

M. Essebsi s’en est inspiré sur un point particulier – l’égalité successorale entre hommes et femmes, un principe qui a été repris dans un projet de loi entériné le 23 novembre par le conseil des ministres. Si le texte est voté par le Parlement, un concert international de ­vivats saluera à nouveau l’«exception tunisienne». Il faudra alors se souvenir que « Bochra » était bien seule, pendant l’été 2018, à défendre ce projet. 

Elle se souvient que, collégienne, elle aimait braver les conventions. « J’étais de toutes les farces, de toutes les grèves. » Dans le climat frondeur de la fin des années 1960, elle se sent à gauche et défend les « pauvres ». L’emphase des slogans laisse pourtant perplexe cette boursière qui a éprouvé le déclassement social. Son père, exploitant d’oliveraies dans la région agricole du Zaghouan, a été ruiné par l’expérience socialiste des coopératives de la décennie 1960. Il survivra en montant une épicerie vendant du miel et du beurre salé. 

« La justice, c’est partager et non dépouiller les gens » 
« Bochra » en tire une solide conviction – « La justice, c’est partager et non dépouiller les gens » – qui l’éloignera des sirènes de l’extrême gauche étudiante des campus. A la fac de droit de Tunis, elle milite dans le courant « réformiste » du syndicat étudiant. Et quand militants gauchistes et islamistes s’affrontent violemment, dans les années 1975-1976, elle tente de s’interposer. Ainsi est « Bochra » : ­modérée dans le domaine des idées mais ­férue d’action – comme lors d’une grève réprimée en 1978 où, pour fuir la police, elle plonge deux mois dans la clandestinité, circulant en ville camouflée dans un sefseri, une grande étoffe blanche dont se drapent les femmes traditionnelles. 

En 1981, « Bochra » devient avocate. « Je sais que vous êtes dans l’opposition », lui lance un jour le patron de son cabinet. La situation est délicate : l’homme est un notable du régime alors que « Bochra » défend les opposants. ­Paternel, il ferme pourtant les yeux. « Faites quand même attention à vous », conseille-t-il. Militants gauchistes, sociaux-démocrates, islamistes : elle les défend tous, sans discrimination, dans les grands procès politiques des années 1980 et 1990. Figure du mouvement des droits de l’homme en Tunisie, elle participe à la création de la section tunisienne d’Amnesty International, cette « belle école de la démocratie et du respect de la différence ». Et élargit son combat à la cause des droits des femmes : après avoir accompagné l’essor de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), la principale organisation féministe en Tunisie, elle en assume la présidence de 1994 à 1998. 

Combat « contre l’obscurantisme » 
Au lendemain de la révolution de 2011, cette femme qui s’était toujours méfiée des partis rejoint la formation de centre gauche ­Ettakatol. Elle la quitte très vite car elle est en désaccord avec la perspective d’une alliance avec les islamistes d’Ennahda, grands vainqueurs, fin 2011, de la première élection ­post-révolution. Un an plus tard, elle rallie ­Nidaa Tounès, un mouvement fondé par Béji Caïd Essebsi dans le but de fédérer le camp « moderniste ». « Bochra », qui est une figure de la gauche démocrate, accepte de faire cause commune avec des caciques de l’ancien ­régime au nom du combat « contre l’obscurantisme ». A l’automne 2014, elle est élue au Parlement sous l’étiquette Nidaa Tounès mais, en 2016, la voilà qui se rebiffe à nouveau : quand le fils du chef de l’Etat conquiert le parti, elle claque la porte de la formation en dénonçant une logique « dynastique ». 

Elle conserve cependant toute son affection à M. Essebsi, chef d’Etat vieillissant (92 ans) dont la fin de mandat s’enlise tristement dans les querelles de sérail. Elle lui sait gré d’avoir poussé les feux sur le projet d’égalité successorale. A ceux qui lui reprochent sa bienveillance excessive, elle rétorque que la responsabilité du climat délétère qui règne au palais de Carthage est largement partagée. « Les progressistes contrôlaient en 2015 la direction de Nidaa Tounès, rappelle-t-elle. Qu’en avons-nous fait ? Nous n’avons pas su la garder. Je ne fais pas assumer au président notre propre échec. » 

« Cela peut sembler prétentieux, mais il se passe ici quelque chose qui présente un intérêt non seulement pour le monde arabe mais aussi pour l’Europe » 

Ce qu’elle dit à propos du président Essebsi, ­renard politique formé à l’école de son mentor Habib Bourguiba, au pouvoir entre 1956 et 1987, elle le dit aussi des islamistes d’Ennahda, situés pourtant aux antipodes de ses références idéologiques. Ennahda est aujourd’hui le premier parti en Tunisie, une position due à son enracinement sociologique et à sa discipline militante. A ceux qui s’en inquiètent ou doutent de la sincérité de la conversion du parti à la démocratie, « Bochra » répond : « Il est de notre responsabilité de faire mieux qu’eux ! Si nous échouons, c’est de notre faute, pas de la leur .» « De toute manière, ajoute-t-elle, ils sont là en force, on ne va pas les éliminer de la scène politique. Il faut bien discuter avec eux. » 

On retrouve là l’étudiante des années campus qui refusait l’ivresse des slogans pour s’interposer dans les mêlées. Ce qui lui importe, c’est d’engranger les acquis au service de la « société humaniste et plurielle »dont elle rêve. Une pragmatique qui ne lâche rien, en somme, renvoyant dos à dos puristes impotents et tacticiens cyniques. C’est ainsi qu’elle a procédé dans son combat en faveur de l’égalité, une bataille dont l’enjeu ­dépasse à ses yeux la seule Tunisie. « Cela peut sembler prétentieux, dit-elle, mais il se passe ici quelque chose qui présente un intérêt non seulement pour le monde arabe mais aussi pour l’Europe. » Elle hésite puis lâche la formule : « Oui, une vocation universelle. » Et elle se met à rigoler comme pour se faire pardonner d’avoir paru, soudain, si solennelle. 

Frédéric Bobin







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