Dans sa rubrique « Dakira », Wakeupinfo.fr éclaire ses lecteurs sur la polarisation et fragmentation identitaires au sein du mouvement associatif des migrants marocains en France (1956-2006). C’est une étude sociologique réalisée par Antoine Dumont Doctorant Migrinter / Université de Poitiers. L’étude est scindée en 10 parties, à lire absolument pour s’informer de la genèse du mouvement associatif de la diaspora marocaine de France depuis 1956 à nos jours. Wakeupinfo.fr

b) Une ethnicité controversée en France Comme je l’ai dit en introduction, les associations de migrants marocains sont souvent taxées de « communautarisme » par les autres acteurs de l’espace public et, singulièrement, par les pouvoirs publics. 

Ceux-ci mettent en avant la distinction entre des formes intégratrices et des formes communautaires de mobilisation, ces dernières étant illégitimes car contraire au modèle républicain de citoyenneté. La sociologie associative contredit cette distinction, en motrant que toute association combine des sociabilités primaires (ou communautaires) et secondaires (ou intégratrices) [Laville et alii, 2001 : 188] et que le modèle associatif français est un « modèle mixte » [Ion, 1997]. La notion même de communautarisme est sujette à caution, tant elle est exploitée politiquement pour délégitimer les pratiques et les représentations des groupes minoritaires [Belorgey et alii, 2006]. La controverse sur le communautarisme des associations de migrants (marocains ou non) est en réalité une controverse sur l’ethnicité.

Cela est perceptible dans la manière dont l’Etat français définit le communautarisme, comme une organisation sociale concurrente qui, spatialisée, conduit à la « ghettoisation ». Il est ainsi révélateur que les Renseignements généraux placent, parmi d’autres facteurs de ghettoisation, une « vie associative repliée, organisée en fonction de l’origine des participants »13. Dès lors, les associations fondées sur l’origine marocaine de leurs membres sont illégitimes : elles sont peu subventionnées, n’accèdent pas aux médias et obtiennent difficilement des locaux.

Certes, il existe tout de même quelque 300 associations de migrants marocains en France et leur histoire est particulièrement riche. Mais, à bien y regarder, les mobilisations associatives qui ont le mieux réussi sont celles qui pouvaient s’appuyer sur un ou plusieurs autres référents identitaires, notamment la classe et la génération. Les autres ont eu davantage de difficultés à exister politiquement : par exemple, l’absence de transposition en France du puissant mouvement berbère marocain pose question, comparé à la situation aux Pays-Bas, où même les plus jeunes qui y sont nés s’en réclament [Van Heelsum, 2002]. Les associations perçues comme communautaires ont été presque privées de soutiens dans la société française. 

Cela explique en partie l’intervention constante de l’Etat marocain dans ce mouvement associatif, que ce soit au travers d’amicales, dans les mosquées ou par la diffusion récente de nouveaux mots d’ordre « marocains » (développement, diaspora et réconciliation nationale).

La controverse autour de l’ethnicité en France, en délégitimant les mobilisations associatives fondées sur l’identité marocaine, participe à renforcer la fragmentation de ces mobilisations et à freiner les tentatives de création d’un mouvement associatif marocain unifié.

13 Extrait d’un rapport de 2004, dont des extraits ont été publié dans Le Monde du 6 juillet 2004.

Antoine Dumont
Doctorant Migrinter (UMR 6588)
Université de Poitiers




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