C'est la dernière partie (10/10), dans la rubrique "Dakira", que nous vous proposons sur la polarisation et fragmentation identitaires au sein du mouvement associatif des migrants marocains en France (1956-2006). C’est une étude sociologique réalisée par Antoine Dumont Doctorant Migrinter / Université de Poitiers. L’étude est scindée en 10 parties, à lire absolument pour s’informer de la genèse du mouvement associatif de la diaspora marocaine de France depuis 1956 à nos jours. Wakeupinfo.fr

c) La démocratisation du Maroc
Durant les « années de plomb », c’est la polarisation, puis la bipolarisation qui prévaut, tandis que durant la première phase de démocratisation (1989-1999)14, la fragmentation des associations étudiées se poursuit, notamment celles du pôle progressiste.

Mais dans sa seconde phase, jusqu’à aujourd’hui, la démocratisation marocaine s’accompagne d’une recomposition des associations autour de trois mots d’ordre principaux, déjà évoqués.

Le lien entre la démocratisation du Maroc et la fragmentation identitaire des mobilisations de migrants marocains en France est donc plus complexe qu’il n’y paraît.

Pour le comprendre, il convient de dépasser la notion floue de démocratisation, pour analyser la stratégie de récupération par le Palais de ceux qui en contestent la légitimité, que ce soit au Maroc ou en France. C’est alors plutôt vers la notion de Makhzen qu’il faut se tourner, comme capacité d’intervention politique et militaire détachée du peuple [Berque, 1998 : 267], et qui a su retourner, à l’indépendance, les élites locales ayant soutenu le Protectorat contre les partis nationalistes (Istiqlal, UNFP) [Leveau, 1976]. Cette capacité à intégrer les opposants d’hier, qui aboutit à ce que John Waterbury appelle le « ballet national des thuriféraires » [1975 : 305], semble intacte aujourd’hui, du moins concernant les anciens exilés et opposants, qui rejoignent l’Instance équité et réconciliation et/ou envisagent d’être députés au Parlement, mais aussi concernant les migrants associés – plus nombreux – qui se substituent à l’Etat et développent leurs régions d’origine.

d) Les mutations du champ migratoire franco-marocain
Ce quatrième facteur de fragmentation identitaire est le plus évident : la cohésion identitaire du groupe social étudié dépend en partie de la composition socio-démographique des flux migratoires.

Lorsque seuls des hommes jeunes, célibataires, d’origine rurale et peu scolarisés émigraient vers la France, leurs besoins et leurs intérêts étaient plus conciliables entre eux, d’autant qu’ils travaillaient dans quelques secteurs (mines, industries mécaniques, automobile, sidérurgie). Très peu syndiqués, ils ont été alphabétisés puis « conscientisés » par les exilés politiques arrivés dans les années 1960 et 1970. Cette situation a encore changé après 1974, avec le regroupement familial et la naissance d’enfants sur le sol français, ce qui s’est notamment traduit par la croissance des acquisitions de la nationalité française, la fin du mythe du retour et le début des fragmentations identitaires.

La direction des flux et la répartition spatiale des migrants en France contribuent également à cette fragmentation identitaire, selon les configurations associatives et migratoires locales.

Enfin, l’intensification de la circulation migratoire entre la France et le Maroc a fait émerger de nouveaux problèmes (juridiques, sanitaires, etc.), qui sont autant de revendications pour les associations. L’exemple du CNMF le prouve, dont la création est motivée par ces problèmes complexes, mal traités par des consulats très critiqués par les migrants. Toutefois, ce type de revendications ne suffit pas à polariser à nouveau des associations trop diverses dans leurs orientations. L’échec du CNMF l’illustre, qui est devenu une sorte de « lobby ethnique » aux mains de migrants fortement dotés en capital économique et social, alors qu’il se présentait au départ, en 2003, comme une structure démocratique et représentative de tous les migrants.

e) La transnationalisation des cadres de pensée et d’action 
La transnationalisation des cadres de pensée et d’action est permise, dans les pratiques, par le développement des télécommunications et des transports, mais aussi par la dissociation croissante, dans les représentations, entre les identités collectives et les territoires des Etats nations.

Cette transnationalisation est observable dans les mobilisations associatives autour du mot d’ordre de la « diaspora marocaine », qui est inspiré par les exemples d’autres groupes migrants dans le Monde. Mais elle s’observe aussi dans le champ du développement local, de la défense des droits de l’Homme ou de la promotion du libéralisme économique. Ainsi, l’association Maroc entrepreneurs, créée en 1999, valorise les migrants comme des vecteurs de la modernisation d’un Maroc présenté comme un « gisement d’opportunités ».

Cette transnationalisation explique que la fragmentation identitaire, constitutive de l’expérience migratoire, n’est pas toujours un « piège » : elle peut devenir une ressource pour des associations en quête d’autonomie, face au piège que constituerait leur polarisation autour d’identités définies par les Etats-nations (français et marocains, ici) et des idéologies marxistes-léninistes ou nationalistes. Le cas de l’idéologie islamiste est différent, en ce qu’elle procède d’un sentiment d’appartenance à la communauté transnationale des croyants, l’Umma, et sape la légitimité des Etats-nations.

Conclusion
C’est finalement la question de l’autonomie des migrants (marocains ou non) qui est posée par la fragmentation identitaire de leurs mobilisations associatives. Celles-ci se déroulent de plus en plus dans un espace transnational, composé de lieux mis en réseaux et superposé aux espaces nationaux. 

Ces mobilisations tendent à n’être plus seulement fondées sur une ou plusieurs identités (de classe, ethnique, etc.) déjà constituées dans un cadre stato-national, mais aussi sur un sentiment d’extra-territorialité au sens politique, de n’être ni totalement Français ni totalement Marocain, comme au sens géographique, d’être entre deux territoires.

Antoine Dumont
Doctorant Migrinter (UMR 6588)
Université de Poitiers

Polarisation et fragmentation identitaires au sein du mouvement associatif des migrants marocains en France (1956-2006)

14 Les principales dates marquantes cette démocratisation sont l’amnistie de 50 prisonniers politiques en 1989, la création du Conseil consultatif des droits de l’Homme en 1991, l’amnistie politique quasi-générale en 1994, l’alternance gouvernementale en 1998 et la succession royale en 1999.





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