Le 22 septembre 2018, la résistance nationale arabe de la province occupée d’Arabistan (appelée Khouzistan par les Iraniens) a porté un coup au régime de Téhéran par une audacieuse opération de commando contre une parade des Pasdarans dont une trentaine de miliciens ont été tués. Dans l’après-midi, un mouvement de la résistance arabe a revendiqué l’attaque sur l’antenne de la BBC en persan. 

Le cas de l’Arabistan, ou la région d’Ahwaz, à l’extrême sud-ouest de l’Iran, entre le Golfe, le Chatt al Arab et les monts Bakhtiar de la chaîne du Zagros, est méconnu. Pourtant avec plus de 200 000 km2 et 4,5 millions d’habitants, elle détient des ressources pétrolières considérables. Cette zone occupée par les Perses depuis 1925 est contestée jusqu'à nos jours. 

L’Arabistan correspond à l’Elam antique. Après les victoires arabes de Qadissiyya (635), Djaloula, Niha¬wand (641) - « victoire des victoires » (fath el fatah), l'Islam s'implante dans la région et en Perse. Des tribus arabes consolident leur installation dans la région aux confins du Sud irakien et de la Perse. Appelée « Arabistan » par les Arabes, la région fait partie des empires Omeyyade et Abbasside, et demeure ensuite indépendant des Chahs safavides. Au XVIIe siècle, le peuplement arabe est renforcé par des tribus venues du désert du Nedj en Arabie, en particulier les Banou Ka’b qui s’installent au sud-ouest du fleuve Karoun. En 1812, le Cheikh Youssouf Ben Mardaou, émir des Bani Ka’b, fonde le port de Mohammara à l’embouchure du Karoun, à une centaine de kilomètres d’Ahwaz. 

Les Arabes se soulèvent une première fois lors du traité d'Erzeroum, en 1847, qui rattache arbitrairement le territoire à la Perse. En 1857, l'émirat de Mohammara proclame son indépendance et l’émir Hadj Jaber, demande à la Porte d'être rattaché à l'ensemble irakien. En 1901, les Britanniques s'engagent à garantir l'indépendance de l'émirat arabe face à Téhéran et après la Première guerre mondiale, ils évoqueront même le nom de l'émir de Mohammara, le cheikh Khazal, pour le trône irakien. 

Lors de la restauration de l’État national irakien, après la Première Guerre mondiale, la délimitation des frontières ne pose pas de problème majeur dans la zone septentrionale où la chaîne du Zagros forme une sorte de barrière naturelle. En revanche tout se complique au sud où, par surcroit, d’importantes nappes de pétrole ont été découvertes dès 1908. À cette époque, l’Angleterre a reconnu en 1902 l’indépendance de l’Émirat de Mohammara et négocie avec Cheikh Khazal la construction de la raffinerie à Abadan. 

À la suite de l’effondrement de l’empire Ottoman, la Révolution bolchevique en Russie et la fin de la Première Guerre mondiale, tout est bouleversé. L’Angleterre change son fusil d’épaule et soutient Reza Khan, chef de l’armée perse. À la suite du coup d'État de Reza Pahlavi, l’émirat est conquis de force par les Perses en 1925. Le cheikh Khazal sera destitué, emprisonné puis assassiné à Téhéran en 1936. Depuis, les divers régimes de Téhéran ont mis en place une politique d’épuration ethnique et de persécution de la population arabe. Téhéran entreprend alors une politique de persianisation. L’Arabistan est appelé Khouzistan, les noms des villes, des fleuves et des montagnes sont changés. Mohammara devient Khorramchahr. La langue arabe est interdite dans l’administration et des terres sont spoliées. Il va se passer en Arabistan exactement ce qui se passera en Palestine : un peuple arabe est dépossédé de ses droits. 

Mais, dans ce territoire soumis à une dure occupation perse, la population est demeurée insoumise. Des révoltes éclatent dès 1925, puis en 1928, 1940, 1943 et 1945. Toutes ces révoltes sont durement réprimées. En 1946, le parti Al-Saada est constitué à Mohammara. Il revendique l’indépendance de la région. Mohammad Mossadegh, nommé Premier ministre le 29 avril 1951, choisit Hussein Fatimi, secrétaire général du parti Al-Saada, comme ministre des Affaires étrangères. Mais les États-Unis ont supplanté la GrandeBretagne en Perse. Ils appuient systématiquement le régime du Chah. Mossadegh est renversé par la CIA. 

Du coup, des partis indépendantistes voient le jour : le Front de libération de l’Arabistan en 1956 qui se transforme en 1967 en Front de libération d’Al-Ahwaz ; le Front national de libération de l’Arabistan et du Golfe arabe (1960) qui réclame le rattachement de la région à l’Irak ; le Mouvement Démocratique et Révolutionnaire pour la Libération de l’Arabistan dans les années 1970 ; le Mouvement de lutte arabe pour la libération d'Al-Ahwaz dont le fondateur, Ahmed Mola Nissi, a été assassiné aux Pays-Bas par un agent iranien en novembre 2017. 

Après la chute du Chah en 1979, le sort des Arabes sous occupation perse va encore s’aggraver. Le 29 mai 1979, des centaines d’Arabes ahwazis sont assassinés par les miliciens de Khomeiny. Le Président Saddam Hussein déclare lors du Sommet arabe d’Amman en novembre 1980, que « c’est au peuple de l’Arabistan, comme aux autres peuples de l’Iran de décider de leur sort ». À la fin de la guerre Irak-Iran (1988), beaucoup de nationalistes de l’Ahwaz se réfugient dans la région de Bassora. Mais, après l’invasion de l’Irak par les ÉtatsUnis (2003) et le renversement du Baas, ils seront persécutés par les milices pro-iraniennes avec la complicité du régime de collaborateurs de Bagdad. Quant aux États-Unis, ils sont alors fermement attachés à l’unité de l’empire d’Iran. Du coup, la résistance n’a d’autre choix qu’intensifier ses actions à partir de 2005-2006 : des bombes visent les occupants perses, des actes de résistance sont commis contre les Pasdarans, des oléoducs vers Abadan sont détruits. Selon la résistance, la cause de l’Arabistan doit mobiliser tous les Arabes : « Les habitants de l'Ahwaz (sunnites et chiites) sont des Arabes purs, qui attendent l’aide de leurs frères, après avoir subi des catastrophes, l’oppression, la pauvreté et la discrimination, avoir été livrés aux mains du régime persan et de sa politique raciste. » (Al-Hayat, 17 juin 2014). 

En tout cas, l’attentat de septembre 2018 démontre la vitalité de la résistance arabe de la région de l’Ahwaz, une colonie iranienne qui réclame son indépendance. 

L’Observatoire d’études géopolitiques (OEG) de Paris est un institut de recherche qui a pour objet de contribuer à la promotion et au rayonnement de la recherche scientifique dans les différents domaines de la géopolitique. 

Il rassemble des chercheurs, des universitaires et des experts indépendants. L’OEG a son siège à Paris, un bureau à Beyrouth pour le Proche-Orient, des représentants au Caire, à Dakar, à Rabat et à Bruxelles, ainsi que des correspondants sur les cinq continents.

Dr Charles Saint-Prot
Directeur Général de l'OEG

L’Observatoire d’études géopolitiques (OEG) de Paris est un institut de recherche qui a pour objet de contribuer à la promotion et au rayonnement de la recherche scientifique dans les différents domaines de la géopolitique. Il rassemble des chercheurs, des universitaires et des experts indépendants. L’OEG a son siège à Paris, un bureau à Beyrouth pour le Proche-Orient, des représentants au Caire, à Dakar, à Rabat et à Bruxelles, ainsi que des correspondants sur les cinq continents. 
  • Directeur général : Charles Saint-Prot 
  • Présidente déléguée : Zeina el Tibi 
  • Président du Conseil scientifique : Jean-Yves de Cara 
  • Direction des programmes : Christophe Boutin 
  • Direction des études : Thierry Rambaud et Frédéric Rouvillois

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