Nous publions ici, un résumé (d’un long article, de 29 pages, signé Elkbir Atouf) d'un ouvrage collectif édité sous la direction de Nouria Ouali. L'ouvrage est intitulé : "Trajectoires et dynamiques migratoires de l’immigration marocaine de Belgique", Ed. Academia Bruylant, Louvain-La Neuve, 2004 (ouvrage de 388 p.). Actes du colloque international de Bruxelles. 

Les périodes qui concernent les grandes Guerres (1914-1918 et 1939-1945), représentent incontestablement le début du va-et-vient qui a largement marqué l’histoire des mouvements migratoires entre la métropole française et ses colonies. Quels rôles faut-il donc attribuer à ce vaste mouvement, si fréquent et si massif, qui a marqué les migrations militarisées pendant les conflits militaires mondiaux : à savoir la Guerre de 14-18, la Seconde Guerre mondiale (1939-194), sans oublier pour autant le rôle des soldats marocains dans les guerres de décolonisation ? Quelle est l’impact et le rôle de la Première Guerre mondiale, particulièrement, dans la création d’un nouveau mode de déracinement ? Quelle est la part (chiffrée) de la participation des Marocains dans l’effort de Guerre ? 

I. les Marocains dans la Guerre de 14-18 
Au cours du Conseil des ministres du 27 juillet 1914, le ministre de la Guerre (Messimy), et le sous-secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères (Ferry), exposent à leurs collègues la nécessité en cas de mobilisation de prélever en Afrique du Nord, et plus précisément au Maroc, « des forces importantes, tant en raison de leurs effectifs que de leurs qualités exceptionnelles ». Dès que cette proposition est approuvée, deux télégrammes, l’un du Ministre de la Guerre, l’autre du Ministre des Affaires Etrangères, sont immédiatement envoyés au Général Lyautey en tant que premier Résident Général (1912-1925), l’incitant à tout mettre en œuvre pour que la contribution des Marocains dans « l’effort de guerre » soit à la hauteur des attentes. 

Impact de la Guerre sur l’évolution des troupes marocaines ainsi que sur les migrations 
A la déclaration de la guerre (août 1914), le Résident Général mobilisa sur place tous les Français résidents au Maroc colonial afin de remplacer les soldats marocains partant au front. La violence des combats sur le sol français durant le premier mois après le déclenchement de la guerre, a causé des « pertes énormes » dans les rangs des troupes marocaines ; « 3 200 soldats en un seul mois ». Ces énormes pertes vont conditionner et influer sur le recrutement des nouveaux soldats. Ainsi, les difficultés du front européen et les fortes pertes subies par les troupes marocaines, notamment pendant la période 1914-1915, ont eu pour conséquence l’intensification des recrutements et des renforts demandés depuis Paris au protectorat dont les « ressources sont limitées ». 

D’après l’analyse des documents disponibles dans l’état actuel des choses, on pense que le nombre des Marocains participant à la Grande Guerre en France avoisine les 50 000 hommes. D’autant plus que Lyautey se rapproche de ce chiffre quant il écrit qu’« en fin de campagne, le Maroc avait fourni 45 000 hommes dont le loyalisme ne se démentit jamais ». Certes, la contribution militaire marocaine est inférieure à celle des deux autres pays nord-africaines, mais elle reste, néanmoins, importante, si l’on considère que le Maroc n’est que partiellement « pacifié » et n’a été colonisé que tardivement par rapport à l’Algérie (1830) et la Tunisie (1881-1883. Et si l’on retient que le chiffre de 45 000 soldats faisant la Guerre à côté de la France (effectif confirmé et reconnu officiellement par Lyautey), on obtient un pourcentage de 2,25 % de recrutés sur une population (musulmane) masculine adulte des régions occupées : « estimées à 2 millions d’habitants ». 

Le paramètre qui peut nous donner une idée précise sur la contribution humaine du Maroc, n’est autre que le lourd tribut payé par les troupes marocaines dans une guerre. 

Pertes humaines : tués et disparus 
Pendant la Première Guerre mondiale, la France « a perdu 115 000 indigènes », chiffre qui regroupe tous les militaires coloniaux selon une note du Quai d’Orsay. Quel bilan peut-on dresser pour les Nord-Africains et notamment les Marocains ? 

Les Marocains qui ont toujours combattu en première ligne, ont certainement, été très éprouvés, notamment dans les grands affrontements, tel que celui de la Marne qui fut pour eux « une véritable boucherie sanglante » peut-on lire dans l’œuvre magnifique de Gilbert Meynier. A ce propos, quelle est la part de vérité de l’idée qui consiste à faire des troupes africaines de « la chair à canon » par rapport aux autres troupes engagées ? Est-ce une idée reçue qu’il faut réfuter, comme l’écrit Jean-Charles Jauffret ? 

Toujours est-il que des statistiques officielles prouvent que les Marocains ont payé le tribut le plus lourd proportionnellement et comparativement aux troupes engagées. A titre d’exemple, les batailles de l’Ourcq et de l’Aisne, en septembre 1914, coûtent à la Brigade marocaine 3 200 tués selon le Capitaine juin qui affirme que « sur les 4 000 combattants débarqués en France, un mois auparavant, il ne restait plus que 800 hommes ». Les batailles de l’Ourcq et de l’Aisne doivent rester dans tous les esprits, symbolisant ainsi un vrai cauchemar pour les soldats marocains dont les effectifs « fondaient avec une rapidité effroyable » . La question est donc de savoir pourquoi les effectifs des Marocains fondaient avec une telle rapidité ? 

Voici une première réponse qui peut être convaincante : « les renforts sont, la plupart du temps, constitués de jeunes recrus, insuffisamment instruites, n’ayant que 2 à 3 mois de service (…) qui ne sont armés qu’au moment de monter dans le train pour partir au front », révèle un Rapport militaire. « Affolés, ils cèdent à la panique et se font massacrer », précise M. Bekraoui. Rajoutons à cela, que les autorités de Paris ont toujours tenté de mettre la pression sur le Résident Général pour accentuer le recrutement et envoyer des soldats de renforts d’urgence. Ainsi, le protectorat n’a pas eu souvent le temps de former les soldats avant de les envoyer en France pour se faire tuer. Les pertes sont tellement énormes, que Lyautey n’a pas hésité à préciser dans un télégramme « qu’il y aurait un sérieux intérêt politique à ménager désormais les tirailleurs marocains dans la mesure du possible ». Et le Résident Général va plus loin encore en déclarant « qu’il a été préférable (…) d’envoyer au début de la compagne que 3 bataillons sur 5 ». Une façon nette qui montre son regret de céder finalement aux demandes pressantes concernant les nombreux renforts et, l’intensification de recrutement poussé jusqu’aux limites, notamment dans les deux dernières années de Guerre. 

Les pertes ont été proportionnellement très élevées dans les rangs marocains, comme le reconnaît l’Afrique Française qui propose les chiffres suivants, contestables, en les comparants avec les autres populations nord-africaines : 
  • Algériens : 25 171 tués ou disparus, représentant une proportion de 14 % de l’effectif engagé 
  • Tunisiens : 10 723 tués ou disparus, représentant 13 % de l’effectif engagé 
  • Marocains : 9 000 tués ou disparus, représentant 22 % de l’effectif engagé. 
Ce sont les Spahis et Tirailleurs Marocains qui ont enregistré les pertes les plus élevées : « 26,6 % des effectifs, soit 2,6 % de plus que les troupes métropolitaines et 11,5 % de plus que l’ensemble des troupes levées en Algérie », signale Jean Charles Jauffret. Quant à M. Bekraoui, il va dans le même sens, démontrant que sur les « 45 000 (…) mobilisés qui ont participé à la Guerre (…) 12 000 soldats ont été tués au moins, ce qui représente une proportion de 26,6 %, soit un mort pour trois mobilisés combattants. Pour l’Algérie-Tunisie, par exemple, la proportion est de un mort pour 4,32 mobilisés ». 

En plus des soldats, le Maroc devait fournir des travailleurs pour la France, afin de remplacer les hommes mobilisés dans les fronts de guerre. Ainsi, plusieurs milliers de Marocains étaient obligés de mettre les pieds, pour la première fois, sur le sol français. 

A noter que les données mentionnées ne concernent pas les Marocains recrutés par « Service des Travailleurs Coloniaux » (STC) rattaché au Ministère de la Guerre a été créé par le décret du 14 septembre 1916. Sans rentrer dans des détails inutiles ici, on peut écrire qu’au total, pour l’ensemble de la période de la guerre de 1914-1918, les archives diplomatiques du Quai d’Orsay mentionnent un effectif de 143 000 Nord-Africains en France : soit 78 550 algériens ; 28 950 tunisiens ; et 35 500 marocains. 

Si les premiers contacts massifs des Marocains (soldats et travailleurs) pendant la première Guerre mondiale ont joué un rôle parfait en tant qu’initiateur et formateur qui finira par un déracinement militarisé irréversible, la Seconde guerre mondiale, elle, ne va que prolonger, confirmer et consolider cette situation qui eu un impact incontestable sur les migrations marocaines d’après-guerres. 

II. Les troupes marocaines dans la seconde Guerre mondiale 
Les troupes marocaines ont participé activement aux diverses opérations permettant de maintenir l’ordre en Afrique du Nord, ainsi qu’aux différentes campagnes de libération de la Tunisie, de la Sicile, de la Corse, de l’île d’Elbe, de l’Italie, de la campagne de libération nationale française (août 1944-février 1945). Sans oublier pour autant les campagnes d’Allemagne-Autriche (31 mars-8 mai 1945). De fait, le recrutement de ces troupes marocaines était très intensif. En plus, les soldats marocains devaient faire face aux effectifs demandés pour les guerres de décolonisation (1945-1956). 

D’après le commandant Pierre Dugrais, ils « sont en gros 43 000 marocains des troupes régulières qui participèrent en France à la campagne 1939-1940 (…) tandis que d’autres formations étaient dirigées sur le Levant et la Tunisie ». Le commandant Coudry, lui, n’est pas loin de ce chiffre quant il écrit : « 45 000 soldats marocains (…) prirent part aux premières opérations de guerre (1939-1940) ». Si on compte les effectifs des troupes supplétives estimées à plus de 37 000 soldats (uniquement pour l’année 1939), on peut dire qu’au moins 82 000 marocains ont participé, d’une façon ou d’une autre, à l’effort de guerre en France durant la période 1939-1940. 

Le désastre militaire de 1940 et la succession des événements qui ont suivis ont déterminé et conditionné dans les populations nord-africaines une nouvelle image de la France. En outre, les pertes subies par les unités nord-africaines sont importantes. « Les archives des corps de troupes et des grandes unités ont souvent été perdues suite à la retraite de juin 1940 et à l’occupation. Les chiffres communiqués par le SHAT font ressortir 85 310 tués du 3 septembre 1939 au 25 juin 1940 pour l’ensemble des unités de l’armée française dont 5 400 nord-africains. On compta 120 000 blessés et 12 000 disparus ». Cela dit, on ignore toutefois le nombre de Marocains concernés. En revanche, on sait pertinemment que cette guerre a eu des conséquences profondes concernant les colonisateurs et les colonisés, au même temps. 

Après l’Espagne durant la guerre civile franquiste notamment (1936-1939), c’est autour de l’Algérie qui venait recruter des soldats marocains dans la région d’Oujda, si l’on croit une lettre conservée au SHAT. Pour l’ensemble des quatre régions où il y avait les centres de recrutement (Casablanca, Marrakech, Fès et Meknès). 

Mais l’évolution du recrutement des combattants marocains a été jugée insuffisante par les autorités de Paris, alors que certaines régions ont déjà fourni un nombre impressionnant d’engagés. Force est de constater que la concurrence était rude aussi, avec les secteurs de l’agriculture et de l’industrie où les rémunérations sont nettement plus élevées que dans le milieu militaire. C’est ce qui explique certainement « l’opération de séduction » menée par l’institution militaire française, qui consistait à encourager et pousser le recrutement militaire marocain jusqu’à l’extrême de ses limites. Ainsi, l’impact de cette campagne offensive de recrutement fut remarquable, car l’évolution quantitative des soldats marocains était plus que significative puisque les effectifs atteignaient : « 134 000 hommes sur lesquels on comptait 83 000 Marocains, au moment de la capitulation de l’Allemagne », en témoigne le Commandant Coudry. Ce chiffre nous paraît crédible d’autant plus qu’il concorde avec celui du Commandant P. Dugrais, qui écrit : « on estime à 83 000 le nombre de Marocains sous les drapeaux au cours des dernières opérations d’hostilités ». Quant à M. H. El Ouazzani, il fait une estimation de « 90 000 Marocains (…) organisés en 10 bataillons entre 1942 et 1945 ». 

Les troupes marocaines dans les compagnes aboutissant à Libérations : 1943-1945 
Dans cette dernière phase de la Seconde Guerre mondiale, nous allons essayer surtout d’évoquer le rôle des combattants marocains engagés dans les différentes campagnes : à commencer par celle de Tunisie, puis d’Italie, de France et d’Allemagne. 

Indéniablement, l’Afrique du Nord colonisée représentait un réservoir d’hommes (travailleurs et soldats) ainsi qu’une zone arrière pour la réorganisation de l’armée française « réconciliée et reconstituée ». C’est ainsi que Chales Robert Ageron écrit qu’au « total, les 15 millions de musulmans nord-africains fournirent 233 000 soldats à l’Armée (Française) d’Afrique », ce qui est considérable, surtout si on ne prend en compte que la proportion des populations adultes masculines participant à la plupart des campagnes militaires. 

La campagne de Tunisie (15 mars-15 mai 1943) 
Au 15 mars 1943, le total des effectifs engagés dans la campagne de Tunisie s’éleva à 72 802 hommes, dont 50 651 nord-africains qui ont participé activement aux campagnes d’Italie et de Libération du territoire national français. 

La campagne d’Italie (15 novembre 1943-22 aout 1944) 
Depuis le 18 mai 1943, on assiste à la nomination du Général Juin en tant que chef du corps expéditionnaire français (CEF). A partir du 15 novembre de la même année, les premiers soldats marocains débarquèrent à Naples; il s’agissait de ce qu’on appelait à l’époque de la DIN (la Division d’infanterie Marocaine) qui compta le nombre de 7 600 soldats marocains. Entre le 10 et le 25 février 1944, ce dernier chiffre se multiplia par deux, c’est ainsi que la quatrième DMM (Division Marocaine de Montagne) débarqua en Italie avec un effectif important de 15 425 soldats marocains. Le 9 mars de la même année, les autorités du Maroc colonial envoyèrent « 18 500 Marocains comme renfort » en faveur de la campagne d’Italie sans parler pour autant des 4 607 tirailleurs marocains, qui venaient directement de la Corse pour participer aux opérations militaires se déroulant sur le sol italien. Entre le 15 novembre 1943 et le 9 mars 1944, les statistiques officielles dénombrèrent donc au mois 46 159 soldats marocains qui participèrent à la campagne d’Italie, représentaient « au moins 46 % de l’ensemble des effectifs totaux de la campagne d’Italie », ce qui est énorme par rapport aux autres « troupes coloniales ». 

Après avoir participé activement et héroïquement aux combats dans les Abruzzes, à l’offensive du 12 mai 1944 sur le Garigliano, à la bataille de Monte Cassino, à la prise de Rome et sa libération définitive, les troupes marocaines ont rempli leur contrat et ont pu par conséquent se préparer à embarquer dans les terres hexagonales pour participer ainsi à l’ultime étape de la libération du territoire français. 

L’ultime campagne de Libération du territoire français (26 aout 1944-8 mai 1945) 
Le Général Guillaume débarqua à Marseille avec un effectif de « 12 900 goumiers marocains » qui ont participé à toutes les étapes de la prise de la cité phocéenne, libérée définitivement le 28 août 1944. Quelques jours plus tard, d’autres unités marocaines débarquèrent pour participer à la libération de Briançon (le 8 septembre), Belfort et Mulhouse (le 25 novembre), puis la prise Karlsruhe (le 4 avril) et l’occupation du Jura. 

Pour lutter contre l’oubli : à Germersheim, on mentionne l’édification d’une petite stèle comportant l’inscription suivante : « ici le 31 mars 1945, le Rhin fut franchi de vive force par le 4 e régiment de tirailleurs marocains ». Le franchissement du Rhin ne pouvait qu’ouvrir la porte donc à la campagne d’Allemagne (du 31 mars au 8 mai 1945). C’est ainsi que les soldats marocains ont participé à presque toutes les opérations à risque. Depuis la libération de Marseille jusqu’à la prise de Stuttgart et Schonbruck, sans oublier la libération de Paris et Strasbourg : deux villes dont le symbolisme et la stratégie sont primordiaux pour la reconstitution de l’identité nationale françaises. Les troupes marocaines n’ont guère cessé de combattre avec beaucoup de courage et de brio qui n’ont jamais été démentis, des milliers de Marocains ont tout simplement laissé leur vie et versé leur sang pour défendre et sauvegarder la liberté de la France. 

Les pertes étaient sévères dans les rangs marocains ; et si on se base sur des chiffres partiels révélés par le commandant Coudry, on peut dire que les combattants marocains tués représentent une proportion approximative de 6 % de l’effectif total des participants aux différentes campagnes. Alors que les disparus, les blessés et les prisonniers ont atteint 7 760 tués ou disparus, 28 400 blessés et 7 200 prisonniers, pendant les années 1939-1945. 

Impact et répercussions inévitables de la Guerre 
Certes, les Marocains ont payé un tribut lourd de conséquences, pas seulement sur le plan humain, mais aussi sur le plan socio-économique : développement du trafic, et spéculations ont été généralisées, depuis le début de la Seconde Guerre, au détriment du peuple marocain. 

En outre, pour une grande majorité des « soldats coloniaux », une prise de conscience s’est institutionnalisée pour comprendre, en fin de compte, que le processus d’une guerre mènera un jour ou l’autre à la libération définitive. En d’autres termes, la longue marche vers la liberté et l’indépendance commença déjà au « Monte Cassino » et se termina à « Diên Biên Phu ». De toutes ces guerres, avec toutes ses formes, l’Afrique hérita d’une génération ambitieuse, « révolutionnaire » et contrastée, comme l’exemple déplorable de Bokassa qui n’est pas une exception. L’illustration typique pour ainsi dire de cette situation n’est autre que la naissance irréversible du FLN (Front de Libération National) qui a vu le jour en 1954, dont plusieurs de ses membres ont fait leurs preuves dans les différentes guerres de décolonisation. 

Finalement, le mode de vie militarisé a créé une rupture brutale et irréversible entre l’espace traditionnel et l’espace prolétarisé : c’est désormais l’espace du capital et du salariat qui marque à jamais l’émigré marocain, qui va nécessairement là où il est fort possible de « gagner sa vie ». La notion de l’espace elle-même n’a plus d’importance ici, la mobilité vers la société urbaine de consommation ne peut que s’accélérer irrémédiablement dans les années suivantes. D’ailleurs, ce n’est certes pas par hasard qu’après la Seconde Guerre mondiale, on assista aux retours et à l’arrivée des milliers d’anciens militaires marocains en France pour travailler majoritairement, en tant que manœuvres dans les diverses activités industrielles, ce qui est tout de même révélateur d’un degré de déracinement indéniable, comme on l’a démontré déjà dans nos travaux scientifiques publiés. 

Par ailleurs, dès la signature de l’armistice, les commissions allemandes se mettent en place et vont automatiquement faire la propagande anti-française et conforter le mouvement de libération nationale marocaine dans l’idée de l’indépendance. Toute l’Afrique du Nord est alors « travaillée » et marquée par la propagande étrangère (allemande mais aussi communiste, franco-russe). Les répercussions et les effets de la Seconde Guerre, depuis la défaite française de 1940, sont donc lourds de conséquences pour l’image de la France. 

Origines géographiques des recrutés 
La région de Casablanca venait en tête avec une proportion dépassant les 36 %, suivie par la région de Marrakech, avec un pourcentage de 28 % environ. Ces deux dernières régions représentaient la moyenne de 64 % de l’ensemble de l’effectif ; puis on trouve dans une position moins importante, la région de Fès (avec 11 %), la région de Meknès (8,5 %), la région de Rabat (7,5 %), la région d’Oujda (avec moins de 5 %. Mais ce qui est important à nos yeux, c’est bien la généralisation du recrutement qui toucha désormais toutes les régions du Maroc colonial, exception faite pour le cercle du Rif : zone sous le Protectorat espagnol qui trouva « refuge » dans l’Algérie voisine, et ce, jusqu’en 1954. 

III. Les soldats marocains dans les guerres de décolonisation 
Il est très difficile d’évaluer les effectifs des soldats marocains qui ont participé aux diverses opérations militaires durant cette période, du fait des nombreux mouvements insaisissables des troupes marocaines, conditionnés par l’évolution de la situation militaire et géopolitique ainsi que la nature de l’urgence imposée par le terrain. En revanche, il est certain que plusieurs milliers de Marocains ont été envoyés en Algérie et en Tunisie pour participer à des opérations de police et de maintien de l’ordre public, comme durant les élections municipales de septembre-octobre 1945 en Algérie puis en Tunisie, ou encore lors des troubles de Sétif en Algérie. Le nombre des soldats marocains concernés a varié en fonction de la tension sociale et politique des populations nord-africaines. Ainsi, avec le déclenchement de la guerre d’Algérie en 1954, ce sont au moins « 3 500 Marocains » qui ont été envoyés pour participer à la répression des révoltes des populations algériennes. 

Selon le Commandant Coudry, ils furent 28 600 soldats Marocains qui participèrent aux différentes opérations militaires de décolonisation. Mais ce chiffre ne concerna que les interventions d’avant 1952 : date de la rédaction de son article publié dans la « Revue Historique de l’Armée ». Si ce dernier chiffre est exact, il faut prendre en considération les autres opérations situées entre 1952 et 1956, notamment celles de Madagascar et de l’Indochine, qui ont intensifié leurs luttes pour la libération. 

Pendant la période allant de 1947 à 1954, on dénombra 17 000 Africains dont 8 000 Marocains (représentant 47,05 % de l’effectif total) qui ont été présents à Madagascar pour faire face au mouvement nationaliste portant le nom de MDRM : « Mouvement de la Rénovation Malgache ». Par ailleurs, rien qu’entre le 13 mars et le 7 mai 1954, on recensa au moins 24 600 Africains qui participèrent aux opérations militaires de Diên Biên Phu, site situé au Nord du Viêt-nam. Malheureusement, ces statistiques ne distinguent pas les Marocains parmi les Africains. Dans ces conditions, il est difficile de se faire une idée précise sur le nombre de ces derniers qui ont participé activement à toutes les opérations de l’Indochine de 1947 à 1954. 

Nous pensons qu’environ 40 000 soldats marocains ont participé aux opérations des diverses guerres de décolonisation. Certes, « le courage des Marocains a fait des merveilles », comme disaient leur chefs militaires, mais à quel prix ? Autrement dit, quels ont été les pertes dans les rangs des soldats marocains ? 

Selon des statistiques du Protectorat, arrêtées au 27 septembre 1954, les Marocains ont payés un lourd tribu dans ces guerres de décolonisation : « 10 560 Nord-Africains tués ou disparus, dont 30 % environ sont des soldats marocains », sans compter les blessés et les prisonniers. 

En guise de conclusion 
Sur une population nord-africaine estimée à 11 millions d’habitants environ, on dénombrait en France, pas moins de 400 000 personnes, dont au moins 185 000 marocains, selon notre propre estimation. Pendant la période de la Guerre de 14/18 on dénombrait environ 90 000 marocains en tant que soldats ou travailleurs ; de 1939 à 1942 : plus de 80 000 militaires sans compter au moins 15 000 travailleurs recrutés, transportés, gérés et encadrés par le ministère de la guerre. 

Il faut dire que ces ouvriers marocains des usines françaises, comme leurs compatriotes des tranchées, sont fascinés par la civilisation industrielle, ils découvrent directement les diverses attractions et aspects de la métropole, ils découvrent aussi l’univers d’une guerre moderne, des nouveaux horizons, des idées progressistes inspirant la liberté et la démocratie. Ainsi, le séjour des soldats et travailleurs marocains dans des nouvelles villes est favorable à l’émergence d’une nouvelle conscience nationale et d’une socialisation politique moderne en pleine reconstruction. 

Les migrations militarisées qui se sont produites durant les deux guerres, renvoyant aux fondements même de l’impérialisme et du capitalisme, auront des conséquences directes et indirectes sur toutes les populations de l’Afrique du Nord d’après-guerre. Ces guerres vont jouer un rôle capital en tant que déclencheur et initiateur de toutes les migrations coloniales voire post-coloniales. Autrement dit, la Première et la Seconde Guerre ont rendu le mouvement migratoire marocain et nord-africain irréversible. Seulement l’évolution et le développement de ce mouvement sera inégal, dans le temps et dans l’espace selon les trois pays du Maghreb, comme nous l’avons démontré dans nos travaux antérieurs publiés. 

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