Marcher toute une nuit noire

J'écris parce que la vie en soi n'a pas de sens pour moi. Aussi loin que remontent mes souvenirs, j'ai toujours été traumatisé par le chaos qui m'entourait. Qui m'entoure toujours. En particulier le chaos social, ce qu'on appelle l'état social, par opposition à l'état qui m'a toujours convenu, l'état de nature, avec sa présence stable et immédiate. La nature m'a toujours paru ordonnée et cohérente avec mes sensations, mes rêveries, mes méditations : le soleil, la lune, les étoiles, la terre, les arbres, les saisons, les rivières...

Mais dès qu'intervient la société des hommes, mes esprits s'en trouvent immédiatement tourmentés. Tourmentés par une société musulmane brutale durant mon enfance et ma jeunesse. Une société qui ne semblait avoir retenu de son Allah que l'ignorance et la mise au banc des femmes. Et plus tard mes esprits seront tourmentés par une société européenne aseptisée. Qui a relégué les émotions, les sentiments, les rêveries au rang de complexes œdipiens à psychanalyser. 
Je me réveille le matin, et je respecte scrupuleusement les rituels qui aident un homme à se lever, faire sa toilette, prendre son petit-déjeuner, etc. Ce sont des actes que j'accomplis machinalement, et qui n'ont donc pas une existence constitutive de ma journée. Je les délègue à mes autres cerveaux : le végétal, le reptilien, le mammifère, le primate, etc. Et mes autres cerveaux s'empressent de me les faire oublier. 
Je me comporte avec mes moi-mêmes comme le petit patron d'une petite boite familiale, qui ne vérifie pas quotidiennement ce que font ses subordonnés. Il se contente de savoir que le travail se fait. Et même ce savoir n'est pas à proprement parler du savoir. Ce serait plutôt del'oubli, de ces oublis qui ne se rappellent à nous, qui ne reviennent à notre mémoire, que si, n'ayant pas été faits, les conséquences changent quelque chose d'important dans notre quotidien. Alors seulement on sait. Et l'on s'inquiète, s'affole, interroge, jusqu'à se remémorer. On sait ce que l'on ne savait pas.
C'est ainsi la vie. Tant de choses vont de soi, et de ce fait ne participent pas à la conscience de notre journée.
Et du plus loin que je me souvienne, j'ai toujours paniqué à l'idée que le plus important de notre vie pourrait nous être à jamais caché. Pour notre bien ? Pour notre malheur ? Allez savoir...
En tout cas, bien des choses se cachent à moi, plus qu'aux autres. Comme par exemple, dans mon enfance un peu autiste, souvent se cachait à moi le fait de rentrer à la maison avant la tombée de la nuit. Et alors je me perdais dans le noir, et j'avais peur des chiens et des voleurs d'enfants. Ou comme oublier d'acheter le sel ou le poivre pour ma mère, qui m'envoyait à l'épicerie comme à la guerre, en sachant pertinemment que ni le sel ni le poivre ne savaient fraterniser avec ma mémoire. Et encore moins ses sous de misère qui étaient destinés à l'échange, et comme l'échange se dérobait vite à ma mémoire, les mêmes sous lui emboîtaient le pas et s'échappaient de ma main comme par magie, une méchante magie. Et quand ça me revenait, il y avait trop de choses à retrouver, à rassembler. Des choses pour lesquelles je ne devais rien représenter, ni moi ni ma peur d'être puni quand bien même je ne serais pas puni... 
En ce temps-là comme aux temps de maintenant, seuls certains faits conservent une place dans ma mémoire, tels des soldats qui veillent à ce que ma vie ne soit pas qu'une pure perte. Qu'une ruine. Mais ces faits-là n'avaient aucun sens pour les autres, n'avaient aucune utilité à leurs dires. Si bien que d'une parole d'une seule, ou d'un simple sourire moqueur, ils savaient saccager mes journées, et même mes nuits. 
Comme cette fameuse fois où j'avais marché toute une nuit noire et sans lune, en récitant sans arrêt une même sourate du Coran. Juste parce qu'un homme, un adulte pieux en qui j'avais confiance, m'avait assuré que mon vœu le plus cher et le plus secret serait assurément réalisé après l'épreuve. Et que mon vœu secret, c'était d'être aimé, ou à défaut d'être juste regardé par cette fille que j'aimais de toute mon âme, et qui ne m'aimait pas. Qui ne m'aimait pas pour cause de grande misère. Je me souviens que j'avais des sandales mille fois rafistolées, et même avec un fil de fer, il faut le faire. Et je me souviens que ces sandales-là avaient abîmé mes pieds. Et que ma mère, mes frères et sœurs s'étaient affolés de ne pas m'avoir vu rentrer toute la nuit durant... Et quelle rage de m'avoir vu apparaître soudain au petit matin, boitant des deux pieds, sans crier gare, sans avoir répondu aux appels hurlants que la nuit était censée porter jusqu'à moi, au loin. Et quelle humiliation le lendemain quand l'homme en qui j'avais une totale confiance avait raconté à tout le monde qu'il m'avait berné. 
Et que dire aux miens ? Et que dire à mes amis ? Et que dire à mes ennemis ? Et quel intérêt pouvait avoir une telle folie d'amour pour quiconque de mon entourage ? Je n'en avais jamais parlé à personne. A personne. C'est dire que je savais que personne, personne, n'avait la moindre sensibilité pour écouter mes délires, et prendre soin de moi et de toute ma peine, ma peine insupportable quand je m'étais rendu compte que ni la nuit noire, ni la parole d'Allah n'avaient en rien attendrie mon amoureuse, la fille que j'aimais. 

Enfants de l'Atlas marocain / Image du Net
Je restais néanmoins en amour, en amour absolu. Et la nature m'entendait, je savais qu'à part la société des hommes, tout m'entendait et me comprenait : les arbres, le ciel étoilé, la vallée verdoyante ou sèche à mourir, tous ressentaient ces choses-là qui m'éblouissaient. Mais la société des hommes n'avaient que faire de ma vie inutile. A leurs yeux, c'étaient juste des Djins qui m'habitaient, qui prenaient possession de moi. Et ce faisant ces salopards d'esprits malfaisants prenaient toute la place du sel, du poivre, de la route de l'école, du chemin du cimetière à éviter le soir. Ça prenait aussi la place de quand on m'appelait et que je n'entendais pas. Même dans la cour poussiéreuse de notre maison, à quelques mètres de ce qui tenait lieu de cuisine, où parfois je m'oubliais en tentant de déchiffrer quelques mots sur un restant de feuille, un bout de papier qui avait servi au sel ou au poivre, et qu'il fallait venir m'arracher à la terre et au ciel là-haut pour m'emmener manger du rien. Ou quelques fois seulement un à peine mieux que rien...
(Toute ma vie, je n'ai fait que rêver la vie) suite prochainement dans MK2

Sidi Kaouki, octobre 2018
Mustapha Kharmoudi
Écrivain


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