J'avais faim, et en attendant mon tagine végétarien, je lisais Une Chute infinie de Mohamed Leftah, à mes yeux le meilleur écrivain marocain de ma génération. 

Elle arrive, me salue comme si l'on se connaissait. S'assoit à la table d'à côté, tout en se rapprochant de moi. Elle allume une cigarette et le vent me baigne de toute sa fumée. Je change de place et me mets de l'autre côté. Elle ne s'excuse même pas, ça se voit qu'elle n'a pas les yeux en face des trous. Ici il y a beaucoup de gens comme elle.

Le jeune serveur arrive avec l'entrée : des olives, du piment fort et une purée d'aubergine. Je râle, je lui rappelle qu'il me faut juste les aubergines. Mais elle nous coupe sèchement en réclamant un café au lait. Et tout de suite. Il ne l'écoute pas, il me parle en s'excusant. Puis il s'en va s'engouffrer dans le coin cuisine, au fond à gauche. A droite c'est la mer, la grande mer, même si je n'en vois qu'un tout petit bout à cause d'elle. 
Il revient avec du pain et une assiette d'aubergine. Elle lui rappelle avec irritation qu'il lui faut absolument son café, tout de suite. Il se contente de lui sourire, elle l'engueule à haute voix. Aussitôt le père du serveur s'en vient prendre le relais, sans doute sait-il à qui il a à faire. Mais au lieu de s'occuper de ma voisine, le voici qui me redemande - à nouveau - comment s'est passé mon voyage, et si tous les miens vont bien. Et vas-y avec des salam et des labass, et des labass et des salam. 
Ma voisine ronge son frein en se défoulant sur un sac en papier laissé par un consommateur. Il lui offre un grand sourire avec une moustache élégante qui fait oublier que la dentition a dû souffrir d'une jeunesse négligente. 
Je lui demande de lui servir son café en premier, et après un vif aller-retour à la cuisine, nous voici la fille et moi servis en même temps.
Au moment où il lui dépose son café, elle dit d'une voix autoritaire :
- Encore un ! 
Mais elle ne l'aura qu'après mon tagine tout chaud tout brûlant. Elle s'en irrite. Et ingurgite sa boisson toute chaude. 
Puis peu à peu elle se met à me parler. Avec familiarité. 
Et alors seulement je comprends que c'est la fille d'hier, chez Larbi, celle avec son beau chapeau et son châle blanc. Alors que là, on la dirait en pyjama. Tout gris tout chiffonné.
Je lâche :
- Ah mais je t'ai pas reconnu !
Elle fait d'une voix lasse :
- Toi aussi t'es pas du matin...
- Si, si je suis très matinal...
Je la regarde avec attention, elle n'est pas la même que la fille d'hier. Elle a des rides partout, qui ne la rendent pas moche, mais une autre. 
Elle lâche :
- Moi je suis un papillon de nuit...
On aurait dit qu'elle a lu dans mes pensées.
On parle de la veille, je dis que je ne suis pas resté tard parce que je venais d'arriver. 
Elle s'insurge :
- T'as reproché au garçon de ne pas s'être souvenu...
- J'étais là en avril...
Elle s'en offusque encore plus, en hochant la tête lourdement et en grimaçant. Ses lèvres sont belles et ses yeux plissés encore plus. Elle doit le savoir puisqu'elle a gardé la pause le temps que je la dévisage.
Je ne finis pas mon tagine, il y en a trop. Et au moment où je commande le café, elle en profite pour demander un troisième. Je signale au garçon que j'aimerais emporter le reste. Elle s'en étonne. Il s'en va avec le plat et revient avec le tout bien fermé. Je soulève le couvercle par acquit de conscience, il a rajouté des légumes. 
Elle s'en aperçoit et s'insurge :
- Putain, tu te fais servir deux fois, toi...
Je ris, je dis que j'ai l'habitude. 
Puis vient le moment de payer, je m'aperçois que je n'ai pas d'argent sur moi. Le serveur hausse les épaules avec amusement. Il a l'habitude de mes oublis. Elle me lance d'une voix écœurée, comme si elle me prenait la main dans le sac:
- Et en plus tu paies pas ?
- Non... parce que là... j'ai pas d'argent sur moi... 
Elle me gratifie d'un faux sourire, qui dit qu'elle ne me croit pas.
Plus tard je la croise sur la plage déserte. Je marchais lentement avec quelque obsession d'écriture en tête. Elle courait. 
Elle s'arrête à mon niveau, toute essoufflée. Elle dit qu'il y a trop de vent, et que ça la rend folle. Elle me demande où je loge, je dis à l'Auberge, elle s'étonne :
- Ah mais c'est un truc de bourge ! Je connais, je suis déjà allé dans la chambre d'un homme...
Je fais les yeux ronds. Ma tête se la représente soudain avec une autre hypothèse.
Elle s'en rend compte, elle enrage :
- Connard, tu crois quoi ? C'était juste pour randonner ensemble...
Elle est fâchée. Elle se détache en courant devant moi. Comme pour m'oublier. Je reste avec le mot connard qui continue à résonner dans mes oreilles et dans ma tête. Et je prends vite conscience que c'est bien pire ce que j'ai pensé d'elle. 
Elle se retourne. Me fixe longuement. Puis elle visse son index sur sa tempe, pour me signifier un malade mental. Je lève les bras au ciel, en excuses. Elle donne un coup de pied au sable, et s'éloigne. 
Je marche en essayant de reprendre mes esprits. C'est que j'étais sorti pour m'aérer du rude travail que j'ai à peine entamé, et qui déjà me peine tant... 
Une demi-heure plus tard, elle réapparaît au loin sur la plage. Un corps flottant dans le vide à cause de la lumière éblouissante. Et s'arrête à mon niveau. Et reprend la marche à mes côtés. En se plaignant du trop de vent. 
Peu à peu nos pas se synchronisent, comme des gens qui s'apprécient. Ou des amoureux. Nous parlons de choses et de rien. 
Elle finit par me demander pourquoi je n'ai pas payé mon repas. Je répète que je n'avais pas d'argent sur moi. 
Elle m'interroge :
- C'est quoi ton boulot ?
Je dis que je suis retraité. 
Elle laisse s'étaler sur son visage un sourire de compassion. 
Et confie d'une voix tendre :
- Ah ça, les retraites d'immigrés...
Je suis surpris. Je m'apprête à rectifier, mais quelque chose me dit que ce n'est pas nécessaire. Je ris et je confirme d'un hochement de tête. Je repense au nouveau film de Philippe Faucon, et à l'un de ses personnages, Abdelaziz, tiré d'une de mes vieilles nouvelles.
Elle se remet à courir. Et soudain je l'appelle. Elle se retourne. 


Je lui montre le sol :
- Regarde ce que tu as fait !
Elle a entendu et me parle à son tour. Mais ses paroles ne m'arrivent pas à cause du vent qui va de moi vers elle. 
Je montre toujours le sol. Elle revient en courant. Et je vois à son arrivée qu'elle est inquiète, son visage est froissé et ses rides se sont creusées que tout à l'heure. 
Je lui montre la trace de son pied nu :
- Regarde ! T'as failli écraser un cœur !
- Quoi ? 
Je ne répète pas, mais ma main et mon index gardent leur position accusatrice. 
Elle finit par sourire :
- C'est joli !
- Oui mais, t'a failli l’écrabouiller...
- Mais c'est en pierre !
- Et même !
Elle rit. Elle rit aux éclats, en me fixant comme si soudain elle découvrait que j'étais devenu un autre homme. Puis elle repart en courant. Pour tout de suite revenir vers moi. Très près de moi. Comme pour m'embrasser. Ou me donner un coup de boule. 
Et au bout d'un bon round d'observation, elle s'esclaffe :
- Putain, tu dis que chez Larbi et chez Omar c'est que des déchirés, mais c'est toi le plus déchiré de tous...
On rit tous les deux. 
On marche. Je lui dis que je viens marcher ici très tôt le matin. Je l'ai dit avec l'arrière pensée que ce serait bien de voir un lever du jour en sa compagnie. 
Elle dit que c'est n'importe quoi. 
Et elle rit. Et rit encore. 
Puis elle finit par se reprendre :
- Sérieux ?
Je fais oui de la tête. 
Alors elle se hasarde :
- Je veux bien essayer... Mais là, demain on doit partir avec des potes vers Agadir...
- Ben... après-demain ?
- Non, on reste trois jours...
On marche encore en silence. 
Elle a l'air de s'inquiéter, d'hésiter. 
Je détourne mon regard pour la laisser prendre tout son temps. 
Finalement elle lâche:
- T'as qu'à venir avec nous au fait... ça te dit ?
- Non, non j'ai du travail...
- Où ça ?
- Ben... à l'Auberge...
Et à nouveau son regard intrigué m'ausculte de fond en comble. Je ne réalise qu'après coup qu'elle me prend encore pour le personnage Abdelaziz. Je ne sais pas quoi dire, ni comment rattraper les choses, ni même si ça vaut le coup de clarifier quoi que ce soit. Après tout, je suis là en incognito pour enfin écrire ce testament qui me hante depuis quelques mois. Et passer pour un ouvrier qui est logé en échange de ses services, c'est plutôt honorable. 
On se quitte parce que je dois aller travailler un peu.
Le soir je la retrouve chez Larbi, habillée en belle de nuit. De toute beauté. Elle m'attendait, car à peine elle me voit que déjà elle demande au jeune beau à côté d'elle de me faire une place. Ils sont six ou sept à parler de n'importe quoi, sauf de choses utiles. Ou sensées. On rit beaucoup. 
A un moment je me rends compte que les regards des hommes sont totalement centrés sur elle. Des regards de désir. Je n'ai aucun doute que le mien devrait être pareil, sauf qu'il m'est difficile de la fixer constamment de biais. Mais bon, je me rattrape avec sa main qui vient fréquemment flirter avec la mienne. 
A plusieurs reprises, elle remet en place les hommes qui dérapent. Je lui trouve un air de femme libre, qui ne se laisse pas marcher sur les pieds.
On commande des lentilles, mais juste elle et moi. Elle lance avec autorité que ça lui ferait plaisir de me payer mon repas. Je hausse les épaules, un peu gêné.
Quand les lentilles finissent par arriver, il n'y a plus qu'elle et moi à notre table. Les autres sont rentrés à cause du vent fort qui ne cesse de jouer avec son châle et son chapeau. Elle se laisse prendre au jeu. Comme pour me montrer combien sa chevelure est belle, noire et touffue. Une crinière de cheval. 
Je lui dis que je ne dois pas m'éterniser à cause du lever du jour. 
Elle me prend en peine :
- Tu bosses tôt ?
Je réponds que oui, elle se pince les lèvres. 
Puis elle feint de me consoler :
- Je viens te chercher pour manger à midi ?
- Non, c'est mieux qu'on se retrouve directement au même restaurant...
Elle doit penser que la patronne de l'Auberge ne doit pas être arrangeante. Je m'en amuse au fond de moi. 
Je me lève dès que Larbi est sorti prendre un peu l'air. 
Je commence à lui expliquer qu'elle va payer pour moi, mais il ne me laisse pas parler:
- Arrête ! Tu viens à peine d'arriver que déjà t'es dans les sous ! 
Elle s'étrangle :
- Quoi ? Tu veux pas qu'il paie... euh... que je paie pour lui ? 
- Toi non plus Lalla [princesse], ce soir tu paies pas...

Sidi Kaouki, octobre 2018
Muustapha Kharmoudi
Écrivain - Besançon - France


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