Comme les peuples peuvent être inventifs au registre des mythes et autres légendes ! Dans les sociétés verrouillées par les valeurs seigneuriales, l'imaginaire collectif ne recule devant aucune approximation, aucune invraisemblance, pour justifier le statu quo et, par conséquent, la cohésion du clan, de la tribu.

Ainsi en est-il du monde ésotérique des djinns que ledit imaginaire marocain a longtemps instrumentalisé (et continue de plus belle) à des fins souvent opportunistes : braver la malchance, étouffer un scandale, terrifier l'Autre, gagner une compétition...etc.

Je vous livre ci-dessous un exemple relaté par l'amie anthropologue S.F qui a entrepris de sonder la fantasmagorie érotique dans le milieu rural doukkali.

Tout le douar et ses environs sont maintenant convaincus que Jilali G. est marié à une femelle appartenant au monde des Djinns. Une "janniya" donc. Des nombreux entretiens réalisés par la chercheuse sus-indiquée avec l'épouse "humaine" de Jilali, la mère de ses onze enfants, il ressort grosso modo le fait - bien tangible celui-là !- que notre Jilali a délaissé celle que la malnutrition, les accouchements successifs, la maltraitance de l'époux et les "travaux forcés" dans les champs ont transformé en un être fantomatique courbé, édenté et ridé.

Promiscuité oblige, après l'extinction de la dernière bougie, Jilali a été souvent surpris par sa femme en pleine séance de masturbation. Une pratique relevant de la sphère du non-dit !

Comment le dire ? Comment réparer la blessure narcissique de la femme délaissée ? Comment "expliquer" un dépit lourd de onze rejetons, une "impuissance" sexuelle au sein d'un environnement machiste ?

Le mental pétri d'irrationnel accouche alors d'une trouvaille qui préserve la cohésion du clan tout en sauvant l'honneur de la femme délaissée et du mari sexuellement maritalement indigent : une concubine d'extraction djinnienne !

C'est ainsi que les mythes, les légendes, les croyances invraisemblables et l'irrationnel prospèrent dans les sociétés qui se refusent aux valeurs égalitaires.

Des tonnes de croyances aussi absurdes et ridicules que l'exemple ci-dessus continuent à se terrer au plus profond de cet imaginaire marocain qui demeure fataliste, faisant dans une combinaison alliant la fantaisie au ridicule.

Le commerçant qui croit amadouer le Divin en lançant à fond les décibels coraniques vers les tympans des passants, la femme qui met son bébé à l'abri du mauvais oeil, le candidat aux élections qui s'arme d'amulettes, le cadre supérieur qui se choisit un faiseur de talismans (taleb) pour neutraliser un collègue plus performant...autant de manifestations de ce mental anhistorique qui se refuse à toute modernité.

D'ailleurs, sur toute l'étendue du monde arabe, le Maroc a définitivement gagné sa réputation de "terre de sorcellerie". Les Golfiens n'accourent-ils pas, chaque année, par milliers, chez nos voyant(e)s et nos performants tolbas ?

En vérité, je vous le dis, tous les malheurs de ce peuple proviennent de ce penchant pour l'irrationnel qui a naguère opté pour la vision lunaire de Mohammed V et qui, aujourd'hui encore, voit en le Chef de l'Etat un "soltane chrif", comme il a longtemps doté la personne de Hassan II d'une invincible baraka.

Un nettoyage mental drastique s'avère préalable à toute velléité de développement humain. Ses ingrédients sont identifiés depuis belle lurette : l'éducation, la formation et la culture. Point de salut en dehors de cette voie ! Le chemin est long, très long, mes amis !

Abdessamad Mouhieddine
Journaliste




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