Je ne m'attendais pas à la retrouver, elle devait être à Agadir avec sa bande. Elle arrive en boitant et en souriant de son sourire le plus large. Je me dis que ce n'est donc pas si grave que ça : 

- Ben alors, t'es pas à Agadir ? 
Elle me pointe avec sa canne : 
- Je me suis foulée la cheville... 
Elle s'effondre à mes côtés, et me montre des photos qu'elle vient de prendre de moi. 
- Ça te va bien les trucs déglingués comme ici... ça te fait baba-cool... ha ha... sexties... ha ha... 
- Je suis claqué ! 
- T'as marché ? Je t'ai pas vu sur la plage... 
- J'ai fait une longue balade dans l'arrière pays... 
- Qu'est-ce t'es allé faire là-bas? 
- Je voulais trouver des figuiers... 
- Ah le plouc... ha ha... et t'en as trouvé ? 
- Non... 
Elle se marre: 
- Y a que des cailloux et des cailloux et des cailloux... 
Je confirme: 
- Et des arbres stériles... 
Elle allume une cigarette. Je lui lance : 
- On mange ensemble? 
- Quoi ? Tu m'invites ? 
- Ben ouais... pourquoi ? 
- Ah... ha ha... t'as enfin reçu tes sous? 
- Non pas encore... mais t'inquiète... je paierai après... il me connaît Larbi... 
- Non merci, je veux pas d'ardoise, moi... j'aime bien régler cash ce que je dois... 
Je la regarde avec dépit. Ce sont des gens comme elle qui me mettent le plus dans l'embarras. Je ne sais jamais comment faire avec eux. Et encore moins avec cette Lalla qui a l'air de s'être forgée un caractère rugueux, sans doute le mieux pour se protéger des hommes-mâles de ce pays. 
Elle change de position, et du coup on se retrouve épaule contre épaule. C'est tendre. Il faut dire aussi que ces boui-bouis c'est vraiment étroit, exprès pour peut-être quand c'est l'hiver. 
Soudain elle se saisit du livre que je lisais. Elle l'ausculte sans l'ouvrir. Un livre usé. Elle lit le nom de l'auteur et s'étonne : 
- C'est pas en arabe? C'est un écrivain marocain? 
Je m'apprêtais à lui parler de cet auteur libanais, Sélim Nassib, dont j'avais déjà lu un autre roman. Mais je me ravise, je préfère encore jouer à Abdelaziz : 
- Je sais pas... je l'ai récupéré comme ça à l'Auberge, il traînait sur une étagère du salon... 
Elle regarde à nouveau la quatrième de couverture. C'est indiqué en bas: "Sélim Nassib est né à Beyrouth (...) ". 
Elle me regarde en jubilant: 
- Ah le plouc... 
Elle se tord de rire, puis me lance d'une voix moqueuse: 
- Faudrait déjà mettre des lunettes de vue au lieu de lunettes de soleil... et en plus faudrait les nettoyer... 
Elle m'arrache mes lunettes sans délicatesse, sort un mouchoir en papier déjà froissé, et se met à les nettoyer. Puis elle les met sur elle comme par jeu, et les enlève immédiatement : 
- Putain... t'es vraiment myope un max... ha ha... 
- Et astigmate... ha ha... 
Elle me les remet sans manière. M'observe de près, les enlève à nouveau pour finir le nettoyage. Et s'amuse : 
- C'est pour conduire ? 
- Aussi... 
Soudain un rasta arrive. C'est lui mon café en attente : tout le temps que je suis là, je paie un café par jour à Larbi, qui le lui offre sans jamais lui dire que ça vient de moi. 
Il nous salue d'un mouvement invisible de la tête, et s'engouffre dans la petite salle sombre qui pue le tabac et le cannabis. 
Lalla se tourne vers moi et dit à voix basse mais en fronçant gravement les sourcils: 
- Au fait, hier ce type nous a dit un truc sur toi après ton départ... 
- Il parle ? 
- Des fois oui... Et hier il a dit que la folle lui a dit que tu avais une page facebook... 
Je jouis de jouer : 
- Quoi? Une quoi? 
- Non, rien, laisse tomber... lui il est toujours shooté et elle c'est qu'une folle et une menteuse... 
- Tu parles de qui, là ? 
- De personne... 

=> Prochainement, épisode 3 

Mustapha Kharmoudi 
Écrivain - Besançon 



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