"Quelle est cette misère que nous fuyons au point d’abjurer père, mère et patrie?"

Hayat Belkacem, jeune étudiante marocaine de Tétouan, martyre de l’immigration clandestine, a été tuée par la marine royale marocaine alors qu’elle fuyait son propre pays où plus rien ne la retenait vraiment, si ce n’était la mort.

Nous préférons l’exil à l’agonie dès que l’envie de se jeter à la mer et d’en braver les périls nous hante, au creux même de notre inconscient. Nous préférons l’exil à l’humiliation au moment même où l’on se sent apatride sur la terre où l’on a respiré notre premier bol d’air.

Nous devenons exilés quand les voix de nos jeunes s’égosillent, dans les stades de football, comme ce qui s’est passé tout récemment, pour conspuer l’hymne national, en chœur et avec une telle rancœur, crachant l’amertume des déshérités qui voient leurs semblables par milliers se sacrifier en martyrs dans les mouroirs de la Méditerranée et finir en pâtée humaine dans les entrailles d’un monstre marin, accro à la chair africaine échouée sur les rives de la misère.

Quelle est cette misère que nous fuyons au point d’abjurer père, mère et patrie? De celle qui fait de nous des pouilleux, des gueux, enfants ou vieux en pleurs, sans arme à brandir, devant des maisons détruites, des quartiers rasés par la soif de la modernité qui fait de la ghettoïsation son épée de Damoclès? De quelle misère infanticide et patricide devrait-on dénoncer les ignominies les plus insidieuses? De cette perte de foi, nous évoquerons l’imminence qui plonge le peuple dans la décadence au vu et au su des gouverneurs anthropophages. Ceux-là mêmes qui se nourrissent du sang du peuple avili, dépossédé de sa dignité au point de revendiquer, sans en mesurer le poids, la déchéance de la nationalité.

Si en 1983, les immigrés stigmatisés en France avaient entamé à Marseille la marche pour l’égalité et contre le racisme, pour réclamer leur droit à la dignité humaine, hier, des centaines de nos compatriotes ont mené la leur, de la commune de Ain Sbaa à Casablanca, d’où ils ont été délogés par les forces de l’ordre. Un exil opéré en groupe et en famille dans un geste désespéré de personnes astreintes à une fuite, à une marche pour chercher le sens de leur inappartenance, chez leurs voisins aux portes de Ceuta, pour revendiquer un droit d’asile.

Cela devient une bouée de sauvetage, un SOS lancé à la face du monde.
Or, là où le bât blesse, c’est qu’il n’est pire exil que celui auquel sont acculés des citoyens chassés de leurs propres terres sans l’espoir d’être relogés. Il n’est pire exil que le sentiment d’être un bâtard non reconnu par ses parents ou sa patrie. Ce n’est plus un choix devant l’insouciance des politiciens qui se gavent la panse des maux du peuple et rient sous cape de sa déconfiture. Cela devient une bouée de sauvetage, un SOS lancé à la face du monde.

Ainsi s’exilera qui voudra, ils s’en soucient comme d’une guigne. S’exilera qui osera, sur des terres conquises depuis bien des siècles, les monstres hideux prennent racine sur les cadavres des exilés qu’ils écrasent par leur silence goguenard et leur morgue fate et mesquine.

S’exilera qui voudra, cela ne les touchera pas du moment que Hayat Belkacem, l’étudiante marocaine tuée lâchement par la marine royale le 25 septembre dernier, alors qu’elle tentait de rejoindre à bord d’un go-fast clandestin les côtes espagnoles, et les autres milliers de ses semblables, morts d’avoir un tant soit peu espéré, ne représentent à leurs yeux que des bêtes de somme ou pire encore des esclaves séculaires que l’on se passe en héritage de père en fils et que l’on s’arroge le droit de laisser pourrir dans leur mouise. Non, l’affranchissement n’aura pas lieu même si Hayat ira au paradis, ils continueront de jeter dans leur géhenne ceux qui oseront s’amouracher de dignité.

″L’exil est une espèce de longue insomnie”, disait Victor Hugo, mais dans mon malheureux pays, il devient une inspiration, une révolte contre-soi, une forme de résilience pour ceux qui écument dans le gouffre de l’aliénation et pataugent dans les abysses de la déshumanisation. Se frotter à la vague de la mer pour éviter le ressac d’une tornade humaine qui broie les pauvres, les spolie de leur sève humaine, de leur droit à la vie, d’une éducation efficiente et non élitiste.

Il est tristement déchu mon beau pays, où les femmes chassées de leurs quartiers par les chiens du Makhzen tentaculaire qui ne cesse de s’éterniser, revendiquent rageusement la déchéance de leur nationalité marocaine. Il est bien déchu le peuple qui réclame l’asile aux portes de l’Espagne, sans que les responsables ne se laissent hérisser les poils d’une conscience, putréfiée par l’argent nauséabond, sucé de la moelle de la masse. Une masse abrutie et assommée par les matraques de la dictature sournoise et perfide. S’exilera-t-on en masse et dès lors, ils s’en réjouiront et s’en lécheront les babines de n’avoir eu aucune peine à euthanasier les plus récalcitrants.




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