Au Maroc, où la la presse n'a jamais été aussi muselée, c'est un ovni. Diffusée exclusivement sur YouTube, l'émission "1D2C" se veut sans tabous.

C’est l’émission dont tout le monde parle au Maroc. Pour l’encenser…ou la critiquer ! "1D2C", "1 Dîner 2 Cons", qui n’est diffusé que sur YouTube, est une espèce d’OVNI dans le monde ultramuselé de la presse marocaine. Rappelons en effet qu'en matière de liberté de la presse, le Maroc est descendu à la 135e place du classement de Reporters Sans Frontière (L'Algérie devance le Maroc à la 136e place).

Pourtant, fait nouveau, la parole s'exprime de plus en plus librement sur les réseaux sociaux. Là d'ailleurs où l'on va partager les liens des émissions comme le "Dîner 2 Cons", dont la liberté de ton peut surprendre.

Intrigué, nous avons voulu rencontrer Amine Belghazi, l’un des cofondateurs, pour en savoir plus ce drôle de projet. "On voulait faire quelque chose un peu inspiré de l’émission d’Ardisson sur Paris Première, '93 faubourg', avec un dîner, des conversations filmées, avec des artistes, des blogueurs, des chercheurs…. Et évoquer tous les sujets sans tabous et sans interdits. Bref, parler de politique, de religion et aussi de sexe: les trois interdits !"

Amine Belghazi et Youssef El Mouedden, 
les animateurs de "Dîner de Cons" 

Provocateurs, Amine Belghazi et son compère Youssef El Mouedden ont décidé donc d’aller jusqu’à mettre sur la table des verres d’alcool. Un scandale au Maroc, pays musulman.
"On sait très bien que ça choque, ces verres de bière, à l'écran. Mais on y tenait. On veut montrer que le Maroc ce n’est pas que cette société très traditionnelle et conservatrice. Tout ça est très hypocrite tout de même, car on trouve de l'alcool partout ! On a commencé à diffuser notre émission il y a deux ans, mais je remarque néanmoins que c’est surtout pour la dernière en date, diffusée en août, qu’on a eu le plus de critiques sur l’alcool. On nous voit comme des nihilistes, c’est le terme que nos détracteurs emploient."
Lors de sa dernière émission diffusée fin août, "1D2C" a en effet touché au tabou ultime : la monarchie. Au programme, un décryptage sans concessions du discours du trône à Al Hoceima, capitale du Rif, que le roi a prononcé cet été, discours qui était très attendu par tout le Maroc.

Sur le plateau, les invités n’ont en effet pas hésité à ironiser sur le fait que le fameux discours, diffusé sur YouTube, avait récolté plus de "dislike" que de "like", obligeant la chaîne à désactiver le compteur des "like".


Procès en série
Le sujet des émeutes du Rif reste très sensible, avec l’expulsion de plusieurs journalistes étrangers tentant de couvrir les événements. L’un des habitués du plateau du "Dîner 2 Cons" était d’ailleurs El Mortada Iamrachen, militant du Rif, qui fin 2017 a été condamné à cinq ans de prison ferme pour "apologie du terrorisme".

C'est la même mésaventure qu’a connue une blogueuse très active sur Facebook, convoquée au tribunal pour apologie du terrorisme, et, qui invitée au "Dîner 2 Cons" pour une spéciale Ramadan, plaisantait :
"Ils auraient pu m'attaquer pour atteinte à la pudeur, à la moralité, ou je ne sais quoi, vu mes statuts Facebook. Apologie du terrorisme, je n’y aurais jamais pensé !" 
De fait, les plateaux du "Dîner 2 Cons" rassemblent souvent les têtes les plus sulfureuses du Royaume.
"Ce n’est pas voulu. On essaie d’avoir des points de vue très différents, de faire intervenir par exemple une militante féministe à côté de quelqu’un de beaucoup plus religieux et conservateur. Mais c’est vrai que les gens ont peur de parler. On galère pour les invitations! Il faut en lancer une vingtaine pour récolter un oui ! Certains nous font savoir qu'ils aiment bien, mais qu'ils ont peur de se compromettre en apparaissant sur notre plateau", dit Amine Belghazi.
Le rêve des animateurs du "Dîner 2 Cons" ? Pouvoir faire une émission 100% féminine :
"On a des femmes qui sont venues au 'Dîner'. Mais pas assez, je le regrette. Je les comprends car elles se font beaucoup plus attaquer sur les réseaux sociaux quand elles prennent la parole. On est une société encore très patriarcale."
Le "Dîner 2 Cons" gêne-t-il en haut lieu ? A la suite de la diffusion de la dernière émission, l’association Racines qui avait hébergé le tournage a été contactée par des fonctionnaires d’Etat, tentant de l’asticoter sur son statut et son bail.

"Ce qui nous protège, c’est qu’on fait ça de manière bénévole. Moi, en parallèle, je fais du montage vidéo, de la production, c'est ce qui me permet d'être autonome financièrement. Les journaux au Maroc sont asphyxiés car s’ils déplaisent en haut lieu, on leur coupe la pub, et ils doivent fermer. C'est ce qui s'est passé avec le Journal (NDLR: titre indépendant qui a dû fermer, après avoir subi les foudres du régime). Le seul moyen d’avoir une parole libre, c’est de faire des choses un peu à l’arrache, en clandestin."

nouvelobs.com/


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