Elle avait seize ans. Il en avait vingt-trois. Il sortait à peine de l’enfer seigneurial où l’apprentissage du Coran s’effectuait au moyen de la falaqa. Il était profondément blessé, le "moi" à l'article de la castration. Seule l’école moderne avait pu l’exfiltrer de ce monde pétri de fatalisme et d’arbitraire. Corvéable à merci, derrière le paravent de l’apprentissage du coran, on l’avait torturé, humilié, battu à mort.

Dalila, elle, n’était pas encore sortie de son enfer. Déjà svelte, la blondeur de ses cheveux et la lumineuse blancheur de sa peau rappelaient au jeune homme, tout juste échappé du moyenâgeux harem paternel, tout ce monde salutaire des «Nasranis» où l’on ne maltraitait point les enfants, ne battait pas les femmes, n’étouffait guère les velléités d’épanouissement. 

Le jeune homme tomba amoureux fou de ce regard de félin terrifié. De ces cheveux blonds, de ce corps si frêle. De ce sourire fugitif qui peine à braver le visage de Dalila. Et puis cette timidité mâtinée de frayeur. Ce genre de peurs qui n’a nul besoin de raison pour exister. Une espèce de peur chtonienne si profonde qu’on la dirait venue de l’âme même de…l’âme.

Mais le jeune homme, lui-même rescapé du magma de la violence, pouvait ressentir, certes confusément, mais distinctement, la tristesse de sa Dalila d’adolescente. Spontanément, l’amour fut ! Cimenté qui plus est par une espèce de fraternité des suppliciés où les mots, désespérément muets, cédaient la place aux regards. Chacun espérait voir son salut venir du côté de l’autre. 

Les gestes maladroits venaient consoler deux êtres tragiquement inconsolables. Écorchés vifs. Il ne connaissait rien à l’alphabet de l’amour. Dalila non plus. On ne leur a appris que les codes de la domination. 

Elle était, quant à elle, dominée par la terreur d’un père délié de toute affection depuis qu’il avait commencé à compter les années par le nombre de ses épousailles. Ayant tant enduré au côté d’un tel fauve, la mère de la jeune fille en mourra plus tard. De chagrin et de hogra.

Dans ce capharnaüm (in)humain où triomphaient les tortionnaires, les deux frêles silhouettes se forçaient à rêver, à s’enlacer, à laisser s'entre-tâtonner leurs lèvres. Mais nulle consolation ne daignait se présenter à leur innocence déjà fort éprouvée. Tant pis ! Leur amour put se passer de la consolation réciproque.

Puis le tout jeune homme partit un jour explorer des contrées où l’on pouvait allègrement respirer sans transpirer, librement dénoncer sans énoncer, impunément annoncer sans renoncer.

L’adolescente Dalila était devenue une belle jeune fille dont le père refusait toute exposition au soleil de l’amour. Domination oblige. Mais vint le jour où elle osa enjamber le mur de la hogra.

Plusieurs années s’écouleront sans que le jeune homme n’aie jamais eu le courage de s’affronter à lui-même en s’affrontant à son premier amour. Il connut Hélène, Danielle, Catherine, Fatima, Amina, Aïcha…et tant d’autres « femmes d’étapes ». Mais, en elles, il ne cherchait, en vérité, que ce premier amour qui s’éloignait au fil de ses rêvasseries et de ses vagabondages à travers la mappemonde. Chacune de ces femmes ne pouvait lui concéder qu’une pâle copie d’un amour perdu comme une Andalousie d’antan.

Parce qu’il fallait échapper au qu’en-dira-t-on dans une société où les index prenaient un vicieux plaisir à pointer toute jeune fille osant vivre seule, la jeune fille se maria sans grand plaisir. Sans plaisir aucun, en vérité.

Le jeune homme fit de même, parce qu’il était déjà bien fatigué après avoir tant bourlingué. Chacun des deux ex-suppliciés amoureux feignait d’oublier. Mais l’image de l’autre restait terrée au plus profond de chacun d’eux. Ils eurent des enfants, chacun avec son conjoint, construisirent des carrières fulgurantes, chacun de son côté. Leurs conjoints, eux, crurent à l’ancrage autant définitif qu’exclusif au sein de foyers dûment cimentés par des progénitures respectives suffisamment fournies.

D’autres années marquées par le seul souci du devoir sont venues s’additionner aux années où survivait de moins en moins quelque espoir de résurrection amoureuse.

Puis, survinrent les retrouvailles. Hélas ! L’âge adulte s’était glissé, entre-temps, dans les interstices d’un amour premier qui se nourrissait de douleur et de candeur. Leurs conjoints respectifs étaient là et bien là. Leurs enfants aussi. La peur s’empara aussitôt du jeune homme devenu désespérément adulte. Que faire pour retrouver un amour "foetal" où il aura goûté aux premiers « fruits de la passion », magnanimement offerts par une créature sublimissime, qui plus est ? Comment retrouver les premiers frissons orgastiques au simple toucher d’une main hésitante ? Comment offrir et se laisser offrir l’amour sans abîmer l’innocence d’antan ?

Ces questions furent coupables de l’insomnie des deux amoureux qui se sont retrouvés à l’âge où les soucis du quotidien avaient déjà – avec quelle férocité ! – pris la place des vierges sensations.

Les retrouvailles succédèrent aux retrouvailles. Mais la peur de faire souffrir des conjoints plongés jusqu’au prix du kilo d'oignons dans le train-train familial, peut-être aussi la peur de l’ampleur même de cet amour clouaient sec les deux ex-amoureux. Ils ne voulaient, en effet, pour rien au monde, devenir de vulgaires amants. Ils voulaient rester amoureux.

Soudain, sa femme le réveilla : « Lève-toi ! Ton fils vient nous voir aujourd’hui. Il a déjà pris la route. Va donc chercher la viande ! »

Devant le boucher qui coupait la viande, il se surprit à dire à haute voix : « Sur cette terre, chaque créature se voit un jour, d’une façon ou d’une autre, couper en morceaux » Le boucher lui répondit : « Tel est le rituel d'Allah parmi ses créatures !»

Il n’a rien compris, le pauvre...boucher !

Abdessamad Mouhieddine
Journaliste



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