En effet, l’un (Sami) de ces internautes commence son commentaire en précisant que «cette actualité, (il s’agit ici, rappelons le, du droit de vote et de la création d’un CSCME), n’ «intéresse que certaines personnes d'un certain âge en mal de reconnaissance en France et qui rêvent de pouvoir, de conseil ou d'expertise dans le cadre du Haut Conseil des MRE». Cet argument devient plus explicite lorsque cet internaute ajoute: «Il s'agit pour nous, jeunes, de défendre nos acquis en France car c'est en France que nous vivons et que c'est en France que notre avenir se joue…». 

Ce point de vue, corroboré par d’autres commentaires, soulève des questions de fond et mérite qu’on y accorde toute l’attention requise. C’est la raison pour laquelle j’ai estimé utile d’essayer d’y répondre sans détour. 

En premier lieu, il me semble important de souligner l’importance de cette opportunité de dialogue et d’échange que nous offrent les différents forums Internet dédiés aux MRE. Car, en effet, épurés de quelques excès de langage et d’une certaine dose d’agressivité (voire des injures) ces forums, qui s’imposent de plus en plus comme de véritables outils d’information et espaces d’expression, peuvent nous permettre d’instaurer entre nos concitoyens marocains éparpillés à travers le monde des liens de dialogue et d’échange très forts et utiles. D’autant plus que la franchise et la spontanéité qui caractérisent généralement les opinions qui s’y expriment dénotent avec une certaine pratique de la langue de bois en vogue de nos jours. Par conséquent, il n’est pas exagéré de dire qu’aucun décideur sérieux et aucun chercheur averti ne peut aujourd’hui ignorer ces espaces ou négliger les avis qui s’y développent quotidiennement, car ils ne manquent pas de pertinence. 

La deuxième raison qui me pousse à réagir aux déclarations des différents internautes s’explique surtout par le fait que quelques unes des idées qu’ils défendent au sujet de l’exercice des droits civiques m’inquiètent. La lecture des commentaires qu’a suscités l’un de mes articles, ou d’autres articles (entretiens) abordant ce thème (3), laisse apparaître, effectivement, deux tendances alarmantes. 

La première tendance est au fond une posture de renoncement et de résignation doublée d’une manière très particulière de concevoir la nature des liens et des rapports des MRE avec le Maroc. Quand l’un (Sami) de ces internautes, abordant (le 26-12-06) la question de la participation des MRE aux échéances politiques de 2007, affirme que «le Maroc a déjà pensé à ses "représentants" comme il sait le faire!», il ne fait qu’admettre un fait accompli et cautionner une pratique peu démocratique qui ne correspond ni à l’idée que nous nous faisons tous d’un Maroc moderne, débarrassé de tous ces grands maux qui gênent son évolution (corruption, clientélisme, abus d’autorité…), ni à l’esprit des initiatives prises dans ce sens depuis le début des années 2000. 

Cette attitude de renoncement est partagée par un autre internaute (Raouf) qui déclare (28/12/06) sur le même registre que «Rabat a déjà donné le ton du model de représentativité qu'elle souhaite» et que le reste n’est, je le cite, que «spéculation» et «gesticulation». Un certain Amazigh (pseudo) écrit pour sa part (26/12 à 17:05) à propos d’un autre article (4): «Moi, je trouve cela complétement dangeureux de "rappeler" aux jeunes qu'ils sont marocains alors que l'environnemment dans lequel il faut qu'ils se battent et se défendent est ici...Ce constat fait partie des enjeux nouveaux dont il faut tenir compte. Mais, bon…» (la déclaration est reproduite textuellement).

Devant ce flot de pessimisme et face à cette attitude défaillante, il n’est pas inutile de rappeler quelques vérités. La revendication par les MRE d’une participation politique juste et entière dans le pays d’origine est avant toute chose une question de droit et d’égalité devant la citoyenneté. La renier équivaudrait à commettre un déni de droit et une injustice à l’égard de 3 millions de MRE. Cette revendication n’est pas le fruit du hasard. Elle est l’aboutissement d’un long combat mené depuis des années par quelques ONG et une poignée de personnes visionnaires. Elle s’est imposée progressivement pour prendre, surtout depuis novembre 2005 (Discours de SM le Roi), une dimension particulière : le droit de vote et d’éligibilité des MRE s’impose désormais comme un droit fondamental reconnu et affirmé par l’autorité suprême du pays. Par conséquent, quoi de plus normal et de plus démocratique que de continuer à militer pour que ces 3 millions de marocains puissent exercer d’une manière effective leurs droits civiques dans leur pays d’origine ? 

De nombreux indices (enquêtes et sondages) confortent cette idée. Ils montrent à quel point les MRE sont désireux de prendre part au processus de modernisation de leur pays et, en même temps, ils nous révèlent l’étendue des contraintes et obstacles qui empêchent la concrétisation de ce désir. En effet, à la question «qu’elle est la raison principale qui vous empêche de retourner vivre au Maroc ? 72 % de nos compatriotes établis à l’étranger désignent l’injustice (34 %) et la corruption (38 %) comme étant les deux fléaux qui entravent l’évolution de notre pays et contrarient leur volonté de retour et d’installation (définitive ou provisoire). Ce ne sont donc pas les attaches, ou l’absence d’attaches (familiales et sentimentales) avec le pays d’origine qui constituent l’obstacle premier à ce retour; elles ne sont citées que par 7% des personnes interrogées. La thèse de l’effondrement du mythe du retour a donc du plomb dans l’aile.

Par conséquent, et afin de réduire ces inquiétudes et de lever ces obstacles (réels ou imaginaires), il me semble impératif que les MRE puissent exercer leurs droits civiques et bénéficier d’une représentation réelle au sein des principales institutions nationales (Parlement, fondations, Conseils d’Administration des Banques et grandes entreprises…). C’est également pour ces mêmes raisons que la mise en place d’un CSCME, apparaît indispensable, car cette structure peut à la fois fournir, sous certaines conditions de fond, le cadre idéal pour mener une vraie réflexion sur la question de la participation des MRE au développement de leur pays et pour permettre, en même temps, une meilleure compréhension des problèmes qui les concernent directement que ce soit dans le pays d’accueil ou dans leur pays d’origine.

Refuser, pour une raison ou une autre (stratégique, politique), d’admettre cette réalité, continuer à ignorer l’importance de cette relation étroite entre l’exercice de droits civiques et l’amélioration des conditions de vie des MRE, ici et ailleurs, s’obstiner à décourager les MRE et les inciter à renoncer à revendiquer l’exercice de ces mêmes droits (vote et éligibilité), sont certainement les plus piètres services à leur rendre et à rendre au pays. 

La deuxième tendance qui caractérise le discours et l’argumentaire de ces «jeunes» internautes, et qui mérite que nous y prêtions attention, consiste à ranger les marocains établis à l’étranger dans deux catégories distinctes presque en opposition: jeune et «personne d’un autre âge». Cette classification qui prend comme critère de base un élément d’ordre exclusivement biologique: l’âge, pose de nombreuses interrogations.

Les commentaires et les positions que j’ai retenus pour les besoins de la démonstration, reflètent effectivement une tendance dangereuse qui vise à créer de nouvelles cassures au sein de la communauté MRE: «On ne fait pas du neuf avec du vieux! Par contre ce qui est vieux peut prendre conscience qu'il n'est plus utile !», estime une internaute (Loubna). Ce passage, qui peut être retenu comme thème d’un débat philosophique sur «l’utilité du vieux» dans une époque où la perte de repères et la dilution des valeurs dans les eaux troubles de modes sociales et culturelles éphémères, porte les germes de la désunion et de l’affaiblissement.

D’autres commentaires, adoptant la même tonalité, franchissent un pas de plus dans cette dérive en ces termes : «De quel droit ce monsieur se permet de parler des jeunes……. Nous ne sommes plus dans les années 60 et nous n'avons plus besoin de porte-parole et notre avenir est en France! Autrement on serait déjà au Maroc!!!» (Faiçal le 27/12 à 19/55). 

Prenant la personne interviewée (5) à partie ce même internaute poursuit : «Cessez Monsieur de rêver et les personnes de votre âge devront par humilité s'abstenir de parler au nom des jeunes sur lesquels vous ne savez rien………..» 

Deux autres internautes surenchérissent en ces termes: « Monsieur (…) rentrez au Maroc il y a quoi faire pour vous au niveau des prochaines élections législatives ! Les jeunes franco-marocains ont d'autres attentes et ne se retrouvent plus dans vos débats qui n'intéressent personne ou du moins ceux de votre génération» (Nassr le 26/12 à 17:43).

«Moi, je trouve cela complètement dangereux de "rappeler" aux jeunes qu'ils sont marocains alors que l'environnement dans lequel il faut qu'ils se battent et se défendent est ici...Ce constat fait partie des enjeux nouveaux dont il faut tenir compte...Mais, bon..» poursuit un certain Amazigh (26/12 à 17:05).

Ces jeunes (?) qui s’expriment sous des pseudonymes (qu’on retrouve sur plusieurs forums) et qui visiblement ne partagent pas l’acharnement de certains MRE «d’un autre âge» à défendre les droits les plus légitimes des MRE, se placent dans une position étrange de confrontation directe et de rupture avec les «Autres» MRE, parce qu’ils sont, tout simplement, d’un «autre âge» ou des «années 60». En tout cas, ces «jeunes» ne semblent pas saisir toute la portée de leurs déclarations et les risques que comporte cette attitude fataliste et ce discours défaitiste qu’ils véhiculent à travers les forums MRE à moyen et à long terme. 

En réalité ces déclarations doivent nous alarmer. Elles contribuent à favoriser, d’une manière insidieuse et diffuse, l’avènement d’un «Nous» et «les Autres» d’un genre nouveau que je traduirai, pour l’instant, par un JME (Jeunes Marocains de l’Etranger) et un VME (Vieux Marocains de l’Etranger). Ces deux catégories de MRE sont, dans le discours des internautes cités en exemple, en totale opposition. Et c’est là le vrai danger et la raison profonde de mon inquiétude.
Certainement. Il faut impérativement et le plus rapidement possible, prendre au sérieux et en considération les mutations profondes que connaît la communauté MRE. C’est une question de bon sens et de bonne gouvernance. En effet, si pour un «ancien» immigré les questions de son isolement dans des foyers délabrés, du transfert (de plus en plus cher) de sa pension de retraite et des ses économies au pays ou de son retour définitif à son village, constituent des questions prioritaires, ce sont des attentes, et des aspirations d’un autre ordre qui préoccupent et déterminent l’action d’un jeune issu de l’immigration. Mais, pour répondre aux problèmes qui lui sont posés dans le pays d’accueil ou de naissance en termes d’insertion, de promotion sociale, d’emploi, de formation, de citoyenneté, d’égalité des chances, ce jeune n’a nul besoin d’instaurer des cloisons entre lui et ses «aînés» ou ceux, que certains se plaisent à désigner par personnes d’un «autre âge» ou des «années 60».

S’interroger sur les raisons et les effets de ces mutations pour y apporter les réponses les plus adaptées est non seulement l’affaire des sciences sociales (la recherche universitaire sur cette thématique reste déficitaire) et des ONG, mais elle doit être l’une des priorités majeures des autorités marocaines. Les pays d’accueil ont, bien entendu, leur rôle à jouer et leur part de responsabilité à prendre dans l’accompagnement de ces mutations et la mise en place de politiques efficientes susceptibles d’y apporter les réponses les plus adaptées.

Cependant, si certains aspects de cette mutation doivent être revendiqués par les jeunes issus de l’immigration, il n’est ni pertinent ni constructif d’en faire une ligne de rupture ou de séparation entre les immigrés marocains: d’un côté les «JME» et de l’autre les «VME». Car, tenter de construire d’une manière arbitraire à partir d’un aspect particulier qui est l’âge, des lignes de séparation entre un «Nous» jeune (naturalisé ou né sur le sol du pays d’accueil) et les «Autres» MRE d’un «autre âge» ou d’une «autre époque», est non seulement une aberration, c’est une attitude irresponsable et dangereuse.

Pour revenir à Pierre Bourdieu qui écrit que «la jeunesse n’est qu’un mot», il me semble plus sain de replacer les réactions des «jeunes» internautes cités dans leur contexte tout en soulignant avec force l’idée mise en évidence par cet éminent sociologue qui consiste à montrer que «les classifications par âge (mais aussi par sexe ou, bien sûr, par classe...) reviennent toujours à imposer des limites et à produire un ordre auquel chacun doit se tenir, dans lequel chacun doit se tenir à sa place» . Malheureusement, le «Nous» et «les Autres» que les jeunes internautes proposent aujourd’hui ne peuvent conduire qu’à cet «ordre» très particulier souligné par Bourdieu. 

Il y a, sans doute, des ruptures, nécessaires et salutaires, qui doivent être réalisées très rapidement pour inscrire l’image, les actions, les projets et les revendications des MRE dans les réalités d’aujourd’hui. En revanche, il serait nuisible de créer en leur sein des lignes de partage sur la base de critères arbitraires et artificiels tels que l’âge ou la condition sociale et professionnelle. En revanche, il serait plus pertinent et plus constructif d’établir un vrai cahier de doléances qui tient compte des intérêts des MRE dans leur ensemble. Cet «Ensemble», qui doit se construire sur la base de critère rationnels et réfléchis, avec et pour tous les MRE, pris dans leur diversité et leur pluralité, doit être promu et défendu farouchement par tous. 

Ce travail, auquel les ONG doivent prendre une part importante, apparaît aujourd’hui, pour des raisons objectives, comme nécessaire et même urgent. C’est, en premier chef, aux autorités nationales qu’incombe la responsabilité de prendre en charge le dit travail et de proposer les initiatives les plus fortes et les plus concrètes pour éviter que le fossé ne se creuse entre les différents tendances qui composent la communauté MRE et entre cette dernière et le Maroc. 

Quid des centres culturels, de l’ELCO, des échanges culturels, du co-développement, de la formation et de la lutte contre les discriminations (emploi, logement ) qui frappent nos concitoyens sans distinction ; «jeunes» ou «d’un autre âge», des «années 60» ou de ce millénaire. 

1) P. Bourdieu (Entretien avec Anne-Marie Métailié, paru dans Les jeunes et le premier emploi, Paris, Association des Ages,1978),
2) Article : «Le CCDH et le CSCME : entre confiance et suspicion» dec. 2006…
3/4) article intitulé «débat transnational sur l'immigration marocaine» (déc .2006)

Mohammed Mraizika
Chercheur en sciences sociales et en ingénierie culturelle


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