Quand dans les dix ans qui viennent, un jour ou l’autre, le Pont Morandi s’écroulera et quand, alors, nous passerons tous des heures et des heures coincés dans des embouteillages monstres, nous nous souviendrons de ceux qui ont dit non à l’autoroute de contournement.
Voilà, mot pour mot, les paroles du Président de la Chambre d’Industrie de Gênes en Décembre 2012. Un optimiste, le mec, en même pas six ans l’affaire se retrouvait dans le sac! Un beau désastre, le viaduc Morandi, un désastre républicain, un désastre démocratique! D’accord ça se passe en Italie, avec tout le côté folklo qu’on peut y associer, surtout nous, les Franchouilles, gens sérieux s’il en est, qui font, notamment, circuler les trains, les avions, les camions et même les bagnoles, dans une harmonie si admirable que le monde entier nous l’envie.

Pourtant, même en Italie on trouve des gens de bon sens, vous vous rendez compte! Des types responsables qui voyaient venir les gros emmerdements depuis fort longtemps. Le projet de contournement en question existait depuis 1984, une paille! On voyait bien le trafic autoroutier augmenter sans cesse, avec de plus en plus de camions et de plus en plus lourds. Ils savaient parfaitement, les gens de bon sens, que le joli viaduc surplombant Gênes, ouvrage d’art au sens le plus artistique – pour ne pas dire le plus poétique- du terme, n’offrait pas, dans de telles conditions, les garanties d’un minimum de pérennité. Ils n’oubliaient pas, non plus, à quel point on peut douter de la qualité des bétons des années soixante, époque où c’était la Mafia qui décidait de la quantité de sable à incorporer, histoire de dégager le petit bénef supplémentaire qui met de l’huile dans les rouages administratifs. Ils se doutaient bien, ces braves Ritals, que chaque fois qu’on fait passer un quarante-tonnes sur un machin pareil on crée des ondes vibratoires propres à fragiliser un peu plus la structure. Et des engins de ce calibre il en déboulait deux bons milliers toutes les vingt-quatre heures en moyenne, vous pensez, une des principales routes entre l’Ouest et l’Est de l’Europe, ça génère du flux!

Du coup, on se dit qu’il était quand même balaise, cet architecte Morandi, il a résisté au delà de toute raison, son joli viaduc en allumettes géantes, ça fait un bail qu’il aurait dû se retrouver cinquante mètres plus bas, dans le lit douillet du petit fleuve Polcevera. Le plus rigolo restera pour moi, personnellement -ce qui m’importe le plus, je vous l’avoue- que j’y suis passé au moins vingt fois, entre les années soixante-dix et les années deux-mille, sur ce transbordeur mal ficelé. Ça se faisait tout naturellement, sans penser à mal, on percevait le caractère plutôt gracile de la structure mais la confiance l’emportait, y a pas de raison…ben oui, il y en avait une, voire même plusieurs, mais, comme disait voilà fort longtemps Fernand Raynaud (un comique qui ne se qualifiait pas « humoriste », à l’époque la décence l’emportait encore) « c’est étudié pour« … En effet…étudié sans aucun doute, mais pour…pour un trafic dix fois inférieur, ça change tout!

En un mot comme en cent, tout le monde, enfin je parle des gens dûment informés, savait que ce viaduc pouvait se casser la gueule du jour au lendemain. Manque de pot, dans une démocratie digne de ce nom, les gens informés on s’en fout, ce qui compte c’est l’opinion publique et ceux qui la manipulent. En l’occurrence nos amis Ritals disposaient d’une arme redoutable, l’illustre Beppe Grillo, le fondateur du Mouvement Cinq Etoiles, plus tard grand triomphateur des dernières élections. Le zigoto en question, un pitre de haut vol recyclé dans la politique, un peu le genre Coluche mais successful, lui, penchait grave, en plus de sa vocation anarchiste, sur le côté écologiste militant. Et donc cet espèce d’hurluberlu s’acharna à faire capoter le projet d’autoroute de contournement, avec toute la hargne et le mordant dont on le sait capable. Son leitmotiv: « Il faut envoyer l’armée pour les arrêter! Et qu’ils ne viennent pas nous raconter la petite fable de l’écroulement imminent du Pont Morandi; Autostrade (le concessionnaire autoroutier) nous a dit, à nous, qu’il durerait encore au moins cent ans, ce viaduc! » C’était il y a quatre ans! Donc ce pignouf a réussi, avec d’autres politicards du même acabit, à bloquer encore un projet vieux de trente ans dont l’urgente nécessité apparaissait tellement évidente que nul ne la voyait!… au moins parmi les grands décideurs de leur République, aux Macaroni, laquelle sous certains aspects se révèle parfois encore pire que la notre.

Vu, au surplus, le coût exorbitant de l’opération envisagée -entre trois et quatre milliards d’Euros- Grillo et ses acolytes emportèrent aisément le morceau. Il fallut encore des années pour que le dossier revienne sur le tapis européen y recueillir enfin, hélas trop tard, un avis favorable, en d’autres termes une subvention… au demeurant tout à fait justifiée au vu de la portée internationale de l’affaire. Et c’est d’ailleurs, bien évidemment, sous les roues des gros camions polonais, tchèques et bulgares, entre autres, que l’œuvre maîtresse du camarade Morandi finit par s’effondrer comme un amas de déjections canines. Merci M. Grillo, merci les 5 Étoiles et merci la Démocratie! Quand l’incompétence et l’irresponsabilité vocifèrent à l’unisson, l’électeur les écoute; les autres ne parlent pas assez fort! 

Au bout du compte, l’histoire se solde par quarante trois morts, au moins, et une embolie économique pour la Ligurie. La prophétie du Président industriel que j’évoquais tout à l’heure se réalise. Les touristes, les transporteurs, les Génois, tout cela s’accumule et s’amoncelle sur les routes d’un autre âge qui deviennent passage obligé. Ces malheureux remercient sûrement les salopards irresponsables qui dirent non quand il fallait dire oui et tout de suite. L’histrion Grillo et sa bande se sentent assez mal dans leur peau, désormais. Seulement, aujourd’hui ce sont eux qui gouvernent, en association avec la Ligue de Salvini…tout ce qu’on peut souhaiter c’est que ce dernier profite de l’occasion pour asseoir son leadership au sein du Gouvernement. Le type qui a débarrassé l’Italie de ses envahisseurs africains parviendra-t-il ainsi à calmer les ardeurs gauchiardes ( voir ça et puis aussi ça) de ses alliés? On peut toujours l’espérer, sans quoi l’Europe ne le loupera pas et les électeurs non plus. 

Alors, pour conclure tout cela, la « petite fable du pont » comme disait cet imbécile de Grillo, comporte, comme toute fable qui se respecte, une morale. Il reste juste à la débusquer car elle se cache, vous comprenez c’est une morale nauséabonde, les gens bien comme il faut vont encore se tordre le pif.

L’enseignement primordial de la triste histoire du viaduc de Gênes repose sur le fait qu’un seul décideur responsable vaut infiniment mieux qu’un tas de rigolos mus par des intérêts divers généralement dépourvus de lien avec les problèmes à résoudre. Voilà pourquoi ça marche partout où il y a un patron sérieux, qu’il soit démocratiquement choisi, comme le copain Vladimir ou simplement responsable, comme l’étaient nos Rois au temps de l’Ancien Régime, lesquels devaient seulement rendre des comptes à Dieu. Mais comme Dieu c’était l’élément essentiel de leur fonds de commerce, ils ne s’avisaient pas de le contrarier, nos bons monarques absolus. Et si, faut il le rappeler, dans ce dernier cas les choses sont parties en quenouille, c’est, avant tout, parce que Louis XVI, ébloui par les « Lumières », a voulu rendre du pouvoir aux Parlements. Montesquieu l’avait bien expliqué « le pouvoir arrête le pouvoir« … certes mais, ajoutait il, « la démocratie repose sur la vertu« … pas la peine d’en dire plus! Dans la triste réalité il faut toujours qu’il y ait un patron et qui décide en dernier ressort, dans le cas contraire les choses s’en vont à veau l’eau et cela finit toujours mal. Et qu’on ne vienne pas me raconter des histoires de tyrannie ou de dictature, la notre de dictature n’est pas mal non plus, en revanche elle ne nous sort pas du pétrin, elle nous y enfonce!Autre enseignement à tirer de cette « petite fable du pont« : méfions nous de ces peigne-culs de la politique, qui prétendent se mêler de questions scientifiques ou techniques auxquelles, à l’évidence, ils n’entravent que dalle. Je pense, par exemple, à tous ces mecs qui nous parlent d’écologie, qu’ils soient de gauche ou de droite, et notamment à ces derniers quand ils décrètent le changement climatique foutaise de gauchiards. Prenez Trump, au hasard, qui nous rassure genre « tout va bien, les amis, circulez y a rien à voir ». Il vous paraît compétent, le Donald, pour traiter pertinemment de ce genre de question? Ou bien ça serait-y pas un peu dans le but inavoué de booster à bloc les affaires de ses potes marchands de charbon et de pétrole? J’ai mon idée là dessus mais bien sûr je m’en voudrais de vous influencer… et puis, c’est la démocratie qui veut ça, pas vrai? Alors attendons sans crainte le désastre planétaire…comme les Génois, au pied de leur chouette viaduc, écoutaient bien gentiment la « petite fable » de Beppe Grillo. 



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