C'est pas moi qui le dit, c'est "Le Monde" (journal en papier lu par les anciens de ScPo) : « Bobo », l’insulte absolue. La discussion tourne en rond ? Essayez donc de traiter votre interlocuteur de « bourgeois-bohème » : fin des débats assurée ! Guillaume Jobin

LE MONDE | 26.06.2018 - Par Nicolas Santolaria

Le vélo, l’arme revendiquée du bobo.
Jusqu’à il y a peu, lorsque l’on souhaitait couper court à une conversation, il suffisait de réduire les propos de son interlocuteur à Hitler ou aux nazis. Cette manière de faire peser sur l’échange un argument d’autorité convoquant les heures sombres de la seconde guerre mondiale est ce que l’on appelle la loi de Godwin, plus communément dénommée point Godwin. Exemple : « Ils sont bien sympas, tes potes hipsters, mais avec leur bonnet bleu et leurs baskets blanches, ils sont aussi formatés que des Waffen-SS » (fin des débats).

Initialement relative aux conversations sur les forums en ligne, la loi, édictée au début des années 1990 par l’avocat américain Mike Godwin, caractérise l’issue fatale d’un échange qui, parce qu’il s’éternise, finit immanquablement par s’embourber dans les ornières de l’Histoire. « Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1 », professait alors l’inventeur de cette loi, qui s’est ensuite étendue à tout type de conversation.

Une version actualisée du Mal
Si la convocation des SS comme répulsif intellectuel a toujours cours aujourd’hui, elle tend à être concurrencée par une version actualisée du Mal que synthétise la figure du bobo. Ce réductionnisme rhétorique, caractérisé par le fait de dégainer à tout propos une référence négative en rapport à ce sociostyle urbain, pourrait en conséquence être nommé le « point bobodwin ». Les problèmes de circulation dans Paris ? La faute à ces insupportables bobos qu’Anne Hidalgo ne cesse de brosser dans le sens du poil en piétonnisant les voies sur berges ! Le remplacement de mon Lidl de quartier par un Naturalia ? Encore un coup des mangeurs de quinoa bio ! L’invasion conjointe des migrants, des brunchs et des poussettes à trois roues ? Ne cherchez pas, c’est toujours la faute des bobos !
Cause de tous les maux, le bobo peut tout aussi bien être « sale », « gentrificateur » ou « immigrationniste », la liste des qualificatifs associés n’étant pas limitative.

Popularisé en 2000 par le journaliste américain David Brooks avec son livre Les Bobos (Florent Massot, 2000), le terme, contraction de « bourgeois » et de « bohème », a rapidement pris une connotation négative. En moins de temps qu’il n’en faut pour faire pousser une barbe de trois jours, le bobo est devenu cet individu ontologiquement malfaisant, fourbe, vidant les lieux qu’il fréquente de leur énergie vitale. « Paris n’est pas une fête depuis au moins la ménopause de Juliette Gréco, Paris n’est plus qu’un dortoir pour bobos insomniaques qui pissent trop de thé vert la nuit. C’est ça, Paris aujourd’hui ! », assénait l’humoriste Blanche Gardin dans un sketch consacré aux attentats de novembre 2015.

Cause de tous les maux, le bobo peut tout aussi bien être « sale », « gentrificateur » ou « immigrationniste », la liste des qualificatifs associés n’étant pas limitative. « Il m’a traitée de “bobo de merde” », affirmait même Nathalie Kosciusko-Morizet en 2017, relatant devant le tribunal l’agression dont elle avait été victime sur un marché du 5e arrondissement de Paris, lors de la campagne des législatives.

Le principal crime des bobos ? Etre, en théorie, les zélateurs un peu faux derches d’un humanisme insincère. « Ces petits procès amusés reposent sur une accusation récurrente : celle d’agir et de vivre en contradiction avec leurs valeurs revendiquées d’ouverture, de mélange, de tolérance et de bohème. Cultivant l’entre-soi et contournant la carte scolaire pour leurs enfants, par exemple, ils n’appliqueraient pas dans leur vie quotidienne la mixité qu’ils prônent et se comporteraient finalement comme des “bourgeois” », peut-on lire en introduction de l’ouvrage Les bobos n’existent pas, de Jean-Yves Authier, paru en mars (Presses universitaires de Lyon, 208 p., 18 €).

Dans un sondage YouGov réalisé en 2013, les bobos sont en conséquence considérés comme « détachés des réalités » par 32 % des personnes interrogées, et « hypocrites » (28 %).

Ancienne « gauche caviar »
Aujourd’hui, la haine du bobo est si largement répandue que le point bobodwin est susceptible d’être mobilisé par les populations les plus diverses. De Renaud, gavroche anisé soulignant le cynisme consumériste de cette population dans sa chanson Les Bobos (2006), à Jean-Marie Le Pen qui, en 2012, proposait sa subtile analyse ethnographique du phénomène : « Le bobo se porte plutôt à gauche et il est poilu de la gueule », y voyant là un effet direct de « la mode musulmane ».

Empreint au départ d’une certaine forme d’autodérision, l’emploi du terme bobo s’est par la suite politisé à la faveur des différentes échéances électorales, prenant dans les discours populistes la place de l’ancienne « gauche caviar ». Pour les partis de droite et d’extrême droite, évoquer les bobos et leurs prétendues contradictions permet donc de se ranger symboliquement du côté du peuple qui, c’est bien connu, comme la terre, ne ment pas.

Sur le mode de l’imprécation convoquant le fantasme du « pays réel », le point bobodwin permet alors de disqualifier tout un tas de problématiques progressistes : nouvelles modes alimentaires, questions ayant trait au genre, formes de mobilités respectueuses de l’environnement.
Le terme « bobo » permet, en un simple effet de manche, de faire disparaître les véritables enjeux et de maquiller les fractures réelles.

Cette inclination à faire du bobo à la fois un repoussoir ultime et une force souterraine qui tirerait les ficelles dans l’ombre à son profit est d’autant plus discutable que la catégorie ne serait pas sociologiquement pertinente. « A l’image d’autres mots-valises omniprésents médiatiquement (ghetto, radicalisation, immigration, quartier ou banlieue), son usage est souvent réducteur et passe sous silence l’hétérogénéité des populations, la diversité des processus et des pratiques observée dans certains espaces urbains aujourd’hui », peut-on lire dans Les bobos n’existent pas.

Vocable entérinant la péremption supposée des classes sociales, le terme « bobo » permet, en un simple effet de manche, de faire disparaître les véritables enjeux et de maquiller les fractures réelles, escamotant les entreprises de prédation les plus authentiquement scandaleuses.

Là où le point Godwin se structurait en réaction à la figure du méchant absolu (ce nazi, que personne ne veut être), le point bobodwin définit, au contraire, une haine dirigée à l’encontre d’une représentation fantasmatique progressiste. Soit deux façons caricaturales et essentialistes d’anéantir toute forme de complexité dans les débats et de réduire la politique à un simulacre d’opposition.




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