Les migrations africaines d’origine subsaharienne occupent aujourd’hui une place dominante dans les discours politiques et médiatiques portant sur l’immigration. Cette focalisation s’est traduite récemment par l’adoption d’une série de mesures politiques, policières et diplomatiques visant à réguler un flux considéré comme massif, voire invasif. 

Rassemblant des données statistiques éparses, cet article donne la mesure des migrations subsahariennes en adoptant à la fois les points de vue de l’immigration et de l’émigration, à l’échelle de la France mais aussi à l’échelle de l’Union européenne et de l’OCDE. L’état des connaissances statistiques est assorti d’une analyse des migrations irrégulières, généralement tenues pour responsables d’une sous-estimation officielle des flux. Les chiffres commentés sont sans équivoque : si les migrations subsahariennes sont extrêmement visibles dans les discours politiques et médiatiques, elles constituent pourtant un fait statistique minoritaire. Le paradoxe invite à s’interroger sur le bien fondé des politiques publiques en matière de gestion des migrations internationales.

Nous remercions vivement Corinne Régnard, Xavier Thierry, Eléonora Castagnone, Pau Baizan et Amparo Gonzalez pour nous avoir permis d’accéder à leurs données et pour nous avoir apporté utilement les précisions nécessaires à notre compréhension. 

1-La migration africaine d’origine subsaharienne occupe une place majeure dans les discours médiatiques et dans les dispositifs politiques européens dédiés à l’immigration. Cette focalisation sur les migrations africaines s’est affirmée à partir de 2005. En septembre, les images des migrants prenant d’assaut la « forteresse Europe » en tentant de traverser les barrières qui séparent le Maroc des deux enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla ont choqué les esprits. Deux mois plus tard, les chefs d’État et de gouvernement des pays de l’Union européenne, réunis à Hampton Court, ont conclu qu’il était urgent d’agir davantage pour maîtriser les migrations. La Commission a aussitôt répondu à cette attente en publiant une communication sur ses « priorités d’action en vue de relever les défis liés aux migrations ». 

Dans la foulée, s’inspirant de cette communication, le Conseil européen a adopté une « Approche globale sur la question des migrations » pour définir ses « priorités d’action centrées sur l’Afrique et la Méditerranée » (décembre 2005). Les conférences ministérielles Afrique-Europe sur les migrations de Rabat (2006), Tripoli (2006) et Paris (2008) découlent de ces priorités et témoignent de l’intérêt majeur que l’Europe porte à l’Afrique en tant que région émettrice de migrants. Parallèlement, plusieurs États membres de l’UE ont signé des accords de gestion des flux migratoires avec divers pays africains. Et le contrôle des frontières méridionales de l’Europe a été renforcé par les États membres eux-mêmes et par l’agence européenne Frontex de surveillance des frontières extérieures (Carling, 2007). Tout cet investissement politique, policier et diplomatique sur les migrations africaines — sans pareil pour les autres régions du monde —, associé aux images récurrentes de pirogues surchargées de migrants, suggère que déferle sur l’Europe une véritable « invasion africaine » (de Haas, 2007). 

Qu’en est-il réellement ? Rassemblant des données statistiques éparses, cet article donne la mesure des migrations subsahariennes en adoptant le double point de vue des pays de départ et d’arrivée, à l’échelle de la France mais aussi à l’échelle de l’Union Européenne ou de l’OCDE. En fin de compte, il met en évidence un paradoxe : les migrations subsahariennes à destination de la France ou, plus largement des pays du Nord, sont extrêmement visibles dans les discours politiques et médiatiques mais elles constituent un fait statistique minoritaire. 

2-Mobilisant les sources statistiques disponibles pour mesurer l’immigration en France (INSEE, AGDREF, OMI-STAT), nous examinons ici le poids relatif des Subsahariens dans la population étrangère et immigrée progressivement constituée. Au regard de la très faible représentation des migrants originaires d’Afrique Subsaharienne tant dans les flux récents (1994-2004) que dans les effectifs progressivement accumulés (1962-2005), une attention particulière est portée, dans l’analyse, à la contribution potentielle des migrations irrégulières. La prise en compte des migrations irrégulières, généralement tenues pour responsables d’une sous-estimation, est-elle de nature à bouleverser les ordres de grandeur ? 

3-L’immigration subsaharienne (Encadré 1) en France se caractérise par la force de sa progression : depuis 1962, le nombre d’immigrés d’origine subsaharienne — personnes nées dans un pays d’Afrique subsaharienne et résidant en France au moment des recensements — a cru à un rythme moyen de 8,3 % par an. C’est bien plus que le rythme de progression de l’ensemble de la population immigrée sur la même période (1,3 % par an). Les Subsahariens sont de fait, de toutes les origines, le groupe qui a le plus augmenté dans la période 1962-2004 (Tableau 1). Passant de 20 000 à 570 000 individus, la population subsaharienne a été multipliée par 27 en un peu plus de 40 ans. 

Encadré 1 : L’Afrique dont on parle 

4-L’Afrique subsaharienne, autrement appelée Afrique noire, regroupe l’ensemble des pays qui se trouvent au sud du Sahara. Les données présentées sont cependant tributaires des regroupements géographiques utilisés dans les différentes publications de données statistiques. En conséquence, la plupart des résultats présentés ici ne porte pas strictement sur l’Afrique subsaharienne mais sur l’Afrique hors Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie). L’assimilation de l’Afrique hors Maghreb à l’Afrique subsaharienne est géographiquement fausse puisque la première inclut l’Égypte et la Libye. Cependant, les effectifs libyens et égyptiens sont si faibles dans les flux et stocks d’immigrés en France que l’essentiel des effectifs présentés dans la catégorie Afrique hors Maghreb correspond, de fait, à l’Afrique subsaharienne.






0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Top