J'étais attablé à la terrasse du Marulaz, à écouter ce chanteur jazzy-électrique, avec sa voix et son piano trop excités. Et à regarder cette danseuse qui nous transformait tous en vulgaires voyeurs, tant son beau corps et son déhanchement nous envoûtaient. 

Mais ça se voyait qu'elle ne dansait que pour passer le temps en attendant. Car régulièrement elle balayait la terrasse d'un regard pointu. Puis elle hochait lourdement la tête, et s'en retournait à sa transe. Plus énergiquement encore. Moi je l'imaginais se dire, à propos d'un amour perdu : « Il n'est toujours pas là...». En tout cas, en attendant, elle prenait tout ce qui venait pour danser avec elle. Elle se donnait, plutôt.

Je la regardais avec fascination. Même quand elle souriait, elle avait le visage triste. Le corps beau, fellinien à souhait, mais triste à mourir. Elle me faisait rêver à de belles histoires. Des histoires tristes, car les histoires tristes sont ce qu'il y a de plus beau dans la vie des humains. C'est pour cela qu'on les colporte de génération en génération, de langue en langue, de civilisation en civilisation. Comme une nécessité de conserver un étalon-mesure de la peine humaine...

J'avais déjà oublié que le gentil patron du Marulaz m'avait gentiment engueulé tout à l'heure, pour m'être assis là où il ne fallait pas : devant un porche d'entrée... pff... 
J'étais là, apaisé, toute attention ravie par la danseuse, quand soudain, une fille qui passait tout près de moi s'est écriée :

- Ah mais t'es là ?

Je l'ai vite reconnue malgré la lumière tamisée, et je l'ai saluée très chaleureusement. C'est une fille qui a marqué ma vie. Qui a marqué une très courte période de ma vie, mais c'est déjà ça comme dit la chanson. A l'époque, elle avait repris un bar que ce Cher-Ali(un personnage de mon roman « J'attendais Anna ») avait transfor­mé en un haut lieu de la culture bisontine. On y dénombrait la plus grande concentration des intermittents de spectacles en fin de droit. A qui je devais souvent payer des pots, histoire de me faire pardonner mon salaire de cadre... et encore... pff....

Cela faisait longtemps que je n'avais plus croisée cette fille qui se tenait devant moi. Mais là, elle me fixait d'un regard enchanté, et s'exclamait sans cesse:

- Ah mais ouais, t'es là ! Je viens vers toi ?

Elle n'a pas attendu de réponse, elle est retournée vers la table de ses amis pour rapporter sa chaise. A ma table. Et déjà je n'entendais plus la musique à cause de ses éclats, et déjà je ne voyais plus la danseuse à cause de ses yeux pétillants de joie. Son visage semblait soudain illuminé par quelque projecteur.

J'ai d'abord râlé au fond de moi à l'idée que j'étais venu ici pour être seul. Pour être seul, avec dans la tête seulement ce projet de scénario que cette cinéaste a hâte de boucler. Qu'il me faudra la rejoindre bientôt à son lieu de vacances, vers Macon. Macon, pour une parisienne, ça touche quasiment Besançon. Mais bon, elle est bonne travailleuse, tout comme je le suis, et quatre heures de route aller-re­tour ne sauront me décourager:

- Ah mais ça fait un bail que je t'ai plus revu !

Elle parlait à haute voix, le tout entrecoupé de rires stridents. Je ne sais pas pourquoi je l'ai coupée en faisant stupidement du coq à l'âne. Peut-être pour l'inviter à parler moins fort. En tout cas, je me suis mis à lui expliquer que j'étais en plein déménagement, et que j'avais le nez dans une infinité de cartons, et que c'était loin d'être terminé, et tout et tout. Et que ça me faisait du bien ce genre de petites sorties, histoire de m'aérer. Des banalités, quoi.

Elle a profité d'une pause respiratoire pour se saisir des rênes de la discussion. Après tout c'est elle qui a pris l'initiative de venir à ma table, il fallait donc bien qu'elle me dise ce qu'elle avait à me dire. 
Je me suis vite laissé embarquer dans des voies qui disaient son monde disloqué, dispersé. Elle a d'abord parlé de mes écrits en soulignant combien ça lui faisait du bien. Et puis elle m'a confié, à voix plus basse, qu'elle écrivait, elle aussi. Et même souvent, malgré une lourde chute de moral pendant de nombreux mois. Voire quelques années. Elle affichait son plus beau rire, un rire sincère et plein, tout me racontant des bouts d'histoires tristes à pleurer, y compris ces décès de proches qui semblaient l'affecter lourdement.


En vérité je ne savais plus s'il me fallait m'apitoyer ou me réjouir, tant d'un côté ses paroles semblaient racler rudement son âme, alors que par ailleurs sa voix, ses yeux pétillants de vie et surtout sa bouche toute joyeuse, affichaient un moral au beau fixe. Elle a dû remarquer mon visage perplexe, car elle s'est hâtée de lâcher dans un long soupir :

- Mais maintenant je vais beaucoup mieux !

Elle a posé ses mains à plat sur la table, comme pour dire je touche du bois. J'ai vu ses mains qui se crispaient. Un peu trop osseuses, traversées de veines bleues et de nombreuses nervures moins visibles. Tout elle me semblait résumé dans ces mains-là, qui occupaient indûment le centre de la petite table. Et dont soudain elle ne savait qu'en faire. Elle a fini par les remettre à leur place. Sur ses genoux. J'ai vu sa bouche frémir, et j'ai senti son corps frissoner. Ça se voyait qu'elle traînait encore sur elle des bouts de fragilité. Peut-être bien plus qu'elle n'en donnait à voir.

Mais malgré tout, il ressortait d'elle comme une invincible envie d'y croire. De s'en sortir. Je lui ai dit que je lui trouvais une bonne mine, et c'était vrai. Je lui ai dit surtout que je gardais un excellent souvenir de son bar, et que je ne m'étais jamais consolé de sa perte.

Elle a dit d'une voix lasse mais forcée:

- T'en fais pas, j'ai pas dit mon dernier mot !

J'ai senti quelque projet sur le bout de ses lèvres. De ces projets qui peuvent aussi bien enthousiasmer que décevoir. Alors j'ai vite changé de sujet:

- Tu écris sur quoi?
- Je raconte ma vie. Toute ma vie !

Le silence de toute sa vie s'est soudain imposé de lui-même. Et comme c'était la fin d'une chanson, le chanteur s'est levé pour s'étirer, et la fougueuse danseuse a repris sa place, et sa bière.

C'était bien pour que je prenne toute l'ampleur de toute sa vie. J'en connaissais quelques bribes. Certaines joyeuses, d'autres moins. Beaucoup moins. Je la sentais qui peinait à parler, et j'entendais ses soupirs.

Heureusement, le chanteur a relancé l'ambiance par une célèbre reprise. Que tous reprenaient en chœur. Et alors elle s'est soudain tournée vers la table ses amis, et a tenté de suivre le couplet. Mais ça ne lui revenait pas. Elle a juste pesté dans un rire désespéré mais non moins tonitruant: :

- Putain, tu te rends compte que je la connaissais par cœur... Pff...

J'ai eu alors comme un vague souvenir qu'elle avait tenté une petite carrière de chanteuse, par un passé lointain. Peut-être. En tout cas, son rire strident l'a suivi pendant qu'elle me fixait à nouveau, et ça m'a fait mal aux oreilles. Elle a hoché la tête à plusieurs reprises. Je sentais qu'elle s'apprêtait à évoquer ce passé lointain, et j'ai affûté mon attention pour n'en rien perdre. Mais elle a vite chassé ses pensées, comme par peur de réveiller quelque douleur enfouie, et qu'il fallait laisser dans son enfouissement.

Elle a soupiré et elle a repris ses remarques à propos de mes écrits. C'était plus facile, évidemment. Elle trouvait que j'écrivais de mieux en mieux. Je n'ai pas osé lui confier que les nouvelles que je publiais actuellement n'étaient qu'un exercice de style, et qu'en aucun cas elles n'étaient publiables en l'état.

Je lui ai demandé aimablement ce qui l'avait marqué le plus, et elle a répondu du tac au tac :

- Elle ! J'ai adoré ton poème sur « Elle ». On aurait dit que tu l'as écrit pour moi, rien que pour moi. Il dit vraiment ce que je suis, tout ce que je suis...

Je l'ai coupée en lui disant que je l'avais écrit en pensant à une fille qui avait été chère à mon cœur. Mais que, au vu des réactions de certaines lectrices, je m'étais rendu compte que ça parlait – aussi - de femmes de mon entourage le plus immédiat. Je lui ai avoué que ça m'avait hautement choqué de recevoir des remarques comme la sienne.

- Ah bon ? Tu veux dire que ça t'a pas plu ?
- Au contraire. Mais tu vois, je me suis dit que je ne voyais pas la peine de ces amies que pourtant je côtoyais dans ma vie quotidienne...
- Et ton amie, pour qui tu l'as écrit, elle en a pensé quoi ?
- Je sais pas. Mais en tout cas, ça m'a soulagé de savoir qu'elle n'est pas la seule à en baver...

Il ne lui fallait pas plus pour embrayer un nouvel éclat de rire. Juste au moment où la musique s'est arrêtée. Et du coup, les gens de la terrasse se sont tous tournés vers nous. Mais elle s'en foutait, elle prolongeait son rire comme par peur que ça s'arrête pour de bon...

J'ai payé un pot au chanteur, et je me suis décidé à rentrer. Il fallait que je récupère de la fatigue du jour pour affronter les cartons du lendemain. Elle m'a retenu avec nervosité :

- Je pourrais te faire lire mes textes ?
- Avec grand plaisir. Mais je te préviens, je suis pas un bon critique. Je te dirai seulement ce que j'aurais ressenti en tant que simple lecteur...

Je me suis éloigné, avec dans la tête quelques bribes de quatrain qui déjà me titillaient à propos d'elle. elle m'a rattrapé :

- Au fait, t'as besoin d'aide pour tes cartons ?

Le ton de sa voix m'a vraiment touché :

- Non merci. Une amie viendra me donner un coup de main...
- Ah c'est bon alors... parce que... euh... les cartons c'est flippant... j'en sais quelque chose puisque j'ai déménagé cinq ou six fois... en... euh... en trois ans...

Et elle a lancé ce rire qui lui était propre. Et déjà des gens se retournaient vers nous. Je crois bien que tout Besançon le connaiassait, son rire...

Je me suis éloigné en pensant que mes cartons à moi, ça ne me faisait pas flipper....
Puis peu à peu, j'ai pris conscience que ça m'aurait quand-même fait flipper, pour reprendre son expression, s'il n'y avait l'amie Mounia, et s'il n'y avait son incroyable énergie.

Mustapha Kharmoudi 
Besançon le 29 juillet 2018







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