Le capitalisme a volé notre capacité à fantasmer l’avenir, assure l’ex-enfant terrible des lettres britanniques. Initialiement paru dans le numéro 7 d'Usbek & Rica, à l'automne 2012, nous publions aujourd'hui en ligne cet entretien réalisé à Londres, autour d’une tasse de thé, avec un esprit torturé qui ne croit pas aux vertus du Web. Et encore moins au progrès.

Né à Londres en 1961 dans une famille d’intellectuels « snob » (ce sont ses mots), Will Self fut un grand espoir du journalisme politique avant de se faire virer de The Observer pour s’être shooté à l’héroïne dans l’avion du Premier ministre John Major. Sobre depuis dix ans, il est devenu l’une des plumes les plus acerbes et estimées du royaume, assimilé au mouvement d’anticipation sociale (Burroughs, J.G. Ballard...) grâce à des récits acides, noueux et souvent fantastiques. Il a notamment publié Les Grands Singes (L’Olivier, 1998), Le Livre de Dave (L’Olivier, 2010), Le piéton de Hollywood (L'Olivier, 2012) et Parapluie (L'Olivier, 2015).

Usbek & Rica : Dans vos romans, vous imaginez des mondes alternatifs. Sont-ils une façon d’anticiper notre futur ?

Will Self : Il y a plein de mondes possibles, tangents au nôtre. Mais quand on verse dans la science-fiction, on a de plus en plus de mal à penser le futur. Le réchauffement climatique, causé par les hommes, est un vrai problème pour la futurologie. C’est une sorte de trouble psychologique profond

L’apocalypse, on l’a pensée, imaginée et écrite depuis longtemps, mais elle avait toujours à voir avec des causes extérieures à l’homme, de brefs épisodes guerriers ou des pandémies. Aujourd’hui, elle est intimement liée à nos ressources, notre environnement et nos activités. Cette nouvelle vision de l’apocalypse est lente, affreuse, dégoûtante. Je suis moi-même profondément pessimiste quand j’imagine le futur. Ma première vision est celle d’une Europe forteresse fermée à l’immigration et d’une situation de plus en plus critique dans les pays équatoriaux, toujours plus peuplés et plus pauvres. Je vois un monde occidental vieillissant, une société de plus en plus divisée, une culture de la transparence accrue, une population riche et vieille faisant usage de technologies de reproduction assistée.


Au-delà du réchauffement climatique, comment expliquer cette vision sombre du futur ?

Nous sommes dans le « Blade Runner scénario » : le futur est devenu minable, une version minable du passé. La science-fiction avec laquelle j’ai grandi, très portée sur la technologie, partait toujours du principe que tout allait être nouveau. Mais la vision du courant steampunk [Ndlr : science-fiction uchronique née dans les années 1980], c’est que l’ancien et le nouveau coexistent, que certains aspects négligés du passé vont devenir dominants dans le futur. Cette tendance représente notre perte de croyance en la technologie et va de pair avec une incapacité à voir le futur. Ce qui se faisait en matière de littérature dans les années 1960 et 1970, quand on s’imaginait que nous allions tous manger des pilules et nous déplacer grâce à des propulseurs sous nos chaussures, était une sorte d’aspiration au progrès. Elle était légitime car des innovations extraordinaires voyaient le jour. Les antibiotiques, ou même la bombe nucléaire, nous permettaient de prendre le contrôle. Je n’ai plus l’impression que ce genre de choses se passent aujourd’hui. L’obsession des gens pour la révolution de l’information est un phénomène nombriliste. Je ne suis pas convaincu que le Web apporte une quelconque valeur supplémentaire au monde. Il améliore la circulation de l’argent, des produits et des informations, c’est certain. Mais il n’est qu’une façon pour le capitalisme de faire encore plus d’argent, de se renouveler pour continuer à exister.

Le capitalisme, c’est : « Vous pouvez dire tout ce que vous voulez, mais vous allez devoir acheter nos produits de merde »

Vous ne voyez pas Internet comme un espace de liberté ?

Quel genre de liberté est-ce donc ? En Occident, nous ne vivons pas dans des cultures soumises à la censure. Au contraire, le grand succès du capitalisme a été de subvertir complètement l’avant-garde. Vous pouvez dire : « J’ai envie de baiser le cul de la reine d’Angleterre avec un manche à balai jusqu’à ce que du sang lui sorte de la bouche. » Vous pouvez même le publier maintenant, sans quitter cette pièce. Mais qui cela va-t-il intéresser ? Quand James Joyce a écrit sa nouvelle Ivy Day in the Committee Room, un personnage tenait des propos mollement offensants à l’égard du prince de Galles et cela a empêché le livre d’être publié pendant douze ans, car son auteur ne voulait rien changer au texte. Le capitalisme, c’est : « Vous pouvez dire tout ce que vous voulez, mais vous allez devoir acheter nos produits de merde. » La subversion est tout simplement devenue impossible. 

Le furtur est-il vraiment devenu minable, façon Blade runner ? 
(Extrait du film de Ridley Scott, 1982)

Cherchez-vous à prévenir vos lecteurs des dangers qui pèsent sur notre futur ?

Je ne pense pas. La fiction est assez inerte. Pour accéder au contenu d’un ouvrage, il faut l’acheter puis le lire avec une certaine attention. Il faut faire des efforts. Regardez les livres dits « à message » comme 1984 de George Orwell : les gens discutent encore aujourd’hui de son sens sans parvenir à se mettre d’accord. Alors imaginez ceux qu’on présente comme plus complexes ou subtiles... Ils sont tout simplement maudits, condamnés à être incompris. Si vous écrivez de la fiction avec l’intention de dire aux lecteurs comment se comporter, vous n’écrirez jamais un bon livre et il n’aura jamais l’effet escompté. Je ne pense pas que les gens, du moins la masse, se comportent rationnellement. Dès lors, comment pourrais-je leur dire quoi faire et compter sur leur raison pour comprendre mon message ?

« Je vois l’Histoire comme cyclique. Je pense que la civilisation peut progresser pendant un certain temps, mais qu’elle finira toujours par s’effondrer »

En vous lisant, on se dit que vous ne croyez guère au progrès...

C’est exact, je ne crois pas au progrès. Je pense que la façon dont les héritiers des Lumières ont associé le progrès à l’humain est une chose très étrange. Cela a à voir avec la façon dont les philosophes croient en Dieu et ont placé l’homme sur un piédestal divin. Toute la futurologie s’est d’ailleurs basée là-dessus. Avant les Lumières, vous n’aviez pas réellement de courant de pensée s’intéressant au futur, mais une perception cyclique de l’Histoire, une vision des sociétés s’écroulant puis se reconstruisant. Avec les Lumières, il y a eu sans aucun doute un renouveau de la culture et l’on a commencé à se demander à quoi pourrait ressembler le monde dans un ou deux siècles, si le progrès continuait et s’intensifiait. Pour ma part, je vois l’Histoire comme cyclique. Je pense que la civilisation peut progresser pendant un certain temps, mais qu’elle finira toujours par s’effondrer.

Dans Le Livre de Dave, après l’écroulement de notre civilisation, on assiste à un retour puissant de la religion. Vous imaginez cela pour les décennies à venir ?

Oui, la religion est un élément essentiel de l’organisation sociale. Dans une société de plus grande taille que les sociétés tribales qui existaient auparavant, il est utile d’avoir une autorité sans pouvoir exécutif formel, et c’est ce que Dieu représente. Dieu est l’équivalent du grand ordonnateur des civilisations tribales. Tout le monde peut s’y référer, et c’est pour cela qu’on en a besoin. Il n’y a jamais eu de civilisation humaine sans divinité, et je pense qu’il n’y en aura jamais.


Vous décrivez souvent des sociétés très hiérarchisées. Peut-on vivre sans ordre ?

Nous sommes tous des animaux, des chimpanzés. Nous aimons les organisations sociales où il existe un ordre. Le grand succès du monde occidental, et en particulier des sociétés européennes, est de réussir à convaincre les gens que les inégalités et la hiérarchie n’existent pas. En Angleterre, les inégalités entre les plus riches et les pauvres s’accroissent considérablement depuis une quinzaine d’années. Elles sont d’ailleurs plus importantes que dans les années 1930. En guise de progrès, nous avons en réalité fait un bond en arrière de soixante-dix ans !

« La plupart de nos pathologies mentales sont des conséquences du consumérisme, dans une époque sans Dieu »

La maladie, la démence, l’usage de drogues et la psychiatrie sont des figures récurrentes dans vos écrits. L’Occident est-il malade, docteur Self ?

Nous vivons à une époque où nous avons le temps d’être déprimés et où, selon moi, nous sommes profondément déstabilisés psychologiquement. La plupart de nos pathologies mentales sont des conséquences du consumérisme, dans une époque sans Dieu, sans transcendance, et avec une énorme croyance dans le matérialisme. La quête effrénée de possessions matérielles est un désordre mental majeur. Le commerce en ligne n’est là que pour vous pousser à acheter encore plus de choses dont vous n’avez absolument pas besoin. Le consumérisme est sans nul doute le signe d’une société où l’addiction est devenue un paradigme pour la majorité d’entre nous. C’est mon constat : l’addiction est presque une norme.

Couverture du Livre de Dave en version originale, 
publiée en 2006 aux éditions Viking Press.

Le consumérisme n’est peut-être qu’un moment de l’Histoire ?

Oui, peut-être, mais en termes de ressources, la situation est irréversible. À mon avis, il sera nécessaire de décroître, de 6 ou 7 milliards de Terriens à peut-être moins d’un milliard, afin de permettre aux sociétés d’avoir suffisamment de ressources pour se reconstruire. La démographie est le problème principal de notre époque. Trop de monde, tous égaux, c’est cela le problème. Nous avons assisté à un doublement de la population mondiale ces trente dernières années, et je pense que le sens de l’identité est aujourd’hui menacé par ces 7 milliards d’hommes. Nous sommes désormais tout à fait conscients d’être insignifiants. C’est peut-être ce qui explique l’obsession pour la célébrité. Les gens ne veulent pas être célèbres pour que leur talent soit reconnu ou pour avoir de l’influence, mais parce que les célébrités vivent dans un village. Quand une vedette traverse la rue, on la salue, on la reconnaît.

« Une société qui rejette l’expérience de la mort, où personne n’a jamais vu de sang, est obsédée par la minimisation des risques, la peur de l’inconnu, du danger »

Vous pensez que le monde à venir sera plus aseptisé, que les gens refuseront totalement la souffrance ?

C’est déjà le cas ! Regardez la guerre en Afghanistan. Combien de soldats américains ou alliés de l’Otan y ont perdu la vie ? 3 000 ? 4 000 ? Lors de la bataille de Verdun, l’armée française a perdu plus d’hommes que l’ensemble des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans les trois premières heures de la bataille de la Somme, 15 000 soldats britanniques sont morts. Les trois premières heures ! La faible tolérance des sociétés occidentales aux pertes humaines ne va pas s’arrêter : dans le futur, il y aura des guerres où l’Occident jugera inacceptable d’avoir le moindre mort dans son camp.

Des soldats britanniques lors de la bataille de la Somme en août 2016. 
(source : historyweb.fr)

Comment expliquer ce phénomène ?

C’est lié aux technologies médicales. En Angleterre, 90 % des dépenses de santé ont lieu pendant les douze dernières semaines de la vie. Pour résumer, tout l’argent que vous payez pour des assurances vous sert lors des trois derniers mois de votre existence. En un sens, c’est logique. Mais si on tuait les gens douze semaines avant qu’ils ne meurent, quelles économies en matière de santé nous ferions ! Plus sérieusement, d’un point de vue psychologique, cela signifie que tout le monde veut avoir une fin de vie sans souffrance. Tout cet argent est dépensé pour rendre l’expérience de la mort indolore, aseptisée, antiseptique, clinique. Et une société qui rejette l’expérience de la mort, où la viande arrive dans des barquettes en plastique, où personne n’a jamais vu de sang, excepté le sien, est obsédée par la minimisation des risques, la peur de l’inconnu, du danger.

Au moment de la sortie de votre roman No Smoking, vous disiez que la civilisation occidentale était un totalitarisme, en raison notamment de sa croyance aveugle dans le progrès. Nous sommes malades du progrès, ce serait ça la clé ?

Quel est le mot qui « buzze » le plus ces derniers temps ? Celui que vous avez le plus entendu dans la bouche des hommes politiques et des personnalités publiques ces cinq dernières années ? N’est-ce pas sustainable ? Qu’est-ce que ça donne en français ? Durable, c’est ça ? On l’entend à toutes les sauces. Psychologiquement, cela exprime justement le fait que rien n’est réellement durable. Il y a certainement chez les politiques et la classe économique une perception inconsciente que le progrès va s’arrêter ; et le mot « durable » rend compte de l’écart entre le message public, qui consiste à dire qu’il faut encore aller de l’avant, acheter encore plus de choses, et la perception anxieuse et inconsciente que tout cela va s’arrêter. L’idée du durable fait le pont entre les deux. Mais c’est bien sûr impossible. C’est pourquoi quand vous l’entendez, ce mot vous semble dénué de sens. Le principe de base du capitalisme n’est pas la « durabilité » mais la croissance, le profit. Et ça, c’est à cause de ces putains d’Américains et de leurs suppôts libéraux, les Anglais. Les Anglais sont plus responsables que quiconque d’avoir toujours encouragé le laisser-faire et le système capitaliste libéral que nous connaissons aujourd’hui.

« Il y a une sorte de vision hippie du retour à la nature, mais cela n’a plus aucun sens car il n’y a plus de nature où retourner »

Vous avez entrepris de longues marches entre les aéroports des grandes villes et leur centre. Quel bilan tirez-vous de ces expériences ?

C’est très difficile d’échapper au contrôle des machines, à la matrice technologique dans laquelle nous vivons. Elle s’insinue dans les moindres recoins de nos vies et tend à prendre le contrôle. La stratégie que j’ai adoptée ces dix dernières années pour m’échapper de cette matrice, en marchant notamment vers les aéroports plutôt que de prendre les transports en commun ou la voiture, a échoué. Tout a échoué. Je ne me suis jamais senti aussi isolé. Rousseau disait : « Nous pouvons marcher pour trouver la paix », et tout le projet des Lumières consiste à dire qu’on peut amener son esprit à faire une marche, que c’est facile. Mon expérience, c’était la dépression, l’aliénation et, de temps en temps, un peu de joie, de contemplation et de perte de contrôle. Mais la conclusion est claire : non seulement cette démarche est inefficace politiquement – j’écris et je parle de ce sujet depuis plus de dix ans maintenant sans avoir aucun écho –, mais ce n’est même pas efficace comme thérapie, car cela isole trop.

Jean-Jacques Rousseau herborisant à Ermenonville
par Georg Friedrich Meyer (1778).

Échapper à l’emprise des technologies ne permet-il pas de revenir à une sorte d’état naturel ?

Aujourd’hui, il y a une sorte de vision hippie du retour à la nature, mais cela n’a plus aucun sens car il n’y a plus de nature où retourner. Cette idée est une révolte contre le monde dans lequel nous vivons et une question de style, de posture. J’ai eu moi-même un « pic » il y a quelques années et j’ai décidé de ne plus conduire, de ne plus prendre l’avion, de ne plus faire de shopping, etc. Mais quand vous faites ça, vous n’êtes plus vraiment une personne, surtout en Occident. Vous ne pouvez plus être un intellectuel de la classe moyenne. Trop de conversations tournent autour de la consommation de lieux. Les gens disent : « Ah, je reviens tout juste de New York. » C’est la même chose que : « Je viens d’avoir une bonne baise » ou « Je viens juste d’acheter une Porsche. » Parcourir la périphérie des villes à pied est très libérateur au début mais, les années passant, ça devient déprimant. Je ne sais pas à quoi je m’attendais… En tout cas, rien ne s’est produit.




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