On n’a plus que les yeux pour pleurer : un cinquième échec dans la même compétition, organisation du mondial du foot, et une défaite bête mais méchante devant l’Iran qui conduit la sélection nationale droit vers la sortie. A-t-on démérité à ce point ? Avons-nous fait preuve de négligences coupables ou sommes-nous tout simplement des candides qui ont encore beaucoup à apprendre et du foot du haut niveau et de la diplomatie du sport ? 

Mon Dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m’en charge 
La géopolitique est une science (Friedrich Ratzel, Géographie politique, 1897). Ses règles sont cruelles car elles n’obéissent ni à l’éthique ni au sentimental. C’est une doctrine qui, du point de vue du théoricien allemand Haushofe, aborde l’Etat comme « un être vivant en quête d’accroissement ». Bien que le concept de Geopolitik, ait muté grâce à des géographes et des géopoliticiens français (Yves Lacoste) et anglo-saxons (Halford Mackinde, Samuel Huntington et Nicholas Spykman) vers une conception qui l’envisage comme un « outil de politique étrangère », le fond reste le même. Le président Trump qui a compris toutes les subtilités du concept, le pratique sans ombrage sous le couvert du slogan isolationniste de « America first ». Les partis extrémistes européens le mettent en œuvre à l’aide de la politique populiste et raciste de la « préférence nationale ». 

Le ballon rond a depuis longtemps fait, de la politique, de la finance et de la diplomatie secrète, les éléments de fond de son modèle économique. Les valeurs nobles du sport, telles que le baron Pierre de Coubertin les a formulées en 1896, ne sont plus que de la poudre aux yeux destinée à duper les non-initiés. Le football est aujourd’hui plus à l’aise dans les bras d’une FIFA richissime devenue l’égal des Etats et entre les mains de firmes (Adidas, Puma, Nike) de fabrication d’articles de sports, sources d’un sponsoring démesuré, que dans les terrains défoncés et désertés d’Afrique et d’ailleurs. Le vrai problème, c’est que nous n’avons pas encore pris toute la mesure de cette réalité et nous agissons comme si l’organisation d’un mondial de football était une affaire de sport pur, d’égalité et de justice entre les continents. C’est là notre grande faiblesse. 

Le vote du 13 juin à Moscou n’a fait que rendre public des pratiques inavouées et mettre à nu la réalité de relations bilatérales que le Maroc pensait fraternelles, durables et donc incorruptibles. Il a suffi d’un seul tweet du président Trump pour renverser toutes les tables, bouleverser les règles du jeu diplomatique et semer la panique dans les rangs des dirigeants des Etats participants au vote. Sa menace de suspendre les aides économiques et militaires à tous ceux qui oseraient défier les USA en votant contre le dossier United 2026, a fait son effet. On peut arguer que les Etats arabes du golfe (Jordanie, Arabie Saoudite, Bahreïn, Emirats Arabes Unis, Koweït) qui ont tourné le dos au Maroc, ne sont ni dans le besoin ni dans la gêne financière. Oui mais, que penser de l’incertitude qui plane sur leur rente pétrolière ou sur leurs régimes politiques au regard des bouleversements géostratégiques que connait leur région. Qui les protégerait en cas de coup dure sinon l’oncle Sam et les missiles patriotes déployés à leur proximité sur le territoire israélien. La posture des autres Etats arabes (Irak, Liban) et africains[1] qui ont voté contre le Maroc donne la mesure de leur dépendance et leur alignement sur l’ogre américain prêt à tout pour atteindre ses buts stratégiques. 

United 2026 a réuni 134 voix sur 203 votants, contre 65 pour le Maroc [2] en employant tous les subterfuges sportifs et les pressions politiques et économiques les plus éhontés. Le Maroc peut donc légitimement crier aux loups, remettre en cause la fiabilité et la sincérité du système de vote électronique. Mais, n’est-il pas judicieux de s’interroger, pour en tirer les enseignements, sur ce que le Maroc a fait de tangible, de décisif et de stratégique pour contrer ce processus de séduction massive et cette stratégique globale d’intimidation américaine ? 

Revenons un peu sur terre
Certains considèrent le vote contre le dossier du Maroc par les pays arabes du golfe comme une trahison et un coup de sabre dans l’amitié et les relations traditionnelles qui les lient au Maroc. Ils ont sans doute raison surtout si l’on approche le problème sous l’angle de l’histoire, de la fraternité, de l’arabité, de la religion. Mais lorsqu’on voit ce qui se passe au Yemen, en Palestine, en Syrie, en Irak et dans d’autres régions du monde arabo-musulman, toutes ces notions apparaissent comme de vains slogans utilisés outre mesure pour essayer bon an mal an de faire tenir des solidarités qui s’éclipsent et s’évaporent chaque fois que les intérêts supérieurs nationaux sont en jeu. Le vote du 13 juin n’a fait que confirmer cette règle et rendre ce jeu de dupes plus clair. 

Le ballon rond est devenu une affaire planétaire [3] prise en charge par des diplomates aguerris et des politiciens avertis. L’Italo-suisse Gianni Infantino, qui a déployé toute son influence pour privilégier le dossier United 2026, a annoncé le jour même du scrutin qu’il était candidat à sa réélection à la présidence de la FIFA en 2019. Comme rien n’est gratuit dans l’univers du foot, il espère en retour récolter le soutien des américains et leurs alliés inconditionnels pour 2019. L’Arabie Saoudite qui a renié son amitié et a mis tout en œuvre, sa diplomatie et ses pétrodollars, pour mobiliser ses alliés dans le Golfe et en Asie, contre la candidature marocaine, espère trouver le soutien et les complicités nécessaires pour se positionner dans le monde du sport et ainsi rendre la vie plus dure à son voisin et ennemi le Qatar qui aura le privilège d’organiser l’édition 2022 du Mondial. Pour cela les dirigeants saoudiens sont prêts à vendre leur âme au plus influent pour jouer un rôle géostratégique dans la région sous la houlette des Etats Unis. 

Le Foot c’est aussi une histoire de gros sous. Les Etats-Unis et leurs coassociés, le Mexique et le Canada, ont promis à la FIFA un gâteau alléchant : « la Coupe du monde la plus lucrative de l’histoire » pouvant atteindre les 14 milliards de dollars de recettes. Alors que le Maroc faisait miroiter un modeste « net pour la FIFA de cinq milliards de dollars » et insistait sur des atouts qui relèvent d’une philosophie non mercantile : « la ferveur autour du football dans le pays et sur le continent, la proximité » et jouait sur la proximité et l’originalité du concept des « stades modulaires ». 

En dépit de tout, et c’est à son honneur, le Maroc a cru jusqu’au bout en ses chances d’accueillir l’édition 2026 du mondial du Foot. Il comptait pour avoir cet « honneur » sur la fidélité de ses « frères » arabes et la reconnaissance de ces « amis » africains. Mais quelle ingratitude ! Il se déclare aujourd’hui « déçu mais fier après sa défaite » et se projette déjà vers 2030. Mais, au regard de cette expérience douloureuse, n’est-il pas plus sage de faire de cette vieille maxime une philosophie de travail et d’action : « rien ne sert de courir il faut partir à point » ? (J. de La Fontaine, Le Lièvre et la Tortue). 

Le mondial de 2030 fait déjà l’objet de convoitises et de grandes manœuvres politiques et financières. Il sera probablement le premier Mondial à 48 équipes est donc un immense projet qui suscitera pour son organisation des moyens logistiques considérables. La FIFA, les sponsors et les financiers semblent dès à présent sur une piste : attribuer l’édition 2030 « à de grands pays qui ne l’ont jamais eu, comme la Chine ou l’Inde, ou à des associations de pays ». 

En tout état de cause, le Maroc ne peut qu’être fier de relever des défis de cette nature. Mais, à l’avenir, il ne pourra faire l’économie d’un effort substantiel et raisonné dans le domaine de la diplomatie du sport. Ici comme dans tout ce qui se rapporte aux relations internationales, ‘’les États n'ont pas d'amis, ils n'ont que des intérêts’’. S’il y a une leçon à tirer de cet échec sportif c’est celle-là... 

Mraizika Mohammed
Chercheur en Sciences Sociales, Consultant en Ingénierie Culturelle 

Notes : 
1- Les 11 pays africains qui ont voté contre le Maroc sont : Le Bénin, Botswana, Cap Vert, Guinée, Liberia, Mozambique, Namibie, Sierra Leone, Afrique du Sud, Zimbabwe, Lesotho. 
2- Les 14 pays arabes, qui ont voté pour le Maroc : l’Algérie, les Comores, Djibouti, Egypte, Libye, Mauritanie, Oman, Palestine, Qatar, Somalie, Soudan, Syrie, Tunisie et Yémen 
3- Pascal Boniface, Géopolitique du sport. Edition A. Colin, Paris 2014 


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