Pendant tout le Mondial, l'écrivain Ollivier Pourriol livre pour "l'Obs" son regard sur le parcours des Bleus. Philosophe de formation, Ollivier Pourriol est romancier et essayiste. Il vient de publier "Généalogie de l'insulte" (Robert Laffont). Pendant toute la durée de la Coupe du Monde, il chronique les matchs des Bleus sur le site de "l'Obs". Ici, France-Pérou (1-0).

On parle toujours des joueurs, jamais des commentateurs. Pourtant il y a des matchs aussi difficiles à commenter qu'à jouer. On regarde et on espère qu'il va enfin se passer quelque chose. Pour avoir quelque chose à dire. Et non, rien. Ou si peu. Comment font-ils pour remplir le vide en temps réel ? Que se passe-t-il dans leur cerveau, ou que ne se passe-t-il pas pour que même quand il ne se passe rien, leur bouche trouve des mots, n'importe lesquels, et parvienne à se lancer dans une phrase ? Ce sont eux les hommes du match, toujours prêts à ouvrir une perspective, à créer le décalage, à mettre de l'enthousiasme là où il paraît impossible. Les Sud-Américains sont les maîtres du genre – qu'on parle ou pas leur langue, on comprend tout ce qu'ils disent, chantent, hurlent. Ils mettent le ton, offrent la bande originale du match, sont à la fois la musique et la conscience de l'équipe qu'ils soutiennent.

Parfois, le plus souvent à la radio, le même commentateur donne le sentiment, en milieu de phrase, de changer soudain de personnalité, d'être deux en un : la phrase monte, enfle, oui oui, il y a danger, attention on entre dans la surface, oui ! Oui !... L'excitation croît jusqu'au moment où, ah mais non !, elle retombe comme un soufflé. On se bat les flancs, on se monte tout seul en mayonnaise, mais pas de chance, ça ne prend pas, encore un pétard mouillé. Certains matchs donnent le sentiment, même quand on les regarde à la télé, qu'on les écoute à la radio, parce qu'à force d'attendre que quelque chose vienne du terrain, on finit par avoir pitié des commentateurs condamnés, tels des Sisyphe de la logorrhée, à remonter la pente de leur phrase après l'avoir pitoyablement dévalée.

Pour peu qu'on ait la fenêtre ouverte, et des voisins internationaux, on entend le match commenté dans diverses langues. Et selon diverses temporalités. Mystères de la technologie : selon la manière dont le match nous parvient, fibre optique, 4G, réseau hertzien (ça existe encore ?), un décalage de plusieurs dizaines de secondes est possible. On peut regarder Espagne-Portugal sur une chaîne, et se retrouver en même temps en avance sur les Espagnols et en retard sur les Portugais, je parle des voisins, qui supportent leur équipe fenêtre ouverte et cris aux lèvres.

Semoule métaphysique
Revenons à France-Pérou. Toujours rien. Ah si, un grand cri dans la rue, justement, dans le bar d'à côté. Un cri de but français. Et pourtant rien à l'écran. On compte comme pendant les orages les secondes qui séparent l'éclair du tonnerre, on guette le but déjà inscrit et qui tarde pourtant. Les minutes passent, on ne voit rien venir. Quand enfin advient le tonnerre annoncé, le présent a un goût de passé – un arrière-goût, donc ? Mbappé a marqué un but de Giroud. Ou Giroud a marqué un but de Mbappé, selon le point de vue. Mbappé a fini de marquer un but qui l'aurait très bien fait tout seul, mais Giroud n'en veut pas à Mbappé, il le dira plus tard : "On a tous tiré dans le même sens." Eh oui, vers le but. C'est un peu l'idée générale du football.

Rapide ellipse. Deuxième mi-temps, donc. Depuis le but, on est entrés dans la quatrième dimension. Grâce ou à cause du bar voisin, on voyage dans le temps, et on sait, tant qu'on n'entend rien, qu'aucun but ne sera marqué dans les trois prochaines minutes. Et donc le match n'existe plus, les joueurs pédalent dans une semoule métaphysique où leurs actions n'ont plus de sens, puisque le silence de la rue confirme d'avance qu'elles n'ont rien donné. Tout prend la texture d'un match nul. Les secondes tirent à la ligne, deviennent des minutes longues comme des heures, les commentateurs tirent la langue. Il ne se passait pas grand-chose, mais enfin on avait l'espoir, et maintenant qu'on sait que plus rien ne se passera, on n'y est plus.

Flaubert ou Bergson 
On se dit qu'il faudrait un Flaubert pour faire vivre ces instants indéfiniment étirés vers leur propre néant, ou peut-être un Bergson pour donner une idée de l'abîme qui sépare le temps de la montre du temps vécu par une conscience, ou encore un physicien quantique pour nous expliquer pourquoi, à la rigueur, on peut dire que le temps n'existe pas. Mais l'équipe de France le fait très bien toute seule.

Le plus fort, dans cette histoire, c'est qu'on croit que rien ne se produit, alors que ce rien produit un résultat indéniable, grâce à tout ce qui se passe sur d'autres terrains. L'Allemagne perd, l'Argentine perd, le Brésil peine. A ce compte, et par contraste, le presque rien français prend des allures de je-ne-sais-quoi, et de quasi-tout. L'essentiel, disent certains, est que la France soit qualifiée. Qualifiée de quoi, la question reste posée.

Le mot de la fin, ce ne sont pas les commentateurs de TF1 qui l'auront eu, mais une marque de voitures allemande, partenaire officiel, si, de l'équipe de France, et dont la pub clame haut et fort une fois l'antenne rendue : "Parfois il vaut mieux garder le silence." Surtout quand il n'y a rien à dire. 

Ollivier Pourriol




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