Au bar du "Select" sur le Boulevard Montparnasse, Georges fait partie des meubles. Il a connu l’âge d’or de l’établissement où se faisaient et se défaisaient les réputations littéraires et artistiques. Lorsque j’invitai mon voisin de comptoir à prendre un verre, Georges me fusilla de son regard réprobateur des mauvais soirs et me lança : « Toujours égal à toi-même ! » 

Comme il a raison ! Mille fois raison. J’ai, en effet, passé ma vie à acheter la reconnaissance et l’affection. Très tôt, dès l’enfance, j’ai cultivé la fâcheuse tendance à distribuer cadeaux, offrandes, oboles, aumônes, bakchichs, festins, panégyriques, sympathie, consolations, pardons, indulgences, insouciances, obédiences, obéissances, fidélités, loyautés, urbanité, candeur, espérance, sourires, faveurs, mon temps, mon énergie…tous azimuts et sans compter. Comme pour me faire pardonner quelque péché originel ou capter toute l’affection de mon monde. 

Je payai et me retirai dare-dare du « Select ». 
Il était temps de cesser d’offrir quoi que ce soit à qui que ce soit ! Il était temps d’arrêter les dégâts ! 

J’irai vagabonder sur les comptoirs de l’âme où l’on ne me connaît point et où le spirituel prime sur le spiritueux. Là où personne ne m’adressera la parole pour voir sa propre gueule en reflet sur la mienne. D'ailleurs, j'ai tellement de choses à me raconter à moi-même...et réciproquement, si je puis dire. 

Plus rien de bon à tirer d’autrui ! Impossible de me rAssembler à quiconque et impossible donc de rEssembler à quiconque ! « C'est une vaine ambition que de tâcher de ressembler à tout le monde, puisque tout le monde est composé de chacun et que chacun ne ressemble à personne », écrivit André Gide. 

Je rentre me coucher. J’aurais ainsi fêté mon salut médical en tête-à-tête avec moi-même. Adieu la générosité malsaine ! Adieu l’alcool ! Adieu le tabac ! Adieu les faux amis ! Adieu mes dernières illusions !

Abdessamad Mouhieddine
Journaliste




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