L’expression « La société bloquée » est d’origine française ou, du moins, elle est rendue célèbre pour avoir été le titre d’un recueil publié en 1970 mais dont la plupart des réflexions ont été rédigées par le sociologue Michel Crozier, entre 1966 et 1968. 

Dans ce livre, le sociologue français avait décrit avec précision un malaise social et existentiel arrivé à son paroxysme. N’étant ni prophète ni instigateur, Michel Crozier avait vu venir la révolution de mai 68, en analysant le blocage de la société française d’alors et en décortiquant les signes du ras-le-bol des jeunes et des ouvriers français de l’époque. La suite, tout le monde la connait. 

Par contre, ce qu’on ne connait pas pour l’instant et ce, dont on ignore les suites et retombées futures, ce sont les développements possibles au profond malaise d’une grande partie de la société marocaine ayant appliqué le boycott. A défaut de publication de travaux académiques marocains, similaires à celui de Crozier, qui seraient capables de passer au peigne fin toutes les causes de notre malaise social qui dure depuis quelques années, ce phénomène de boycott ne cesse de faire l’actualité, sans qu’on arrive à en dévoiler tous les secrets. 

Face aux vaines tentatives de l’exécutif de mettre fin à ce nouveau modèle de protestation sociale, les médias nationaux se contentent de rapporter le cri des uns et l’indignation des autres. Mises à part les deux enquêtes[1] effectuées pour élucider les raisons de la contestation populaire civile, la principale source d’information reste les réseaux sociaux. Facebook est désormais le terrain de bataille entre, d’un côté, les boycotteurs et de l’autre les boycottés. 

Pour l’instant, le boycott de trois produits de consommation est un fait et son écho dépasse les frontières nationales. Le boycott touche trois produits de consommation nationaux, qu’on juge trop chers et qu’on refuse de consommer. Les boycotteurs avancent des arguments de toutes sortes et les partagent sur les réseaux sociaux sous des formes diverses ; appel au boycott, caricatures, humour noir, anecdotes, bandes dessinées, saynètes, chansonnettes, montages, cartoons, … etc. On a même vu des Marocains de l’étranger partager des messages et des vidéos de solidarité avec leurs compatriotes de l’intérieur et où ils insistent sur le décalage entre les prix appliqués aux mêmes produits tels qu’ils sont commercialisés chez nous et ailleurs. Quant à eux, les boycottés, pris au dépourvu dès le premier jour des contestations, contre-attaquent par des insultes, des démentis et des menaces. Ils vont jusqu’à mobiliser des élus, des sportifs et des artistes en espérant pouvoir casser l’élan de solidarité des boycotteurs et mettre fin à la contestation. 

Tout cela est aujourd’hui bien connu de tous. Ce que je voudrais soulever, cependant, à travers ce texte, dont l’idée est bien antérieure au boycott de quelques mois, c’est d’attirer l’attention sur le fait qu’on ne se rend pas compte qu’on est en train de diviser les Marocains. En l’absence d’un débat sérieux, réunissant des sociologues, politologues et des économistes, autour des préoccupations des citoyens, Ô combien nombreuses et délicates amis justifiées et légitimes, la tension sociale va bon train. 

Cette tension sociale douce risque de dégénérer en une véritable violence sociale. Car les prémices d’une catastrophe de cette nature sont bien réelles ; contestations et revendications à la chaine, occupations de lieux publics, boycott, hashtags de mobilisation et autres publications de vidéos et d’images traduisant le mépris et le dégoût des marocains de l’intérieur comme ceux de l’étranger, … etc. Tout cela ne doit pas laisser indifférents les gouvernants de ce pays. Toutes les catégories d’âge, de sexe et de niveau d’instruction sont représentées par cette vague de protestation sociale. Si les jeunes sont les plus actifs sur les réseaux sociaux, cela n’exclue pas la forte implication d’autres franges de la société tels que les professionnels de la communication, les enseignants, les étudiants, les ouvriers, les chômeurs, qui, tous ont quelque chose à revendiquer et un message à faire passer. Toutes les formes de productions satiriques ont été essayées : anecdotes, caricatures, blagues, montages, bandes dessinées, cartoons, chansons, chorales, et bien d’autres manifestations porteuses d’un signal d’alarme sérieux. 

Du côté des responsables, on brandit les menaces, on démentit, on attend, on insulte, on fuit en avant. Laxiste et calculateur, le gouvernement marocain, n’a jamais été aussi fragile et impuissant. Face au boycott, les partis politiques et l’exécutif sont divisés. Au parlement, lieu où cette querelle inutile est la plus manifeste, les élus du peuple se trahissent par des discours et propositions très impopulaires. Il a suffi à un député de décrier l’attentisme du gouvernement pour que le ministre porte-parole de celui-ci brandisse une menace tout aussi bien déplacée. Car si l’attentisme et le silence du gouvernement aggrave davantage la déception du peuple, les insultes et les menaces ne feront que galvaniser les contestations. 

Les partis politiques, eux, se moquent de l’intelligence de ceux qui les ont élus (les ont-ils jamais respectés ?). Prudents et attentistes, ils souhaitent sauver la face par un miracle. Ils savent qu’ils n’ont aucune légitimité auprès de leurs électeurs. Quant aux parlementaires ils osent insulter le peuple, parce que ce dernier a osé agir intelligemment, par des voix tout à fait légitimes et qu’aucune loi n’interdit. 

Les syndicats, ces entités qui ne représentent plus qu’elles-mêmes, ont avalé leur langue et montré patte blanche. Les médias, enfin, ceux de l’information, – à l’exception d’une radio et un ou deux journaux, - sont complètement à côté, incapables de jouer leur rôle de médiateurs (l’ont-ils jamais joué ?) entre les gouvernants et les gouvernés. Nos journalistes n’ont pas le temps ; on les voit courir derrière la carte professionnelle, les invitations, les cadeaux, les promotions, … 

Le peuple est donc seul, face à son destin. Alors il déplace le débat qui le concerne sur l’espace public et choisit de faire usage d’une nouvelle arme de protestation, le boycott, pour ce faire, il mobilise les nouvelles technologies de la communication disponibles. Mais la question est de savoir si ce boycott va se limiter aux trois produits connus. Il est ridicule de vouloir penser l’affirmative. Car déjà des appels au boycott de nouveaux produits[2] sont lancés. A mon humble avis, le boycott n’est qu’un signe parmi d’autre du ras-le-bol des Marocains. Lasse d’attendre de voir s’appliquer les grands choix et décisions politiques avancés par les gouvernements consécutifs, la société marocaine riposte par un boycott. Or celui-ci n’est qu’une figure, parmi d’autres, d’une contestation sociale qui risque de ne pas garder sa douceur. 

Nous sommes désormais une société bloquée. Et, en tant que telle, elle a besoin d’apaisement. C’est une urgence qui n’est ni facile ni impossible à réaliser. La société marocaine est en proie à un malaise social complexe, sans précédent. Chez nous, la souffrance dépasse tous les niveaux qu’on puisse imaginer. On ne revendique pas une liberté absolue ni une abolition des pouvoirs légitimes ni une remise en cause des stratégies. On revendique la dignité. Le malaise social, chez nous est silencieux mais bien plus profond. Il est de ce fait dangereusement et potentiellement inquiétant. Les individus comme les groupes, au Maroc, sont attrapés par une angoisse insupportable. On revendique justice, égalité des chances, droit au travail, droit au respect, droit à des services publics décents, droit à l’information, droits d’expression, droit à la dignité, …Quoi de plus légitime dans un pays qui se dit de démocratie naissante ? 

Le blocage social – et non point politique comme on voulait nous le faire savoir – a besoin d’une mise en place d’un dialogue national sérieux. Il faut que les décideurs parlent au peuple. « Arrêtez d’agir ! Parlez d’abord, communiquez en premier lieu ! » Voici le cri que voudrait vous faire parvenir ce peuple brave. Sinon à quoi sert la démocratie ? Le peuple marocain sait tout, maintenant, et il tient à le fait savoir, par sa mobilisation, ses manifestations et le boycott. C’est un peuple sage, respectueux des institutions, très attaché à ses traditions et qui a la violence en horreur. Il ne demande qu’à être écouté. Les Marocains sont un peuple ouvert, patient, intelligent et diplomate. Il sait faire la part des choses et tolère les insuffisances et impuissances des autres. Il sait donner raison à ses gouvernants et leur pardonner les erreurs car il a ambition dans le sang. C’est un peuple optimiste, qui croit toujours en un avenir meilleur. Il croit en ses valeurs transcendantales auxquelles il s’attache fortement. 

La religion fait de lui un sujet soumis, à DIEU et aux gouverneurs, car le peuple marocain est très croyant et apprend par cœur le verset : « Ö vous qui croyez, obéissez à Dieu, obéissez au Prophète et à ceux d’entre vous qui détiennent l’autorité »[3]. Le Marocain rit souvent de ses maux et exprime ses malaises en riant de sa situation. Le citoyen marocain est un communiquant-né. Il préfère patienter plutôt que de se révolter, nourrir de l’espoir au lieu de sombrer dans la déprime sociale. Mais cela durera jusqu’à quand ? Ce boycott devra donner à réfléchir. 

Moulay Abdellah Belghiti
Professeur de français
Université IBN ZOHR, à Agadir

[1] La première, effectuée par le journal indépendant Tel quel a mis la lumière sur les profits exorbitants tirés de la vente du gasoil. La seconde enquête, à contrecourant, a tout dit pour discréditer le boycott contre l’eau minéral de Sidi Ali. Il s’agit de l’enquête du journal Le Desk. 
[2] Il s’agit du festival de musique MAWAZINE, d’émissions télévisées, et peut-être des prochaines élections. 
[3] Traduction à partir du saint Coran, par de Denise Masson du verset : « يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا أَطِيعُوا اللَّهَ وَأَطِيعُوا الرَّسُولَ وَأُولِي الْأَمْرِ مِنكُمْ ۖ» 










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