Des centaines de soldats français croupiraient-ils dans les geôles syriennes ? C’est ce qu’avance un analyste syrien. 

Les Syriens détiendraient-ils plusieurs centaines de soldats français? Aussi surprenant que cela puisse paraître, c'est ce qu'avance Akram al Shalli, un analyste du «Bureau syrien des crises et des guerres préventives». L'analyste syrien évoque des «centaines» d'officiers des services de renseignements étrangers, notamment américains, britanniques, israéliens ainsi que de pays arabes qui auraient été appréhendés par Damas. 

Concernant les Français, Akram al Shalli avance le chiffre de 300 soldats «de différents rangs» qui seraient détenus par les autorités syriennes, mettant en avant le «double avantage» qu'offrirait à Damas une telle situation : les avoir empêchés de mener à bien leur mission et avoir obtenu un atout supplémentaire dans des négociations.

Une information à prendre avec tout autant de précautions que cela ne serait pas la première fois que des rumeurs circulent concernant l'arrestation de soldats français en Syrie. Déjà en mars 2012, les médias syriens ainsi que The Daily Star —basé à Beyrouth- avaient annoncé la capture d'une quinzaine de membres des forces spéciales françaises lors des combats pour la reprise de Homs. Une dizaine de jours plus tôt, une autre rumeur faisait état de l'arrestation par l'armée syrienne de 120 soldats français à Zabadani, à proximité de la frontière libanaise. 

Sur la base des déclarations d'une «source palestinienne pro-syrienne à Damas», The Telegraph évoquait déjà de discrètes négociations entre Paris et Damas afin d'obtenir la libération des militaires. À l'époque, le Quai d'Orsay avait fermement démenti. Le quotidien britannique relevait qu'on s'était fait moins catégorique rue Saint-Dominique… Les autorités syriennes s'étaient refusées à tout commentaire. 

Les déclarations de l'analyste syrien surviennent quant à elles dans la foulée d'une révélation se voulant gênante et jugée bien plus crédible par Richard Labévière. Le 17 mai, l'agence turque de Sputnik relatait qu'un convoi d'une vingtaine de véhicules, emportant 60 soldats français, avait été arrêté à un poste de contrôle à Qamishli, une localité du gouvernorat d'Hassaké frontalière de la Turquie. 

Plus au sud et trois jours après cet incident, dans une localité de la province de Deir ez-Zor à proximité de la frontière irakienne, selon l'agence de presse turque Anadolu, des batteries d'artillerie françaises auraient été déployées afin de fournir un appui-feu aux Forces démocratiques syriennes (FDS), majoritairement constitué de combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG). Des FDS également épaulées dans le nord de la Syrie par les Américains. 

Une information qui ne surprendra pas vraiment les Français, qui connaissent la lutte acharnée des Kurdes contre Daech, mais qui déplait fortement à Ankara. Cet allié de la France au sein de l'OTAN est en guerre avec les groupes armés kurdes depuis plus de 30 ans et tout particulièrement depuis le début de l'opération «Rameau d'Olivier» en Syrie, au mois de janvier 2018. En effet, Ankara considère que les YPG, majoritaires au sein des FDS, sont une émanation du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), un groupe indépendantiste kurde qui agit en Turquie. 

​L'agence Anadolu, qui suit de très près les forces spéciales françaises et américaines dans la région, révélant à plusieurs reprises (juillet 2017 et avril 2018) leurs positions supposées, rappelle d'ailleurs quasi-systématiquement que le PKK est classé comme organisation terroriste par la Turquie, mais également par les États-Unis et l'Union européenne. 

«Les Turcs sont furieux contre la France, qui aide les Kurdes de manière beaucoup plus soutenue. Donc ils font de la com' là-dessus et ils ont tout intérêt à enfoncer le clou,» souligne Richard Labévière. 

Le géopolitologue réfute toutefois- au-delà de la discrétion opérationnelle- toute volonté française de tenir secrète cette aide aux Kurdes. «On le faisait depuis un certain temps, mais de manière clandestine et opaque, maintenant c'est beaucoup plus assumé, affirmé» souligne-t-il. 
Il faut dire que, l'Élysée avait vigoureusement démenti, en mars dernier, tout renforcement de l'aide militaire aux Kurdes dans le nord de la Syrie, suite à la réception de plusieurs représentants du YPG par Emmanuel Macron. Une rencontre dont ils étaient ressortis particulièrement optimistes, évoquant l'envoi de troupes françaises afin de «dissuader» toute progression des Trucs et envoyer un «message à la Turquie.»

Des déclarations des membres de la délégation kurde qui avait mené Paris et Ankara au bord du clash diplomatique, le Premier ministre turc Bekir Bozdag n'hésitant pas à menacer la France de devenir «comme les terroristes, une cible pour la Turquie.» 

Cependant, depuis la donne a rapidement changé, comme souligne Richard Labévière. Avec, notamment, les frappes occidentales dans la nuit du 13 au 14 avril, mais surtout les déclarations de Donald Trump quelques jours plus tôt. Le locataire de la Maison-Blanche avait évoqué un possible retrait des troupes américaines de la région si les États-Unis étaient les seuls à supporter le coût de ce déploiement de forces. Un «chantage» du Président américain sur lequel revient notre intervenant: 

«Les Américains, comme toujours, ont menacé de diminuer la voilure et donc de ce fait demandent à leurs alliés de l'OTAN et- à commencer par la France —de mettre plus de moyens et donc de payer à leur place. C'est la grande technique de Trump: je fais une politique que je fais payer à mes alliés.» 

Dans cette logique, Jim Mattis, le ministre américain de la Défense, indiquait le 26 avril que des forces spéciales françaises avaient été envoyées en renfort dans la région, provoquant une certaine gêne du côté de l'Élysée. 

Pour Richard Labévière, si la France déploie des troupes dans le nord de la Syrie, c'est également pour assurer une continuité de la présence française dans le pays, l'opération Chammal touchant à sa fin avec la défaite militaire de Daech au Levant. Une présence d'autant plus cruciale que sur le plan diplomatique la France est considérée comme «hors-jeu» sur le dossier syrien, après avoir décidé de couper tous les ponts avec Damas au début du conflit. 

Une arme à double tranchant, au vu des inévitables ratés de telles opérations semi-clandestines.



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