L’accord bilatéral entre la Belgique et le Maroc
Si nous prenons symboliquement la date de la signature de l’accord bilatéral entre la Belgique et le Maroc, alors en 2004 la présence marocaine en Belgique a vécu exactement 40 ans. Aujourd’hui, l’histoire de la communauté marocaine et des enfants issus de l’immigration n’a pas encore été écrite. Autrement dit, l’intelligentsia marocaine de la première génération, sous le poids de la tradition orale n’a pas pu laisser une trace visible et perceptible d’une vision de notre vécu en Belgique.


Par contre la communauté italienne a pu écrire elle-même son histoire depuis la seconde guerre mondiale à nos jours. En ce qui nous concerne, le peu de littérature que nous connaissons bien est celle écrite par les sociologues et écrivains belges qui ont donné la version de l’histoire de la communauté marocaine vue via leurs lunettes et leurs expériences. De l’autre côté, il y a quelques initiatives au Maroc, où des écrivains ont fait un travail de recherche pour produire quelques recueils sur notre histoire vu par les lunettes d’un pays exportateur de main d’œuvre. Malheureusement, notre communauté n’a pas encore procréé d’historiens, capables de raconter notre histoire telle qu’elle a été vécue par les intéressés non pas seulement comme sujets mais comme acteurs ayant vécu au Maroc avant 1964 et ayant vécu depuis lors en Belgique en tant que témoins privilégiés des différentes étapes de cette période de l’histoire.

Dans l’histoire contemporaine belge il y a une lacune d’envergure. Les travailleurs marocains qui se sont installés en Belgique sont visibles seulement lors d’événements tragiques ou conflictuels. Et, à chaque fois, on redécouvre avec étonnement qu’il y a une communauté qui vit en Belgique et puis, elle retombe vite dans l’oubli jusqu’au prochain événement. C’est un phénomène ponctuel que nous connaissons très bien et que les médias nous le font rappeler évènementiellement. Les Marocains apparaissent spontanément comme venus de nulle part, font quelques rubriques de journaux pendant une période éphémère pour complètement disparaître de nouveau du champ de vision politique et social.

En ce qui concerne notre communauté, la société belge est totalement amnésique. Je le rappelle et j’insiste, c’est la Belgique qui a fait appel à notre force de travail et nous sommes venu nous installer et travailler en Belgique dans un cadre tout à fait légal. Par contre, depuis lors, en dehors du monde du travail, nous sommes invisibles, nous n’existons pas dans les manuels scolaires ni dans les programmes universitaires. Nous cohabitons avec les Belges sans pour autant vivre ensemble. Nous vivons avec notre propre identité pacifiquement et pratiquement en parallèles avec la société belge, l’un à côté de l’autre, mais chacun dans un monde différent.

Quoi qu’inacceptable, cette situation qui arrange tout le monde perdure depuis longtemps. Malgré qu’on a opté pour la nationalité belge on nous considère comme des belges d’origine marocaine. Chaque fois que nous voulons nous débarrasser de cette étiquette et que nous voulons nous rapprocher un peu plus des Belges et de la société belge on nous repousse catégoriquement à cause de notre religion, de notre origine ou de notre culture.

Malgré que l’Islam est reconnu depuis 1974, ce soit toujours une reconnaissance sur papier qui n’a jamais reçue une reconnaissance en bonne et due forme comme les autres religions. Comment voulez-vous qu’on se sente comme citoyen à part entière quand on refuse de nous reconnaître en tant que tel et qu’on nie notre mémoire, notre histoire et notre identité.

Tolérés certes, nous sommes les SMF, les SHF et les SIF[1] de l’histoire belge, condamnés à jamais aux oubliettes. Trop longtemps exclus politiquement, économiquement et socialement, notre communauté a reproduit sur place une injustice subie par nos enfants et nos petits enfants qui eux n’ont jamais fait le choix d’émigrer ou de quitter leur pays natal. Conséquence néfaste d’absence d’une politique sérieuse d’intégration et conséquence affligeante à cause de l’absence de cadres et d’intellectuels d’origine ou issus de l’immigration marocaine.

La diaspora marocaine en Belgique n’a pas manqué de cadres qui, pour des raisons économique ou politiques, nous ont rejoint pendant les années soixante et septante. Les uns ont été vite récupérés par la Belgique et les autres ne se sont pas sentis dignes d’encadrer notre communauté composée principalement de travailleurs manuels et incultes afin de transmettre et de traduire leurs doléances et leurs revendications et afin de graver à jamais la mémoire de leur histoire.

Notre communauté, qui a hérité une tradition orale, a souffert et souffre encore aujourd’hui d’un déficit de mémoire de son histoire. Alors, il et temps d’écrire la vraie histoire de l’immigration marocaine en Belgique et pas celle que nous connaissons, basée sur des statistiques des permis de travail des flux et des reflux. Si nous attendons un peu plus tard, ce sera trop tard.

Nos héritiers en Belgique doivent pouvoir lire, comprendre et savoir notre histoire pour mieux construire leur avenir. D’ailleurs, nos héritiers comme les belges indigénes ne doivent ni s’intégrer ni s’assimiler. Ils doivent tout simplement connaître et reconnaître leur passé, regagner confiance en eux même, récupérer leur dignité, leur identité, leur fierté et leur histoire.

Les enfants issus de notre émigration connaissent mal notre histoire et connaissent très mal l’histoire et la géographie du pays de leurs parents. Il vaut mieux colmater la brèche de notre histoire et de notre mémoire tant que le gouffre est encore circonscris. Si la transmission intergénérationnelle n’a pas eu le succès escompté, je suis fier d’avoir fait partie de la première génération, génération de fierté et de dignité. Ce qui n’a pas été le cas des derniers arrivants, régularisés ou regroupés qui préfèrent et de loin le CPAS, la charité et l’aumône plutôt que défier le monde du travail.

[1] SMF : sans mémoire fixe
SHF : sans histoire fixe
SIF : sans identité fixe

Sarie Abdeslam
Bruxelles, le 7 mai 2006




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