Interview de Monsieur Mohamed Ameur, Ministre délégué auprès du Premier ministre, chargé de la communauté marocaine résidant à l'étranger. (Wafin.be)

Dans quel cadre s'inscrit votre participation au colloque organisé par le Conseil de la Communauté Marocaine résidante à l'Etranger (CCME) ? 
Mohamed Ameur : Ma participation à ce grand événement s'inscrit dans le partenariat que nous avons mis en place avec le CCME. Vous savez que le conseil et le ministère sont deux partenaires importants et nous partageons à la fois la vision mais aussi la démarche. C'est donc tout à fait naturel de trouver le ministère ici, d'appuyer cette initiative et d'explorer également les moyens pour développer davantage le partenariat avec le conseil mais aussi avec toutes les associations de femmes qui participent à cet événement. 

Quels sont les axes principaux du développement de ces liens ? 
Pour développer les liens avec les associations de femmes mais également les associations de marocains résidant à l'étranger, je pense qu'il y a plusieurs axes. Ces associations de marocains résidant à l'étranger jouent un rôle majeur aussi bien au niveau du pays d'accueil, qu'au niveau du Maroc. Au niveau du pays d'accueil beaucoup d'associations de femmes appuient et accompagnent les femmes marocaines dans l'immigration, font un travail social, de solidarité, de formation et d'accompagnement remarquable. Mais aussi, beaucoup de ces associations opèrent au Maroc dans le cadre de projets de développements économiques mais aussi dans le développement humain et le développement social. Notre souhait est donc d'accompagner ces associations et de participer avec elles dans un partenariat plus ouvert et plus harmonieux. 

Justement dans le cadre de ce partenariat, pouvez-vous nous parler de votre participation demain (20/12/2008) à la rencontre organisée par l'université d'Anvers ? 
C'est une initiative qui remonte déjà à un an dont j'avais accepté l'invitation sans réserve, car c'est une initiative qui s'inscrit parfaitement dans le cadre de ce que nous voulons faire avec la communauté. Il s'agit d'une initiative qui vise à la mise en place d'un institut pour les études marocaines entre les universités d'Anvers et d'Oujda. Le Ministère participe en tant que partenaire et nous souhaiterions développer le partenariat avec cette institution pour mieux connaître notre communauté en Belgique en général et à Anvers particulièrement, afin de mieux saisir les mutations que traversent notre communauté et également pour mieux agir en sa faveur. 

Le gouvernement à mis en place de nombreuses réformes concernant le code de la famille et également récemment dans le code de la nationalité par l'acquisition de la nationalité marocaine pour les enfants issus de mariages mixtes de mères marocaines… 
Le Maroc s'est engagé depuis une dizaine d'années dans un chantier pour la promotion de la question de la femme qui est remarquable : le code de la famille, la double nationalité, la levée des réserves relatives à la convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination envers les femmes (CEDEF),… Nous avançons de façon solide et je pense que ces acquis ouvrent aujourd'hui des perspectives prometteuses pour la promotion de la question de la femme au Maroc et pour l'égalité homme-femme au Maroc. Le dossier de la transmission de la nationalité marocaine par la mère était un dossier épineux et je pense qu'il est à présent totalement réglé et que la femme marocaine comme l'homme a le droit d'octroyer et de donner sa nationalité à ses enfants. Cette décision a eu un impact très positif que j'ai pu constater sur le terrain. Les femmes ont saisi le message et considèrent que c'est une action qui renforce leur participation et les aide à mieux se positionner et lever un certain nombres de blocages et de contraintes auxquels elles étaient confrontées depuis des décennies. 

Nous savons que vous avez un projet d'ouverture de centres culturels marocains dans certaines capitales de pays de résidence de la communauté marocaine Pouvez-vous nous parler de l'évolution de ces projets ? 
Le Maroc, dans le cadre de sa nouvelle politique rénovée en direction de la communauté marocaine résidant à l'étranger, engage un programme de centres culturels dans les principales villes du monde qui connaissent une forte présence de la communauté. La première initiative a été lancée il y a deux ans à Bruxelles dans le cadre du projet Darkoum en partenariat avec le Ministère de la Culture flamand. C'est une initiative exemplaire à plusieurs égards. Tout d'abord, elle touche un domaine qui est aujourd'hui stratégique, vous savez que l'enjeu culturel est doublement crucial dans l'enracinement harmonieux de la communauté dans les pays de résidence mais aussi dans l'attachement au pays d'origine. Deuxièmement, c'est la démarche qui consiste à construire un partenariat avec le Ministère de la Culture flamand. 

Je pense que ce partenariat est révélateur d'une nouvelle approche, du fait que les préoccupations culturelles auxquelles sont confrontées la communauté marocaine résidant à l'étranger et notamment les nouvelles générations, doivent être à notre sens être prise en charge non seulement par le pays d'origine mais aussi par les pays d'accueil. On ne peut pas considérer que tout ce qui est culturel doit être à la charge du Maroc, parce que la communauté c'est un patrimoine partagé entre les deux pays et c'est une communauté qui est durablement installée en Belgique comme ailleurs. Il faudrait que les gouvernements, que les institutions, que les villes s'impliquent dans ces projets. C'est donc un partenariat original, dans la mesure où il met ensemble à la fois les acteurs intéressés, la communauté, les institutions locales et le Maroc. Le second projet va être à Barcelone suivant la même procédure. Ce sera un partenariat entre la ville de Barcelone et le Ministère chargé de la communauté marocaine résidante à l'étranger. La ville a octroyé le terrain et le Maroc prend en charge la construction du bâtiment. Le concept sera défini en commun accord avec les catalans. Nous mettrons en place un dispositif de gouvernance partagé et nous allons l'animer de façon partagée. 

Le troisième verra le jour en France, probablement à Paris. Dans chaque pays, chaque contexte le centre culturel prend une configuration à part adapté au contexte et aux possibilités offertes au niveau du pays d'accueil.

La quatrième sera à Montréal. Nous avons déjà visité dernièrement les bâtiments qui sont appelés à abriter le centre culturel. Là, le contexte politique nous impose que l'initiative doit être prise par le Maroc. C'est-à-dire que l'acquisition, l'aménagement du bâtiment vont être faites par le Maroc, mais l'animation et la gestion du centre fera l'objet d'un partenariat avec les acteurs locaux. 
Le cinquième va être en Lybie, à Tripoli où nous avons une communauté importante. C'est une communauté qui est marquée par son profil social. Une communauté modeste, avec des conditions économiques assez difficiles. Nous avons donc pris l'initiative d'ouvrir un centre culturel pour accompagner et aider cette communauté, notamment les enfants. 

Nous pensons engager l'année prochaine une nouvelle génération de centres et nous sommes en quête de partenariats. Je viens de rentrer de France où j'ai tenu le même argumentaire et le même discours avec les responsables français, aussi bien les responsables de l'état, notamment les maires et les représentants des institutions territoriales qui sont en charge des affaires culturelles. Je suis agréablement surpris que notre argumentaire et notre discours ont trouvé l'écho souhaité auprès de ces responsables parce que je mets l'accent sur un élément qui me semble stratégique. Aujourd'hui, dans les pays d'accueil, il n'y a pas une seule offre culturelle destinée à la communauté marocaine, il n'y a pas d'offre alternative à celle existant dans des lieux occultes avec lesquelles nous ne partageons pas les mêmes valeurs et les mêmes objectifs. Il est donc urgent de remplir le vide et d'offrir des espaces où les jeunes peuvent se retrouver, d'offrir des espaces où on peut promouvoir un certain nombre de valeurs, où l'on peut faire connaître le Maroc, la culture marocaine et la civilisation marocaine aux jeunes issus de l'immigration. Mais surtout, des espaces où on peut promouvoir le dialogue, l'ouverture et la tolérance. 

Vous venez de nous présenter votre projet concernant l'aspect culturel qu'en est-il de l'aspect cultuel ? 
Vous savez mieux que moi que l'enjeu cultuel est un enjeu stratégique. Nous sommes conscients au Maroc de cet état de fait et c'est pourquoi le Maroc a engagé un programme important qui vise la mise à niveau du champ religieux. Le gouvernement a pris sous la directive de sa majesté un certain nombre de décisions allant dans ce sens. La première, c'est la mise en place du conseil des oulémas des marocains en Europe, constitué de oulémas issus de l'immigration. Il jouera un rôle important dans l'accompagnement de la communauté. Ces oulémas connaissent la communauté, maîtrisent l'environnement dans lequel vit cette dernière et peuvent donc l'accompagner dans tous les aspects liés au champ religieux. Cela va remplir un vide et aider à mieux clarifier les choses au niveau de la communauté et à éviter un certain nombre de problèmes et d'insuffisances que nous avons constaté de par le passé. La deuxième décision est la formation des imams. Le Maroc s'est également engagé dans un certain nombre d'actions qui visent à la fois à renforcer les capacités des imams, à mieux les adapter au contexte dans lequel ils opèrent, mais aussi à étendre leur couverture. Il est vrai que les besoins sont tels qu'on ne peut pas prétendre régler le problème ou bien apporté des réponses définitives. 

Il y a également un partenariat à construire entre les associations musulmanes dans les différents pays et le Maroc. Je pense que ce partenariat fonctionne très bien dans beaucoup de pays. Je viens de rentrer de France où j'ai rencontré des associations islamiques qui gèrent des mosquées d'une manière très efficiente et qui ont besoin de promouvoir et développer du partenariat avec le Maroc qui est tout à fait ouvert à ce genre d'initiative. 

J'insiste sur le fait, qu'aussi bien dans le domaine culturel, que dans le domaine cultuel mais aussi social, le partenariat est indispensable. Nous ne pouvons pas prétendre apporter toutes les réponses aux attentes de la communauté car il y a des besoins croissants importants. C'est pourquoi nous favorisons le partenariat avec nos citoyens résidants à l'étranger à travers leurs associations, leurs dynamiques et leur amour pour leur mère patrie. 

Comment réagissez-vous à certaine réticences des pays d'accueil qui perçoivent vos actions auprès de la communauté résidant à l'étranger comme une forme d'ingérence ? 

Notre discours est très clair. Nous avons demandé à un certain nombre de responsables européens s'ils étaient contents de la manière dont certaines mosquées étaient gérées en Europe. La réponse fut non. Nous sommes confrontés à une communauté qui a des liens très solides avec le Maroc. N'oubliez pas que 2.5 des 3.8 millions des marocains résidant à l'étranger reviennent chaque année au Maroc. Vous voyez que le taux de retour est très important. C'est donc une communauté qui est très attachée à son pays, son histoire, sa culture et ses ressources. C'est une donnée qu'il ne faut pas oublier. Cela signifie que tout ce qui se passe au sein de cette communauté a un impact direct sur le Maroc. On ne peut donc pas admettre que la gestion du champ religieux au niveau des pays où réside la communauté soit abandonnée à des mouvements. D'autant plus, que ces états au nom de la laïcité n'interviennent pas. Par ailleurs, nous avons constaté la présence de beaucoup d'individus et de groupuscules qui manipulent et exploitent ce vide dans le champ religieux pour des fins politiques. 

Nous avons expliqué à beaucoup de responsables que nous n'avions aucun agenda politique, notre seul agenda et notre seul objectif c'est notre sécurité, notre stabilité et celle des pays où vit la communauté marocaine. De nombreux états européens viennent nous demander conseil ou une aide en matière de gestion religieuse. Ils ont donc la chance d'avoir un état qui a 12 siècles d'histoire et de gestion du champ religieux, qui a une longue expérience et qui partage avec eux les mêmes valeurs de la démocratie, de la modernité et de l'ouverture. Nous ne sommes pas un état obscurantiste, rétrograde qui essaie de promouvoir un islam que je définirai de négatif. Ils ont donc la chance d'avoir un état qui tend la main pour faire du partenariat et pour anticiper et prévenir un certain nombre de problèmes auxquels seront confrontés aussi bien les états d'accueil de la communauté que l'état d'origine. 

Le deuxième élément, est que la demande n'émane pas du Maroc. Il y a une insistance et je dirai même que la seule attente qui fasse l'objet d'une unanimité au sein de la communauté, quelques soient les pays, les générations, l'origine géographique.., la seule attente c'est celle du cultuel. Ce n'est pas une volonté du Maroc de s'immiscer dans les affaires de la communauté mais une attente qui doit trouver une réponse et on ne peut pas rester les bras croisés. 

Comment se passe la cohabitation entre les trois institutions que sont le Ministère chargé de la communauté marocaine résidant à l'étranger, la Fondation Hassan II et le CCME ? 
Le problème au niveau institutionnel ne réside pas dans la multiplicité des intervenants, mais dans l'insuffisance de coordination entre les intervenants. Les attentes des marocains résidant à l'étranger et leurs préoccupations concernent tous les champs qui doivent mobiliser l'ensemble du gouvernement et non pas un seul ministère. Je plaide donc pour plus d'intervenants et c'est le même discours que je tiens au gouvernement. Sur le fond, les missions des uns et des autres sont complémentaires. La mission du Ministère chargé de la communauté réside essentiellement dans la définition des politiques, dans l'élaboration des programmes, dans la définition des projets et dans la mobilisation des financements. La mission du CCME est très claire. C'est une force de proposition, de concertation et de mobilisation auprès de sa majesté pour accompagner, évaluer et conseiller les politiques publiques. Le colloque d'aujourd'hui s'inscrit parfaitement dans cette initiative et nous soutenons tout ce que fait le conseil en matière de mobilisation et nous voulons l'officialiser, l'institutionnaliser dans le cadre d'un programme pluriannuel. Nous voulons que toutes les actions engagées par le ministère fasse également l'objet de l'avis du CCME, mais aussi d'un partenariat avec le conseil et vice-et-versa. 

La Fondation Hassan II est présente dans le champ de l'immigration depuis des décennies. Elle a joué un rôle important avec des moyens pas toujours à la hauteur des attentes. Les missions de la fondation correspondent à l'instrument de la mise en œuvre de la politique publique sur le terrain au niveau enseignement, social,… C'est pourquoi nous sommes en train de développer un partenariat avec la fondation pour agir sur le terrain. Les choses se complètent donc d'une manière parfaite et convergent vers des objectifs communs. La Fondation gère l'enseignement, œuvre beaucoup dans le domaine social, nous allons consolider ces rapports. Pour exemple, dès les premiers mois après l'installation du ministère notre premier dossier fut celui de l'enseignement et nous avons mis en place avec l'appui du Premier ministre un comité interministériel pour suivre ce dossier de l'enseignement, Comité dans lequel siège le ministère de la communauté résidante à l'étranger, la fondation Hassan II, le CCME, le ministère de l'éducation national, le ministère des affaires étrangères... C'est ce comité qui est aujourd'hui en train d'élaborer un programme de réformes de l'enseignement et de la culture de la langue arabe à l'étranger. 

Nous allons multiplier ces initiatives de partenariat de manière à réaliser plus de cohérence, de synergie et de cohésion. Les attentes sont énormes et les moyens modestes. Il faut qu'on arrive à optimiser et rationaliser. Je pense que la manière de faire cela est la coordination, la cohérence et l'intégration des politiques et des actions, et nous n'allons ménager aucun effort afin de répondre aux attentes de nos citoyens marocains résidants à l'étranger. 


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