Triste Maroc 3... Mais surtout je repense à la personne réelle dont je m'étais inspiré pour forger Princesse. Une vieille amie, adorable. Elle avait, elle aussi, et c’est fichtrement véridique, un amoureux-boxeur… de 25 ans plus jeune qu’elle. Après tout, à mes yeux, les femmes aussi ont le droit d’avoir des hommes plus jeunes.

Après Essaouira et Sidi Kaouki, je reviens faire une petite pause à Marrakech avant le plongeon dans le désert : Mhamid-el-Ghizlane et son fameux festival Taragalte, temple de la musique Blues du désert. Il faut que je me repose des longues marches océanes qui ont eu gain de cause de mes pieds et de tout mon corps. 

Et le génie de Marrakech permet de voir du monde sans bouger. Je m'attable à une terrasse à l'étage, et je contemple la Grande place Jamâa El Fna, "Rassemblement de Fin du Monde". Qui tire son nom des temps où sultans et princes entassaient les têtes coupées (voir mon roman : Maroc, voyage dans les royaumes perdus ). De là je prends un paresseux plaisir à observer l'émouvant va-et-vient des gens du pays, auxquels se mêlent joyeusement des touristes. 

La place est encore assez clairsemée, et ça me permet de prendre des photos de passants isolés, histoire de juxtaposer leur diversité dans un futur montage diapos…

Je m’en lasse vite

Je lis "Le monde à côté" de Driss Chraïbi, et je pouffe de rire à toutes les pages. Je laisse ma tête vagabonder de la page à la Place, et de la Place au ciel bleu. Un peu plus tard, un jeune marocain vient s'asseoir à côté de moi. Il a 25-30 ans, l’allure sportive, armoire, et le visage émacié, genre slave. Il me lance à tout va des Oustads – Maître - et des phrases creuses, convenues. Et comme il n'arrête pas de traficoter dans son sac à dos, je finis par me rendre compte de son manège. De temps en temps il sort discrètement une petite gourde, et en remplit son verre de thé. De l’alcool, certainement. Il me voit, il s'inquiète, je lui souris d’un sourire complice. Et il n'en fallait pas plus pour qu'il me propose un verre. C’est quoi ? Du Whisky ! Ah non merci ! Tu ne bois pas d’alcool ? Je préfère le vin ! Il se marre : Mais le vin, c'est de l'alcool, non ? 

Je mets fin à la discussion en replongeant dans les folies irrévérencieuses de Chraïbi 

Soudain une dame vient vers lui. 50- 60 ans, Européenne, très belle, habillée relax dune robe post-soixante-huit. Patchouli, j’adore ! 

Commence alors entre eux une discussion surréaliste. Deux niveaux de langage s’entrechoquent. Elle, des mots précis et justes. Institutrice ? Professeur ? Avocate ? Lui baragouinant un français très approximatif. Elle veut qu’il "vienne" avec elle, et lui veut "rentrer" chez lui. 

Ça finit par dégénérer. Elle s’énerve et se lève. Il la retient par la main, violemment. Je lui dis en arabe : Lâche-la!. Il la lâche. Elle me foudroie du regard, et lui demande ce que j’ai dit. Je traduis moi-même. Elle dit merci, mais un merci qui veut dire : Occupe-toi de tes oignons !

Je replonge dans mon livre

Tous deux restent figés. Silencieux. Elle allume une cigarette. Je l’espionne du coin de l’œil. Elle a le regard indescriptible, entre rage et désir. Pourtant ça se voit qu’elle est de cette espèce qui n’a pas l’habitude qu’on lui résiste. En amour comme en toute chose. A la voir si belle, je me dis qu'elle n’aurait que l'embarras du choix parmi les hommes de sa génération et de sa condition...


Mais là, elle semble piégée par quelque chose qui la dépasse. J’ai envie de l’inviter au restaurant, c'est mon genre de femmes. Elle me raconterait ce qui l’a fait chuter si bas. Sa vie ses amours ses emmerdes, comme dirait l'autre. Et ce désarroi qui la défigure. Moi aussi je lui raconterais mon chagrin le plus profond. On s'entendrait, c'est certain. Je l'emmènerais marcher de nuit dans la médina, sans qu'elle ne soit harcelée par cette foule masculine qui se pense en droit de cuissage sur tout féminin qui s'aventurerait dans leur monde exclusif au-delà d'une certaine heure. De surcroît ce féminin si facile qui leur vient d'Europe, juste pour eux, pour leur gueule qu'ils savent belle, pour leur sexe qu'ils ne savent pas que c'est à bon marché. On errerait elle et moi, comme des amoureux, chacun prenant l'autre pour ce qui fut son amour. Qui n'est plus. 

Je rêve de l'inviter, de l'extraire à cette vilenie qui la dégrade. Mais elle est ailleurs, sa tête est loin de mon monde, qui est pourtant le sien. 

Alors je n’en fais rien

Soudain elle me regarde bizarrement. Comme si elle avait entendu mes fantasmes intérieurs. Ou comme si elle découvrait ma présence. J'ai cru qu'elle allait me dire quelque chose. Peut-être me prier de l'emmener loin de ce qu'elle est devenue. Peut-être me prendre à témoin de sa triste condition. Ou peut-être seulement me demander de raisonner son gigolo. Que sais-je. 

Je panique. Je fuis son regard. 

Aussitôt elle se lève, hésite un bref instant, une éternité, puis nous tourne le dos et s'élance vers la sortie. Majestueuse ! Le vent fait danser sa robe large et légère. Et désordonne sa chevelure. Sa main chasse le vent, et peut-être aussi ces mauvaises pensées qui doivent la tourmenter. Son joli foulard fait de la résistance en traînant derrière elle, telle une crinière. 

Elle s’engouffre dans les escaliers. 

Et soudain le jeune se lève et fonce derrière elle. Il revient aussitôt. J’enrage à l’idée qu’elle ait pu lui donner de l’argent.

J’ai de la peine.

Le jeune aussi est en peine. Il a perdu son rire stupide. Maintenant il bougonne. Il insulte la vie. Je fais semblant de rester concentré sur ces pages que je n'arrive plus à lire, et qui ne me feraient plus rire de toute façon. Il recommence avec ses fichus Oustads. Je m'énerve en lui disant que je ne suis pas maître, ni professeur. Ni rien qui me ferait porter le titre d'Oustad. Il tempère : Pardon ! Il ajoute : Et tu fais quoi comme profession ? Je lui explique que je suis à la retraite! Ah moi aussi j'aimerais être à la retraite! Je me moque : Il faut d’abord travailler ! Il balaie la grande place d’un geste ample du bras : Tu le vois où, toi, le travail ici ? Il a raison, je le lui dis. 

Il sort une tablette et me montre des photos de lui. Boxeur, semi-professionnel. Que de muscles ! Je le regarde avec plus d’attention, et je le félicite. 

Je ris. Je ris. Je repense à Princesse, un des personnages de ma dernière pièce de théâtre (De l'inculture comme arme absolue contre le capitalisme). Mais surtout je repense à la personne réelle dont je m'étais inspiré pour forger Princesse. Une vieille amie, adorable. Elle avait, elle aussi, et c’est fichtrement véridique, un amoureux-boxeur… de 25 ans plus jeune qu’elle. Après tout, à mes yeux, les femmes aussi ont le droit d’avoir des hommes plus jeunes. Je me souviens que ça m’amusait quand elle m’en parlait. Parfois je me moquais d'elle : De quoi tu peux parler avec ton bœuf ? Elle répondait, provocatrice : On ne parle pas, on baise ! Du sexe, du sexe, rien que du sexe, dirait Princesse.

Mais un jour elle m’a montré une photo qu’elle avait prise de lui, comme les photos de ce jeune : nu, avec juste un petit maillot de bain pour cacher son appareil. Et je me souviens qu'elle l’avait contemplée longtemps avant de me la montrer. Sur le coup j'avais trouvé son geste obscène. Et provocation pour provocation, je m'apprêtais à lui montrer mon amoureuse en tenue d'Eve, belle comme tout, avec juste sa longue chevelure qui donne une douce pudeur à son corps. Je l'aimais beaucoup, cette photo, et mon amoureuse aussi. 

Mais je n'avais rien fait, et je n'avais rien dit. J'étais comme tétanisé par son regard, un regard que je ne lui connaissais pas. Indescriptible. Exactement comme celui de cette belle et grande dame qui vient, là à l’instant, de disparaître de ma vue… et certainement de ma vie… un regard... comment dire… de ce manque qu'on nommerait désir obsessionnel. 

J’imagine à l'instant seulement que mon amie devait être dans le même état que cette infortunée...

Ce souvenir me faire dire au garçon : C’est une bonne personne ! Il répond : Ou la France ou rien ! Je reste dubitatif, il ajoute : Elle ne veut pas m’emmener en France tant que je n’aurais pas divorcé, et moi je ne veux pas me séparer de ma femme et surtout de mon fils ! 

Je me tais.
Je me dis que la vie est dure. Pour ce jeune. Pour cette dame. 
Elle devait l'être aussi, pour ma vieille amie, sûrement...

Mustapha Kharmoudi
Écrivain – Besançon - France
Source : mediapart.fr



0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Top