Et je l’ai entendu dire à son amie moins chanceuse d’une voix tremblante : Ils veulent tous m’embrasser ! Et à peine la sono retentissait de plus bel, hop elle est repartie vers sa meute, toute folle de joie et de bonheur, surtout que ce fou de Sahmaoui a lancé sa chanson d'émeute "alawah lawah"

Ce matin je suis déçu, mais un peu seulement. J’escomptais la compagnie de cette très chère Lawrence pour aller saluer le lever du jour sur les dunes. Depuis des mois, et à bonne distance l'un de l'autre, on se promettait ces escapades des aurores. Lawrence est une baroudeuse de haut vol. Non seulement elle a les yeux qui voient dans le noir, mais elle sait les prolonger avec des appareils photos longs comme ça, et parfois même plus longs encore. Mais hier déjà et ce matin encore, je n’ai pas osé frapper à sa porte. Elle traîne sur elle une fièvre qui ne passe pas malgré un traitement de choc. Et en plus elle a d’autres soucis du genre tout ça tout ça. Mais ça ne l’empêche pas de remplir sa mission avec une énergie intarissable : elle est l'une des principaux photographes (officiels) du festival. Et je ne vous dis combien elle en abuse. A tout va. A sans cesse nous mitrailler jour et nuit, plutôt nuit et nuit. 
Alors tant pis pour cette fois, chère Lawrence, et disons-nous : « l’année prochaine à Taragalte », pour paraphraser une prière millénaire.

En vérité je n’avais pas envie de me lever, moi non plus. Je suis resté un long moment dans mon petit lit, à l’abri du froid qui me parvenait de la porte entrouverte. Mais tout de même, ça ne se fait pas de rater ce moment rare. Sinon à quoi bon venir dans le désert ?

Je suis donc allé honorer seul le jour qui vient. Le bénir, et m’en faire bénir. Le dernier jour à Tara­galte, ça vous noue l’estomac... tout à l'heure je repartirai pour Marrakech...

Hier j’ai pris tout mon temps pour discuter avec des Marocaines et des Marocains. Et même avec une dame irakienne qui m’a fortement ému. J’ai évité toute proximité avec les Européens. Non par quelque rejet mais seulement parce que soit ça reste entre soi, soit ça s’encombre de ces jeunes sahraouis beaux comme des dieux, et aussi causants qu'une carpe muette. Et de surcroît faciles à aborder, et de très bon marché...

Moi je suis venu juste pour le désert et pour la musique du désert, histoire de revivifier des émotions d'enfance et de jeunesse. Et aussi pour fuir, l'espace de quelques jours, la vie citadine avec sa cohorte de croche-pieds, de croche-cœur devrais-je dire. Alors j'ai pris tout mon temps pour visiter les stands du festival, sous les tentes à l'abri du soleil. Souvent je somnolais, mais parfois les discussions me tenaient éveillé. Puis le soir venu, je suis allé sur les dunes calmes et paisibles, de loin en loin. J'y ai vu combien le désert rendait les amoureux plus beaux encore. Comme si le sable était la plus belle des parures. J'ai vu aussi combien c'est beau d'y être volontairement seul, comme cet homme qui a passé tout son après-midi à lire. Sans doute de la poésie, du moins j'espère. En vérité on ne peut être vraiment en amour que si l'on est capable d'être seul. Seul face à l’immensité d'un ciel étoilé par exemple, mais un ciel qui « s'étoile » bien plus bas qu'ailleurs, comme une invitation à s'envoler... à s'évaporer...

Puis à la reprise des concerts, j'ai dansé jusque tard dans la nuit. Mais loin de ces jeunes beaux comme des dieux que quelque règle du désert oblige à se confiner entre eux, dans un espace symboliquement séparé du nôtre. Et n'y vont que ces dames-papillons venues de loin, et dont il ne reste que des désirs frustrés depuis des décennies. Nous autres, on danse entre "nous autres", des danses de transe qui te font oublier que tu danses. Il faut laisser ton corps vibrer sur des rythmes haletants gnaouis (musique des esclaves), ou sur ces mélancoliques mélodies sahariennes (Mali, Niger ou autre). Il faut piétiner le sable, à en avaler. Avec au-dessus de toi un ciel étoilé, qui sait te saisir de cette même émotion dont avait parlé ce très compliqué autrichien de génie.

Plus tard, repu à n'en plus pouvoir, je rentre par des chemins qui n’en sont pas, plus, à cause du vent qui reconstitue chaque jour un nouveau décor. Avec la musique qui m'accompagne dans le noir et dans le bonheur du noir. Et à mon arrivée je retrouve mon hôte-ami, tapi dans un coin sombre et retranché de la grande cour. Il me reçoit d'une égale bienveillance. Nous parlons de choses et d’autres, sous la bonne garde d'une bouteille que tel incroyable cousin m’avait offerte lorsque nous étions à Essaouira. Le tout avec la musique du concert comme si nous y étions, alors que le festival est à trois kilomètres.

A un moment il entend un bruit que je n'entends pas, et on fait silence. Et puis voilà : une de ses clientes surgit du noir extérieur, accompagnée d'une belle prise. Je les ai immédiatement reconnus. Tout à l’heure sur la scène du festival, ce jeune dansait dans l'espace réservé aux dieux à louer, euh... à louer en monnaie sonnante et trébuchante. Et comme ses autres co-frères en location, son regard d'aigle sans cesse convoitait quelque proie de notre troupeau. Evidemment le mot proie peut être attribué indistinctement à l'une ou à l'autre des deux parties en cause, c'est selon votre morale ou son absence. Quoi qu'il en soit, j'ai vu cette dame tomber dans le piège, ou disons je l'ai vue jeter son dévolu sur ce garçon bien bâti comme le désert sait vous en fournir à volonté. Et presque gratuitement.

J’ai vu aussi une autre dame, des nôtres, que j'imaginais plus sobre ou du moins plus réfléchie, je l'ai vue céder elle aussi au trop de bonheur qui se dandinait à quelques pas de nous. Elle s'est retenue autant qu'elle a pu, puis elle s'est faufilée avec précipitation, comme sous la pression de quelque pressant besoin naturel, et c'était le cas sans doute. Je la voyais se réjouir d'être au milieu des loups... euh... d'être louve au milieu des plus beaux des agneaux... euh... disons qu'elle s'est joyeusement abandonnée aux quatre volontés de son corps. Elle se laissait - ah comment dire - par plus d’un jeune. Je l'ai vue plus tard s'irriter de tout son corps encore frémissant quand la musique s'est arrêtée. Il y a des gens qui ont la danse dans la peau, et il y a des gens qui ont plein d'autres choses dans la peau. La pause se faisant trop longue à son goût, elle a fini par revenir vers nous, il lui fallait bien retrouver son autre amie qui n'osait pas, elle, s'aventurer en terre des tentations. Elle est passée tout près de moi, et j'ai vu dans son regard tout son âge fatigué mais aussi toute la fureur du désir sexuel. Et je l’ai entendu dire à son amie moins chanceuse d’une voix tremblante : Ils veulent tous m’embrasser ! Et à peine la sono retentissait de plus bel, hop elle est repartie vers sa meute, toute folle de joie et de bonheur, surtout que ce fou de Sahmaoui a lancé sa chanson d'émeute "alawah lawah". Et alors toute une meute enturbannée entourait la belle dame, dans une frénésie du genre vas-y que je te rende folle comme jamais... ou comme il y a longtemps, trop longtemps. 

Un court instant, j'ai imaginé une scène où je serais à la place de cette dame. Je serais donc entouré de quatre-cinq filles qui se trémousseraient pour me séduire. Elles se colleraient contre moi, et me peloteraient à me faire bander de chaque poil de mon corps. Chacune se donnerait au maximum pour être, le temps d'un soir ou d'une petite fin de soirée, l'élue de mon cœur... euh... l'élue de mon corps. Je la ramènerais ma chambre et je me servirais à volonté de son corps, un corps à te faire jouir rien qu'à la voir toute nue. Ou même à l'imaginer. Je la remercierais de ces minables dirhams que nos fiers euros achètent au rabais (1 pour 10). Et elle en serait largement satisfaite, car ces mêmes misérables sous lui permettraient de faire vivre, ou du moins faire survivre sa famille nombreuse , laquelle ne cesse d'augmenter en nombre malgré l'ingratitude de cette terre qui rechigne à nourrir les siens. 

J'ai eu un dégoût indescriptible de ce moi-même qui aurait pu, ne serait-ce que l'espace d'une fraction de seconde, ressembler a ces Européennes, tristes à pleurer. Et ça a rendu à mes yeux insupportables ces étranges scènes de cet étrange bonheur-de-misère. Pff... ces femmes-là ne dansaient plus, c'était juste l’emprise du sexe, qu'excitaient malicieusement ces gaillards qui savent donner ce pourquoi ils se feront payer, tout en restant beaux, comme des dieux.

Je disais que nous sirotions tranquillement, mon hôte-ami et moi, notre bon vin marocain, quand soudain la même dame française est arrivée avec son gaillard et sa belle tunique bleue et son beau turban des mille et une nuits. Mon ami va vite à leur rencontre. Mais au lieu de s'adresser à elle, sa cliente, il enlace son compatriote comme on le fait pour un frère de sang ou un ami intime. Et ils s'éloignent tous deux, bras dessus bras dessous, jusqu’à disparaître dans le noir. Et à peine quelques minutes plus tard, mon ami revient vers moi, et le gigolo vers sa commanditaire. Les deux amants... euh... les deux-là restent un court moment face à face. On n'entend pas ce qu'ils peuvent se dire, pour autant d'ailleurs que le pauvre gars puisse débiter deux-trois mots de français, car bien-sûr il n'est pas question que la dame en manque s'exprime en quelque patois de dunes et de peu. Puis le jeune prétendant s’en va. A pas vifs. Comme pressé de rattraper quelque chameau qui se serait égaré. Ou une autre dame d'Europe ou d'Arrogance. Ou de misère, et quelle misère...

La dame, elle, ne bouge pas, elle reste clouée, plantée là à ne pas savoir que faire de son corps alourdi par une trop longue vie. Trop. Ni quoi faire de sa déception. Elle regarde dans notre direction, sans pouvoir nous distinguer à cause de la nuit. Puis à la fin, à triste et piteuse fin elle se dirige vers sa chambre, lentement, lourdement. Je pense à la chanson de Brel : "cœur en déroute,et la bite sous le bras". 

J'ai mal pour elle. Tout ça pour rien. J’éprouve une honte indescriptible. Tout se mélange dans ma tête. Je finis par dire à mon ami que ça ne se fait pas d’humilier une femme de cette manière. Et j'ajoute qu’elle a le droit de venir dans sa chambre avec son amoureux. Mon ami sourit en vidant son verre, et il se prend à se moquer de moi, avec la plus belle des délectations : Tu sais, me dit-il, d'une voix basse qu'un rire retenu rend aiguë : Ce type-là chaque semaine il est « son amoureux » à une nouvelle vieille qui nous arrive de chez ton pays là-bas. Il ajoute d'une voix qui ne sent pourtant pas le reproche : Ce garçon vit de ça ! Je sais qu'il a raison, mais quand-même je maintiens ma protestation. Alors il se fait plus ferme : C'est la seule façon de protéger ma clientèle et ma réputation, sinon la prochaine fois tu devras payer le prix de la chambre et le prix d'une "passe" ou deux. 
Je ne ris pas.

Est-ce que j'irai danser demain? Il y aura le magique groupe Tinariwen, et la diva Oum. Quoi qu'il en soit, je sais que je ne danserai plus jamais pareil, à Taragalte. Ces dames de bonne éducation ignorent combien elles m'ont blessé. Et même si elles le savaient, je crois bien qu'elles s'en ficheraient.

Alors quoi, aurais-je encore envie de revenir à Taragalte? 

Mustapha Kharmoudi
Écrivain – Besançon - France
Source : mediapart.fr










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