Leurs devises sont les bienvenues. Quid de leurs droits de citoyens marocains à part entière ?

Les Marocains résidant à l’étranger sont à l’honneur aujourd’hui. Ils seront accueillis en grande pompe dans les différentes wilayas, préfectures et provinces du Royaume. A l’instar des années précédentes, il sera question de leurs réalisations, de leur attachement à la mère patrie ainsi que du bilan des actions entreprises en leur faveur. Mais que penseront-ils des hommages qu’on leur rend chaque 10 août ? Que leur inspirent-ils ? Qu’en est-il de leur situation dans les pays d’accueil, des problèmes auxquels ils se trouvent quotidiennement confrontés dans leur exil et de leurs attentes ? 

Pour Mohamed El Idrissi, président de la Fédération des associations des MRE d’Espagne, l’idée de célébrer cette journée est extraordinaire mais qu’en est-il de ses retombées sur la réalité des Marocains du monde, sur la vie quotidienne de ces populations ? 

Une journée comme les autres 
D’après lui, il s’agit bien d’une journée symbolique plus qu’autre chose où l’on échange sans plus. « Est-ce que durant cette journée, l’on procède à une véritable évaluation des mesures et programmes adoptés? Est-ce que l’on dresse un vrai bilan de ce qui marche et de ce qui ne marche pas ? Absolument pas. On use souvent de la langue de bois, on se contente de boire du thé et de manger des gâteaux marocains et de prendre des photos souvenir», a-t-il ironisé. Même son de cloche de la part de Rachid Bakhoch, militant associatif aux Pays-Bas qui estime que les espoirs nés lors du lancement de cette journée en 2003 se sont vite volatilisés. « Ce fut une surprise agréable et l’on a cru que cette célébration allait insuffler une nouvelle dynamique dans le traitement des dossiers des MRE mais il s’est révélé plus tard qu’il s’agissait d’une journée comme les autres puisque rien n’a changé dans notre situation jusqu’à présent. Les mêmes problèmes demeurent et les décisions prises tardent encore à se concrétiser », nous a-t-il précisé. 

Des problèmes à la pelle 
Pour ces Marocains du monde, s’appesantir sur leurs conditions de vie exige plus d’une journée. En effet, de l’Espagne à la Belgique en passant par les Pays-Bas, l’Italie et l’Arabie Saoudite, la vie des MRE est loin d’être un long fleuve tranquille. Exclusion, xénophobie, islamophobie, pauvreté, chômage… semblent le lot quotidien d’un grand nombre des membres de la communauté marocaine établie à l’étranger. 

Mohamed El Kadmiri, militant associatif installé en Arabie Saoudite depuis 20 ans en sait quelque chose. D’après lui, les 45.000 Marocains résidant dans le Royaume d’Arabie Saoudite dont une grande partie à Djeddah et Riyad se sentent abandonnés et laissés pour compte. « Ni l’ambassade, ni le consulat, ni le CCME, ni les Fondations Hassan II et Mohammed V, ni le ministère chargé des MRE ne semblent se préoccuper de notre sort et a fortiori de celui de ceux d’entre nous qui résident dans les pays du Golfe. On est exclus de toutes les activités et programmes pourtant destinés aux Marocains du monde. Tel est le cas des colonies de vacances pour enfants, des rencontres culturelles et sociales (absence de conférences, d’expositions, de spectacles, et de débat concernant le Maroc) ». 

Mais, il n’y a pas que l’exclusion qui pose problème, la question de l’identité s’impose aussi avec acuité notamment parmi les nouvelles générations de MRE. « En Arabie Saoudite, il n’y a pas d’écoles pour les Marocains et l’on paie une fortune chaque année pour scolariser nos enfants. Ces derniers poursuivent leurs études dans des écoles privées qui coûtent entre 50.000 et 60.000 DH par an et, parfois, 120.000 DH. Les cours et les manuels en usage dans ces écoles privées sont souvent libanais. La culture, l’histoire, la géographie du Maroc n’y figurent pas », nous a expliqué Mohamed El Kadmiri. Et d’ajouter : « Une rupture avec la mère patrie est dure à supporter puisque les MRE d’Arabie Saoudite ne disposent pas d’un centre culturel marocain chargé de promouvoir et de propager la culture nationale. Ceci d’autant plus que ces Marocains sont devenus des cibles privilégiées des adeptes du chiisme de plus en plus actifs dans les écoles ». 

Les 850.000 Marocains résidant en Espagne, notamment en Catalogne et en Andalousie ne sont pas mieux lotis selon Mohamed El Idrissi. D’après lui, la crise économique de 2008 dont les effets se font encore sentir les a beaucoup touchés. Notamment ceux qui travaillent dans l’agriculture et les chantiers de construction. Elle a même poussé plusieurs MRE à partir vers d’autres cieux dont la France et la Belgique. Les derniers attentats qui ont touché l’Europe ont porté également un sérieux coup à l’image des musulmans et compliqué davantage l’intégration de ces derniers dans leurs pays d’accueil sans parler des problèmes administratifs et juridiques. 

Une situation qui rappelle celle des 450.000 MRE de Belgique dont 80% sont issus du Rif. « Cette population paie aujourd’hui les frais de l’islamophobie, notamment après les attentats qui ont secoué Paris et Bruxelles commis par des jihadistes d’origine marocaine. Ces MRE sont également victimes de la pauvreté causée par un chômage qui frappe 50% des jeunes MRE âgés de moins de 26 ans et qui ne disposent pas de qualifications suffisantes. Il y a aussi les problèmes de l’intégration qui perdurent à cause de l’exclusion dont souffrent ces Marocains », nous a indiqué Lahcen Hammouch . 

Les Pays-Bas ne font pas exception non plus. D’après Rachid Bakhoch, les 341.000 MRE qui y sont installés vivent dans l’indifférence et l’exclusion notamment les 3ème et 4ème générations qui ont aujourd’hui des problèmes d’identité et qui semblent être en rupture totale avec leur pays d’origine. Beaucoup d’entre eux ne disposent pas de passeports marocains. « La réalité des MRE transparaît à travers les tribunaux où des dossiers de divorce, de vente, d’héritage… s’entassent depuis des années. Elle est visible dans les administrations où les MRE sont ballotés entre les ministères, les ambassades, les consulats et les fondations sans résultat », a-t-il précisé. Idem pour les migrants réguliers en Italie qui souffrent souvent, selon Abdelaziz IKij, expert juridique et président de l’Association El Jissir, de problèmes juridiques au Maroc, de manque de communication avec les consulats, de problèmes liés à l’application du Code de la famille, etc. 

Un ministère des MRE aux abonnés absents 
Mais qu’est ce que le ministère des MRE et des Affaires de la migration entreprend comme actions pour solutionner de pareils problèmes ? « Le ministère des MRE fait uniquement de la communication mais il est incapable de prendre sérieusement ses responsabilités. Bref, il n’a rien fait et il ne veut rien faire puisqu’il ne dispose pas d’une vision claire et d’une politique intégrée. Le département d’Anis Birou se contente souvent de réunir une poignée de présidents d’associations dites de MRE et leur offre des voyages et des formations dans l’opacité la plus totale alors que le dossier des Marocains du monde est plus compliqué et plus profond pour être traité ainsi. 

Les responsables écartent les véritables interlocuteurs et préfèrent discuter avec des personnes faciles à manipuler et à téléguider », nous a lancé le président de la Fédération des associations des MRE d’Espagne. L’Exécutif non plus n’a pas été épargné par lui. Notre source l’a qualifié de pire gouvernement de l’histoire contemporaine du Maroc en matière de gestion du dossier des MRE. « Le chef du gouvernement n’a jamais pensé une seule fois à se réunir avec les MRE autour de la même table pour parler de leurs problèmes et de leurs attentes. Il n’a même pas osé mettre en place des groupes de travail pour réfléchir sur leurs problèmes et sur les solutions éventuelles à y apporter. Jusqu’au jour d’aujourd’hui, on se trouve encore confrontés à des tracas lors des opérations de transit vers ou au départ du Maroc ou pour établir un nouveau passeport. Bref, rien de concret ou de tangible n’a été fait par ce gouvernement ». 

Une même évaluation a été faite par notre acteur associatif des Pays-Bas qui estime que rien ne semble changer. « On est face aux mêmes personnes, aux mêmes méthodes de travail, aux mêmes approches et aux mêmes perceptions. Les directives de S.M le Roi ne sont pas appliquées par l’administration. 

Une mafia semble accaparer ce dossier et en exclut tous ceux qui osent critiquer ou discuter ses méthodes de travail. Des associations créées de toute pièce et de soi-disant leaders surgis de nulle part bénéficient de voyages à l’œil, participent à des rencontres organisées aux Maroc ou ailleurs et parlent indûment au nom des MRE ». 

« Anis Birou est un homme qui excelle dans la communication mais pas plus. Il sera le premier ministre des MRE à avoir achevé son mandat sans bilan positif. Idem pour l’Exécutif dont l’actif est quasiment nul en matière de promotion, de défense et de consolidation des droits des Marocains du monde. Un exemple palpable de cette inefficacité nous est fourni par les dossiers du rapatriement des corps des MRE en situation de vulnérabilité. Jusqu’ à aujourd’hui, on constate l’absence de coordination entre les consultas, le ministère des MRE et la société chargée du rapatriement. Les familles sont obligées de faire plusieurs allers-retours entre ces trois organismes pour avoir les documents nécessaires au transfert des dépouilles des membres de leurs familles », nous a-t-il expliqué. 

Le président de l’Association El Jissir estime, pour sa part, que le gouvernement et le ministère chargé des MRE et des Affaires de la migration font leur travail comme ils le peuvent. D’après lui, le problème se situe au niveau du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) et des associations œuvrant dans le domaine de la défense des droits des MRE qui manquent, selon lui, de formation et de moyens. 

Participation politique : un droit bafoué 
Pourtant, ces Marocains du monde sont unanimes à considérer que l’amélioration de leur situation passe par la participation politique. Un droit en panne alors que la Constitution de 2011 a insisté sur la représentativité politique des MRE dans ses articles 16, 17, 18, 30 et 163. « Nous avons le droit non seulement d’être éligibles et électeurs mais aussi d’être représentés dans les institutions et les différents conseils de gestion et de bonne gouvernance. Ces droits sont malheureusement bloqués pour l’instant faute de volonté politique alors qu’il s’agit avant tout de droits qui relèvent de la dignité et des droits humains », nous a indiqué Lahcen Hammouch.

Même constat de la part de Rachid Bakhoch qui estime qu’il y a eu confiscation de ces droits. « On ne sait pas qui veut nous écarter des élections du 7 octobre prochain. On n’a plus confiance en qui que ce soit ni en aucune institution », a-t-il fustigé. « Les responsables marocains avancent souvent que la participation politique des MRE est compliquée et qu’il y a des contraintes à gérer. En supposant que cet argument soit valable, l’on ne sait pas pourquoi les responsables n’ont rien fait pour opérationnaliser l’article 30 permettant le principe de la réciprocité pour ce qui est du droit des étrangers au vote. La mise en œuvre de cette disposition constitutionnelle va permettre aux MRE installés à l’étranger d’avoir le droit de vote, ce qui va renforcer leur position dans les pays d’accueil en tant que force électorale qui sera convoitée par l’ensemble des partis politiques. Et en admettant même que l’application de cet article soit impossible ou difficile à mettre en œuvre, pourquoi n’y a-t-il pas une volonté pour faire participer les MRE à la gestion instances nationales telles que le CNDH, le CCME, le CESE ?...», s’est demandé Mohamed El Idrissi. Et de poursuivre : « La communauté marocaine est appelée plus que jamais à unifier ses rangs et à avoir un seul interlocuteur pour porter ses doléances et ses attentes aux responsables marocains et la question de la participation politique a induit cette unification. Cinq millions de MRE ne doivent pas être écartés d’un revers de la main. Soit on est des citoyens qui jouissent pleinement de leurs droits soit on est des citoyens de second ordre ». 

De son côté, Lahcen Hammouch estime qu’il y a un manque de communication et de contact entre les MRE et les responsables marocains. Pis, il pense qu’il y a une volonté de rupture malgré l’acharnement des Marocains du monde à garder des liens avec la mère patrie. « Tant que cette mentalité perdure et tant que l’on ne voit dans les MRE qu’une source de transferts de devises et non pas des citoyens à part entière, les problèmes des MRE vont persister», a-t-il conclu.

Hassan Bentaleb
Mercredi 10 Août 2016




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