Les élections qui ont eu lieues en Italie le dimanche 4 mars ont donné lieu à un véritable séisme politique. Le parti du centre gauche (le PD) et son dirigeant ont été écrasés. 

Les partis euro-sceptiques ou qualifiés de “populistes” arrivent en tête. Il est probable que ce séisme se propagera, par effet de contagion et effets induits, dans d’autres pays de l’Union européenne dans les mois qui viennent. Ils convient d’en tirer les leçons. Il convient cependant de rappeler que le système électoral italien est complexe.

Si la Chambre des Députés contient 630 sièges, 232 sont élus à la majorité relative dans autant de circonscriptions uninominales tandis que 398 sont élus par la représentation proportionnelle nationale. Le Sénat de la République est, quant à lui, composé de 315 sièges. Sur ces 315 sénateurs, 116 sont élus à la majorité relative dans autant de circonscriptions uninominales tandis que 199 sont élus à la représentation proportionnelle dans des circonscriptions plurinominales régionales avec un seuil électoral de 20 % (régional) ou de 3 % (national). Aucun gouvernement ne pourra donc être constitué sans des systèmes d’alliances.
Vainqueurs et vaincus

Ces résultats font apparaître quatre phénomènes marquants[1]. Tout d’abord, la coalition menée par Berlusconi et composée de quatre partis, vire en tête avec environ 35% des voix. Ensuite, Le Movimente 5 Stelle (M5S), ce parti que l’on qualifie de populiste, fait une percée supérieure à ce qui était attendu et totalise environ 33% des suffrages. Cela met en lumière l’effondrement du Parti Démocrate (le PD) de Mattéo Renzi qui, avec environ 19% des suffrages (voire 22% si l’on y ajoute des petits partis dissidents) fait son plus mauvais résultat historique. Enfin, et c’est le quatrième point marquant de ces élections, la « Ligue du Nord » (Lega), qui a abandonné sa dimension séparatiste pour devenir un véritable parti national, fait mieux, au sein de la coalition de droite, que Forza Italia, le parti de Berlusconi.

Luigi Di Maio

Cela désigne deux vainqueurs à cette élection, M. Di Maio, qui a conduit la campagne du M5S, de M. Salvini, le chef de la Lega. Ajoutons à cela l’élection, sur les postes mis à la proportionnelle, de deux économistes bien connus pour leurs positions anti-Euro, Alberto Bagnai et Claudio Borghi. Cela indique les grands perdants ce cette élections : les partis « européistes ». C’est aussi la défaite, cinglante, de Mattéo Renzi, ce dirigeant du PD que l’on présentait comme la nouvelle étoile de la politique italienne et qui, comme Premier ministre, appliqua une politique pas si éloignée que cela de celle que conduit aujourd’hui Emmanuel Macron en France.

Matteo Salvini

Une campagne électorale polarisée
La campagne électorale avait été polarisée par deux problèmes clefs : la situation économique de l’Italie et le problème de l’afflux incontrôlé des migrants. Sur le premier point, il est clair que l’Euro a eu des effets dramatiques, tout comme en France, sur l’économie italienne. Cette dernière ne saurait cacher derrière une balance commerciale en excédent (mais un excédent dû essentiellement à la compression des importations), une situation générale catastrophique. Il faut signaler aussi que le fameux « job act » mis en place par Renzi, et dont la « loi travail » s’inspire en France, s’est avéré un échec spectaculaire, au point qu’il est question de l’abroger.

Mais, et on le voit bien tant à la poussée de la Lega qu’au changement d’attitude sur ce point du M5S, la question de l’immigration sauvage a été aussi un thème majeur de cette campagne. L’Italie, du fait de sa géographie, mais aussi de l’absence de réaction des autres pays de l’Union européenne, a été livrée à elle même face à des flux migratoires, dont une partie sont engendrés par la détestable situation en Lybie issue de l’intervention des pays de l’OTAN, qu’elle ne peut ni gérer ni maîtriser. La situation, sur ce point, est critique.

Deux hommes forts
Deux hommes émergent donc de cette élection, Luigi di Maio (M5S) et Matteo Salvini (Lega). Di Maio a beaucoup fait pour donner un visage acceptable par une partie des élites italiennes au M5S. Avec son apparence de jeune technocrate, il peut rassurer, et d’ailleurs les bourses européennes n’ont que modérément réagi aux résultats de la nuit du 4 mars. Il apparaît, en un sens, comme plus respectable que Beppe Grillo, le fondateur du Mouvement. Il reste à savoir de quelle autonomie disposera Di Maio par rapport au chef historique. Mais, le succès du M5S (32% des suffrages) doit aussi beaucoup à ses scores au sud de Rome, où ce parti écrase le PD. Ces scores s’expliquent tant par ses attaques contre un système corrompu, que par la place qu’il a donné au problème de l’immigration sauvage.

Salvini a aussi beaucoup fait pour transformer un parti régionaliste, qui à l’époque faisait 4% aux élections générales, en un véritable parti national. Il y a réussi au-delà de toute espérance. Le fait qu’il devance Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi (18% contre 13,9%), et qu’il talonne le PD (avec 18% contre 19%), est une preuve de son succès. Il écrase aussi le mouvement populiste et nationaliste « Fratelli d’Italia », qui faisait partie de la coalition de droite et qui ne réalise que 4,3% des voix. Il a pu récupérer une partie des électeurs du M5S, troublés par la récente modération du Mouvement sur l’Euro. C’est incontestablement une force avec laquelle il faudra compter dans le futur. Mais, si elle veut enraciner son succès, la Lega devra parfaire sa couverture nationale.


Uixerunt le PD
Quand Cicéron, au petit matin de l’écrasement de la conjuration de Catilina à Rome même (« Qusque tandem, Catilina, abutere patientia nostra… ») parut en armure sur le Forum, il s’écria « Ils ont vécu » (Uixerunt), signifiant par là que les conjurés avaient été mis à mort.

Et l’on peut reprendre le mot en ce qui concerne ce qui restait de la social-démocratie italienne. Car, la lourde défaite qu’elle a subie va même au-delà de la défaite personnelle de Mattéo Renzi. Si cette défaite consacre le rejet d’un programme politique, elle consacre aussi – et peut-être surtout – l’échec d’une stratégie, celle de l’accommodement avec le néo-libéralisme ses dogmes et ses règles. Cet échec n’est pas le fait de la seule Italie. En Allemagne, le SPD en éprouve les effets lui qui, autrefois grand parti social-démocrate dictant sa loi aux « frères » socialistes européens, se trouve aujourd’hui dépassé par l’AfD (16% contre 18% dans les récents sondages). Cet échec, paradoxalement, explique le vote des membres du SPD pour la Grande Coalition (ou GroKo) de ce même dimanche 4 mars. Appelés à approuver ou désapprouver un accord d’alliance avec Angela Merkel, mais conscients qu’un refus renverrait les électeurs allemands devant les urnes, avec des conséquences désastreuses pour le SPD, ses membres se sont donc prononcés pour la GroKo. Ce faisant, ils échangent une mort rapide contre les affres d’un trépas qui s’étendront sur plusieurs années, mais qui n’en sera pas moins inévitable.

L’écrasement des partis européistes
Il reste une dernière chose à relever dans les résultats de cette élection du 4 mars, c’est l’écrasement des partis « européistes ». Quand on sait que même Berlusconi a fait preuve de réserves tant par rapport à l’Euro (il souhaite un système « à deux monnaies », système qui n’est pas praticable dans la réalité mais qui équivaut à une condamnation de l’Euro), et quand on se souvient des discours passés du M5S, ce sont plus de 68% des électeurs italiens qui se sont prononcés pour des partis peu ou prou eurosceptiques. De ce point de vue, ces élections ont valeur de référendum sur la question européenne aussi…

Jacques Sapir





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