Vaches à lait, rêve européen… ce que les beurs ne veulent plus. Mais habitués à la liberté, ils veulent voter au Maroc!“Aplanir les difficultés (...) résoudre ses problèmes et à renforcer ses liens avec la Mère Patrie”. 

30 juillet 1999, SM le Roi Mohammed VI vient d'accéder au Trône et Il parle des Marocains de l'étranger. Ses mots rassurent les Marocains d'ailleurs. Comme le dit Ahmed Ghayet, un beur qui fait une carrière politique en France et auteur de “La Saga des beurs marocains en France”, les MRE n'apprécient pas tous les sobriquets dont les Marocains de l'intérieur les abreuvent. “Zma-gria”, TME (Travailleurs Marocains à l'Etranger, terminologie officielle qui avait cours il y a peu): tous ces mots leur font mal au coeur. . Machine à sous: 

C'est fini “Depuis deux ans, les choses ont beaucoup changé pour nous”, confie Ghayet. Le Maroc a besoin de toutes ses ressources, en particulier de ses 2,5 millions “d'enfants” à l'étranger. Résumons: Trois années consécutives de sécheresse ont essoufflé le pays, ou plutôt l'arrière-pays, celui qui fournissait les TME et qui reçoit pour les “facances” les MRE d'aujourd'hui. Pour pouvoir garder leur marché, les entreprises font tout en plus petit: petites cartes de téléphone, petits yaourts, petits sacs de bonbons… Et gare au piratage en tout chez “Techno-Ghallef”, “Techno-Souk”… 

Pendant l'été, les MRE sont l'antisèche du PIB et du chiffre d'affaires des commerçants: leur pouvoir d'achat est vital. Tout le monde les attend: banques depuis Algésiras, restaurants, immobilier, famille, gardiens de voitures, boîtes de nuit... “Mais il n'y a pas que cela, il y a aussi un savoir-faire, une valeur ajoutée qu'on peut rapporter au Maroc”, rétorque Ghayet, fâché de ces images. 

Le Marocain, d'ailleurs, source de richesse le dérange, lui et ses pairs. “Qu'on arrête de voir en nous des vaches à lait”, s'insurge Meskini, résident en France. “Je mets quiconque au défi de rentrer dans une agence bancaire et trouver quelqu'un qui s'occupe réellement de nous”, ajoute-t-il. Pour lui, c'est fini le transfert d'argent “comme pour beaucoup de mes amis”. Le mot est lâché. Ce risque plane sur le Maroc: 21 milliards de DH en devises, c'est un Maroc Telecom tous les ans! Et pourtant, dans leurs pays d'accueil, les représentations officielles du Royaume leur mènent la vie dure. “Le service dans les ambassades est identique (NDLR: c'est-à-dire aussi mauvais) à celui des administrations au Maroc: pour le moindre petit document, on nous fait payer la photocopie 2 FF et 15 FF pour la légalisation”. Il y a même eu un cas de photocopie à… 80 FF! A croire que le personnel des consulats n'entend pas parler des Discours Royaux et continue tranquillement à abuser de son pouvoir administratif. 

C'est ce qui révolte la jeune génération des beurs. Autre choc pour les jeunes d'ailleurs: “Casablanca, c'est aussi cher qu'à Paris!” affirme une jeune Marocaine. “Il ne faut pas oublier que nous sommes aussi des touristes”, fait remarquer Ghayet. De ce fait, le Maroc est en concurrence directe avec l'Espagne, la Tunisie ou encore la Turquie où les vacances coûtent mois cher et où les hôteliers n'embêtent pas les couples qui vivent en concubinage. La Tunisie est tout aussi musulmane que le Maroc, pourtant... 

Voilà comment on perd bêtement du chiffre d'affaires, tout en se taillant une image de marque arriérée.. Idées: Il y a du changement“Les MRE ne veulent plus être pris pour des... MRE! Ce n'est pas un bloc monolithique, ni une sorte d'oiseaux migrateurs d'une même espèce. Les MRE ne veulent plus être mis dans le même sac des idées préconçues: ni des anges, ni des démons. 

Les MRE ne sont pas tous des “harragas”; ils ne sont pas tous des Rmistes, des chô-meurs, des beurs ou des chanteurs. Bref, les MRE ne veulent plus être prisonniers des idées toutes faites, qu'elles soient bonnes (l'enfer est pavé de bonnes intentions!) ou ridicules”, énumère Mo-hamed El Ouahdoudi, un Marocain de Paris. “Nous sommes une communauté plurielle par les origines, par les générations et les pays d'accueil”, renchérit Ghayet. “Les parents ont été conditionnés par un certain Maroc. Ils ont voulu protéger la culture qu'ils ont amenée et nous protéger”, ajoute-t-il. 

Si les parents ont accepté un certain nombre de choses, les deuxième et troisième générations les refusent en bloc. “On ne glissera jamais un billet de 100 DH dans le passeport. Cela existe toujours, beaucoup moins depuis 2 ans”, soutient Ghayet qui ajoute: “Nous avons été orphelins du Maroc pendant 30 ans”.Récemment, un discours en France a perturbé les Marocains: la dou-ble allégeance. “Les pays d'accueil doivent arrêter de parler en termes d'assimilation”, affirme Ghayet, qui s'interroge: “Pourquoi on nous fait, nous qui sommes d'origine marocaine, un procès qu'on ne fait pas à un Français d'origine algérienne, tunisienne?” Parce que le Maroc est une monarchie. 

Au Maroc, le même débat existe. Plusieurs Marocains venus en vacances sont outrés par la question: “Alors, t'es marocain ou français?” Ghayet répond avec une phrase qu'il aime: “On est aussi français que les Français, aussi marocains que les Marocains”.. L'estime: Où est le juste milieu?“On ne veut plus qu'on fasse pour nous, mais avec nous”, proteste-t-il. Mis à part des stars, la communauté marocaine à l'étranger n'a jamais été associée à un grand projet national, Maroc 2006 par exemple. 

“Pour-quoi ne nous a-t-on pas consultés sur le statut de la femme?” s'interroge Ghayet. “La Marocaine d'ailleurs en pâtit”. Elle ne peut pas donner sa nationalité à ses enfants. Si elle divorce et rentre au Maroc, elle se retrouve avec des enfants étrangers qui ont besoin de renouveler leur carte de séjour! Aberrant! “Même les stars n'ont pas toujours la vie facile : Moustapha Hadji a eu droit à un titre sur un journal marocain (“Hadji a-t-il toujours sa place au Maroc?”) qui m'a scandalisé”, affirme Ghayet. “Hadji nous a tous fait rêver”, ajoute-t-il. Hicham Arazi s'est vu refuser l'accès exceptionnel au Trophée Hassan II de tennis. 

Dans les débats de salon ou d'Internet, on lui en voulait pour sa boucle d'oreille et son indiscipline sur le court! Jamel Debbouze, quant à lui, est critiqué car à Marrakech, à Jamaâ-El-Fna, il se promène avec des gardes du corps. “On ne doit pas nous sanctionner pour un aspect vestimentaire, une boucle d'oreille, une queue de cheval...”, proteste Ghayet. Pour les autres, c'est la façon de conduire, de s'exposer sur la corniche, de boire en voiture qui est montrée du doigt. Pourtant, “des Marocains du Maroc font la même chose”, fait remarquer un jeune émigré.“Quand je vois les images de jeunes qui meurent à Gibraltar, je me sens en quelque sorte responsable”, confie Ghayet. Ils sont nombreux à partager ce sentiment. “La première génération avait fait croire à la famille que le paradis est dans le pays d'accueil”.. La politique: “Nous aussi...” Le discours officiel a appuyé cette thèse. 

Aujourd'hui, il faut en finir avec ces préjugés. En plus, les temps ont changé. “Nous sommes les enfants des médias. Nous avons plus de chance que les parents”, affirme Ghayet, qui ajoute: “Nous devons faire comprendre aux cousins que le rêve de l'Europe, c'est fini”. La jeunesse d'émigration et celle au Maroc se ressemblent. Sur la corniche casablancaise, il est difficile de distinguer un MRE d'un MRM! “Les MRE ne veulent plus être absents de la scène politique de leur pays d'origine, ils ne veulent pas manquer l'appel du nouveau Roi, ni rater l'occasion d'aider leur pays”. Ils ont une dette envers le pays, c'est le moment de la rembourser, en faisant venir des investisseurs, en investissant eux-mêmes. “Ils ne veulent pas que des beurs attitrés parlent en leur nom, ils veulent participer directement, avec leur diversité, aux enjeux du Maroc”, assure El Ouahdoudi. 

En effet, tenez-vous bien, les Marocains d'ailleurs ne votent pas! Voilà pourquoi les partis politiques ne s'intéressent pas réellement à cette population. “Pourquoi ne votons-nous pas?” déclare Ghayet. Avec 2,5 millions de personnes, la communauté établie à l'étranger constitue un nouveau pouvoir politique... si jamais elle a le droit de participer aux scrutins qui se passent au Maroc. Mieux encore, des revendications sérieuses pour avoir une représentation dans une des deux Chambres commencent à émerger. Mardi 30 juillet 2001, la communauté marocaine à l'étranger a été citée dans le Discours de SM Mohammed VI: “Nous Nous sommes attaché à mettre au point une nouvelle approche dont nous ferons l'annonce -s'il plaît à Dieu- à l'occasion de notre prochain discours”. Rendez-vous pris pour les beurs.P.-S.: Merci à nos compatriotes qui ont bien voulu participer à l'élaboration de ces articles, particulièrement à Ahmed Ghayet







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