Zakya Daoud est une grande figure du journalisme et plus encore du militantisme au Maroc. Elle a été pendant 22 ans, de 1966 à 1988, la patronne de la revue Lamalif qu’elle avait fondée avec son époux.

Elle a d’ailleurs écrit un livre sur cette époque «Les années Lamalif». Le ton particulier de Zakya Daoud est d’être toujours critique jamais négatif.

Avec d’autres observateurs de la vie politique et sociale, ou seule, elle a écrit de nombreux ouvrages, dont un, très remarqué, sur Abdelkrim et la république du Rif. Un nouveau livre sur les Marocains de l’émigration devrait sortir incessamment

L’émigration marocaine a beaucoup changé ces dernières années. Elle s’est multipliée, rajeunie, féminisée, elle a changé de nature, de statut social et politique. Le regard que l’on porte sur elle est également différent tant dans les pays d’accueil qu’au Maroc.

Officiellement, ils sont 3.400.000 de MRE éparpillés dans les cinq continents, surtout en Europe qui regroupe 85% d’entre eux et où leur présence a doublé en douze ans, avec une large prééminence pour la France où ils sont installés depuis un siècle. Ils sont depuis un demi-siècle en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne, et depuis quelques décennies en Espagne et en Italie.

Mais si l’on compte les clandestins et les enfants de moins de 16 ans, exclus des statistiques, ils sont plus de cinq millions, beaucoup plus si l’on y ajoute tous ceux qui ont été rayés des listes des étrangers, notamment en Allemagne, pour cause de naturalisation ou issus de mariages mixtes et qui ne sont comptabilisés que comme citoyens des pays d’accueil.

Le phénomène de l’émigration marocaine concerne plus de la moitié des 5,8 millions de ménages recensés au Maroc en 2004. A divers titres, ils ont un ou plusieurs membres de leur famille vivant à l’extérieur. Si l’on considère que, d’après des statistiques récentes, plus de 76.000 personnes quittent chaque année le Maroc et autant de Marocains naissent dans l’émigration à l’étranger, c’est au moins deux Marocains sur dix qui vivent aujourd’hui hors du Maroc.

Il s’agit donc d’un phénomène, devenu aujourd’hui primordial par son ampleur et par les changements en profondeur qu’il ne peut manquer de susciter.

Sur les Marocains de l’étranger, spécialement ceux de six pays d’Europe (France, Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Espagne et Italie), des sondages commandés à BVA par le CCME ces dernières années, apportent des éléments très intéressants. Deux fondamentaux se dégagent, d’une part, un fort attachement au pays, d’autre part un enracinement voulu dans les pays d’accueil.

Le fort attachement au Maroc s’exprime par des transferts de devises conséquents, tant officiels que parallèles (ces transferts dont bénéficient 47% des familles marocaines font vivre au moins 1.200.000 personnes et réduisent la pauvreté dans le pays), par l’usage récurrent des langues du pays, arabe et berbère, par une fréquentation assidue des communautés marocaines dans l’émigration (à 90% les MRE fréquentent plus volontiers d’autres MRE), par des allées et venues incessantes au Maroc (7 émigrés sur 10 viennent au pays au moins une fois par an et 6 sur 10 aident toujours leurs familles), par la volonté attestée dans les sondages d’un retour pour la retraite ou d’une installation pour le travail pour les nouvelles générations (40% des interviewés) et par le désir que les enfants ne perdent pas les attaches avec le Maroc.

L’enracinement dans les pays d’accueil s’exprime par un fort pourcentage de naturalisation (78% des Marocains d’Europe sont naturalisés ou en voie de l’être), par une implication politique (inscription sur les listes électorales, suivi régulier des médias), par le parler à 80 % des langues, par des investissements aussi nombreux et importants que ceux opérés au Maroc, par une insertion professionnelle, en dépit de fortes discriminations dénoncées, qui fait que 5% de l’émigration marocaine est dans une phase d’ascension sociale et que, selon diverses études, il y aurait au moins autant de cadres et d’intellectuels marocains dans l’émigration qu’au Maroc même.

Ces deux ancrages forts, assumés, revendiqués même, sont les signes d’une diaspora en formation.

La diaspora c’est avant tout un style de vie, une mentalité, une disposition d’esprit, d’ailleurs favorisée par les nouvelles techniques de communication (internet, mobiles) et par les nouvelles technologies. Elles encouragent ce nouveau genre de vie, réduisent les distances, abolissent les frontières, construisent des relations au-delà du cadre étroit des Etats.

La diaspora signifie avant tout mobilité, puisque les termes de retour ou de non retour, n’ont pas ou plus de sens. Dans le monde de la diaspora intégrée dans les esprits, partir, revenir, rentrer, rester, font partie du même processus.

Ce qui fait sens c’est la circulation des biens, des marchandises et des personnes dans une économie transversale, entre les deux rives, de groupes constitués sur une base ethnique, voire tribale, qui ont conscience d’avoir une identité différente, le revendiquent et s’organisent en conséquence, construisant ainsi inconsciemment ou non un pont immatériel des deux côtés de la Méditerranée.

Le migrant est à la fois ici et là-bas, dans deux endroits, mentalement et physiquement. Il bouge sans arrêt, dans les deux sens, des deux côtés, invisible, informel, parallèle, indifférent, différent en tout cas, dans l’entre-deux. Il n’est jamais là où on le croit et où on l’attend. Il construit des réseaux complexes d’économies souterraines et informelles, une multi-appartenance territoriale, une gestion transnationale de la double appartenance.

Au-delà des petites PME de l’import-export, du commerce de gros et de détail, du transport des personnes et des biens, des maisons d’hôtes sur les deux rives, des trafics en tous genres, des boucheries halal au commerce ethnique, il y a, ce qui est très intéressant, la maîtrise de territoires nomades. Chaque jour, un nombre impressionnant de véhicules de tous types fait la navette entre les deux rives et entre les différents pays d’Europe. Dans cette économie parallèle, tout circule, les gens, les biens, l’argent, les produits, y compris des produits périssables comme les feuilles de menthe, voire les dépouilles humaines.

Cette mobilité est une nouvelle façon de vivre: elle imprègne les itinéraires futurs des enfants. Il y a désormais des familles transnationales, établies sur plusieurs pays : les enfants qui ont vécu la migration réactualisent sans cesse leurs pratiques migratoires, les migrants ont fabriqué d’autres migrants.

C’est aussi ainsi que l’on peut appréhender ceux des MRE des secondes générations en Europe qui disent vouloir revenir provisoirement au Maroc, quitte, pourquoi pas? à en repartir par la suite. La diaspora est une culture aussi, les Marocains de l’extérieur, très demandeurs de la culture du pays d’origine, une de leurs principales revendications, ne rejettent aucune des cultures des pays d’accueil, mieux encore ils les dépassent, se disant, se voulant des internationalistes, des humanistes, plus attachés à des concepts qu’à des territoires. Et ce faisant, ils sont éminemment modernes. Ce sont les citoyens de ce monde nouveau qui se fait sous nos yeux et qui a conduit la mobilité, la rapidité, la vitesse, l’immédiateté, à être des valeurs maîtresses.

Comme toutes les minorités et les Marocains sont, dans tous les pays d’accueil, une minorité, les Marocains de l’extérieur auraient pu se dissoudre dans le nombre. Apparemment c’est une crainte qui s’exprime dans le refus forcené de l’assimilation et dans les réserves concernant parfois l’acceptation psychologique d’une intégration réalisée dans les faits. Ils auraient pu aussi s’arc-bouter, se complaire dans le refus de toute intégration. Ils ont choisi la voie médiane. Avaient-ils d’ailleurs le choix? Restés eux-mêmes, bien au chaud dans une communauté à 90% monogame, ils ont décidé d’être d’ici et de là-bas, à l’écart.

Dans le pays d’accueil, on vit, on travaille, on élève et on scolarise ses enfants, on les voit grandir. Au Maroc, on prépare sa retraite, ou son enterrement, on y est physiquement, au gré des voyages, et sentimentalement, devant les chaînes de télévision du pays, à l’écoute du moindre bulletin météo. On se raconte inlassablement les nouvelles des uns et des autres, on téléphone, on envoie des mails. L’esprit vit entre les deux.

Par endroits, quand la distance mentale, historique et juridique devient assez grande, comme en Allemagne, on supplée l’appartenance nationale par l’appartenance religieuse qui sert de substitut. La religion est un appui et un refuge pour les migrants en tension que sont les Marocains d’Espagne et d’Italie aujourd’hui. Et pour se marier, mieux vaut pour les enfants un ou une musulmane qu’un ou une Marocaine, s’ils ne s’en trouvent pas, car les autochtones entraînent, surtout s’ils entrent dans la famille, les risques de dissolution, tant redoutés.

Appuyée sur des comportements et des liens familiaux solides, l’émigration marocaine a réussi à instaurer des rapports sans passion et d’autres formes d’appartenance nationale. Au fil des années et des crises, comme celle qu’elle vit actuellement dans une Europe qui s’affiche de plus xénophobe, islamophobe et intolérante, l’émigration marocaine a gagné et durement, le droit de cet entre-deux qu’elle revendique et auquel ses facultés d’adaptation, son pragmatisme, son réalisme, donnent toute leur épaisseur.

Bienvenue en Belgique
En 1965, le Maroc signe une convention de sécurité sociale avec la Belgique où se trouvent déjà 31.294 Marocains en majorité rifains. A cette époque, les services belges diffusent à Nador un document, qui, avec le recul, ne manque pas de sel: Bienvenue en Belgique, Vous envisagez de venir travailler en Belgique! Peut-être avez-vous déjà pris cette grande décision? Nous, les Belges, sommes heureux que vous nous offriez votre force et votre intelligence. Nous souhaitons que cette nouvelle vie puisse contribuer à votre bonheur… Emigrer vers un pays qui sera nécessairement différent du vôtre, va immanquablement vous poser des problèmes d’adaptation. Vous aurez bien moins de peine à vous adapter si vous vivez une vie normale, une authentique vie de famille. La Belgique est un pays où le travail est bien rémunéré et où on peut vivre une vie confortable, surtout si l’on vit en famille… Yamila Idrissi (C’est par l’autre que l’on se connaît soi-même, éd. Le Fennec/CCME, 2010, Casablanca).


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