Tout en moi est tourné vers "L'Autre Prophète", ce second tome qui s'avère interminable. Et c'est en relisant de vieilles notes que je suis tombé ces jours derniers sur ce tendre poème du palestinien Mahmoud Darwich. Qu'est-ce qu'il faisait là parmi ces poèmes arabes des siècles lointains ? Allez savoir.

Je l'avais cherché à quelques reprises, mais il s'était évanoui. Évanoui, lui aussi, disparu comme j'avais moi-même disparu à moi-même. Et depuis, je ne le le retrouvais plus. Pas même quand il fallait l'envoyer pour publication à une revue canadienne (qui contestait la traduction qu'en avait faite un autre poète). Non seulement la traduction manuscrite m'échappait toujours, mais à mon grand dam je n'arrivais plus à recommencer, tant l'âme du poème me devenait inaccessible. Comme quoi traduire c'est non seulement un art, mais parfois un état d'âme...fébrile.

Il faut aussi mettre à ma décharge que la traduction perdue (et aujourd'hui retrouvée), c'était toute une histoire. Plutôt un "clin d'histoire", mais de ceux qui vous marquent à vie.
Mahmoud Darwich
Je vous raconte :
Je projetais secrètement de le déclamer à haute voix, un soir d'amour et d'automne sur le pont Battant. Le poème est long, très long, et en vérité s'il n'y avait pas de date buttoir, jamais je n'en serais venu à bout. Oh ce n'était pas un problème de compréhension ou de niveau de langue. Non, car contrairement à l'immense majorité des poètes arabes qui noient leurs idées dans des phrases volontairement compliquées, Mahmoud Darwich, lui, utilise un langage accessible au plus grand nombre. Un peu à la manière de notre Prévert. 

Non, ma difficulté tenait au fait que le poème me touchait de plein fouet, au plus profond de moi-même. Plus je traduisais, plus ça me bouleversait. On aurait dit que ça ne parlait que de moi et de ma façon d'être à l'amour. Et du coup, je m'étais pris d'une fâcheuse tendance à prendre mes libertés avec le texte. A chercher sans cesse à le redire avec mes propres mots. Comme si je corrigeais mon propre travail. Si bien que j'avais le sentiment de l'avoir écrit moi-même plutôt que traduit (pardon Darwich).

Cependant quand j'avais eu gain de cause du rude labeur, ma vie était déjà une autre vie, et le projet de lecture était tombée à l'eau. Mais je tenais malgré tout à respecter le rituel. 

Un soir donc, tard très tard, je suis allé sur le pont Battant. Il n'y avait personne, sauf le pont immobile et l'eau qui s'écoulait avec discrétion. Et sa douceur semblait me dire : donne-moi ton poème et j'irai le fredonner de rivière en rivière, de fleuve en fleuve, jusqu'aux mers les plus lointaines. 

Puis dans la fouée, je suis allé le matin aux aurores, avant la marche quotidienne, le lire aux arbres de la place Granvelle. Il y avait un vent frais et discret qui aérait les arbres d'un bain de vent. Et là-haut les branches dansaient doucereusement, et semblaient me dire : donne-nous ton poème et nous le chanterons d'arbre en arbre, de colombe en colombe, qui s'envolent qui se posent, de proche en loin, qui s'envolent qui se posent... jusqu'aux terres les plus lointaines...

Et voici que le poème me revient en ce jour béni, comme s'il avait senti que j'étais prêt enfin à l'accueillir. Il me vient en amour et paix "Aalayka Salam", dit-il plus loin...

"""
Et que s'envolent 
Les colombes 
Et que se posent 
Les colombes

Oh allonge-moi par terre
Que je puisse me reposer
Car je t'aime jusqu'à l'épuisement

Chaque matin auprès de toi
Est un fruit de chansons
Et le couchant est d'or
Nous nous livrons à nous-mêmes quand l'ombre Pénètre son ombre dans le marbre
Et que je suspende tout mon être à ton cou
Là-haut dans les nuages

Tu es l'Amour qui se dénude 
Devant moi
Telle une larme de raisin
Tu es le commencement d'une nuée de vagues
Que le vent disperse 
Que le vent exile
Et moi je t'aime
Oh oh oh comme je t'aime

Tu es le commencement de mon âme
Et son achèvement

Et s'envolent les colombes
Et se posent les colombes
"""
Et plus loin :
""
Dors ô mon aimé... 
Sur toi ma chevelure...
Sur toi la paix... 
aalayka salam

Besançon, le 5 février 2018







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